Ulver 15/02/10 - Genève (Alhambra)

La nouvelle était incroyable, improbable, inespérée en ce début d’année 2009 lorsque les loups norvégiens annonçaient leur premier concert depuis 15 ans, le 31 mai au festival de littérature de Lillehammer. Dès lors, tous les espoirs étaient permis de les voir faire perdurer l’aventure, l’étape ardue d’une scène qu’Ulver n’a plus foulée depuis l’époque des warpaints et de la haine primaire (mais avant-gardiste). L’Internet, jouant pleinement son rôle, a dès le 1 juin fait écho de l’évènement en vidéos, commentaires dithyrambiques sur une formation interprétant enfin les titres de sa seconde période discographique entre électronique, musique ambiante et orchestrations cinématographiques.

Il est avec le recul fort logique que ces 20 dates à travers l’europe aient été annoncées, mais sans confirmation, à ressasser nos disques, rien n’était moins sur. Sans savoir où, comment, quand, aucune certitude de pouvoir y être. Et puis c’est arrivé, la tournée a été annoncée, allant de ville en ville, dans des théâtres de caractère où l’on pouvait deviner que la musique d’Ulver se savourerait assis, finement, et que le résultat se donnait par avance une ambition hautement qualitative de par son exclusivité. Une date à Paris, une à Genève, au milieu de ce périple, suffisant avec un peu de roubles de côté pour ne plus se poser de questions. Rendez-vous était pris, prioritaire sur n’importe quel autre. Après avoir suivi les tribulations de la formation sur les premières soirées, notamment la parisienne à la Cigale, me voici à Genève, en plein quartier des affaires, à l’Alhambra plus précisément. Et même si l’on sait la capitale de la Suisse romande comme étant un lieu suffisamment loin de bassins de population importants et emprunte d’une culture quelque peu lisse permettant l’accès à des groupes suffisamment culte dans des conditions d’intimité exceptionnelles, une frayeur se ressent dès l’arrivée devant l’édifice. Il y a déjà pas mal de monde à l’heure (ce qui pour un concert à Genève est assez rare pour être souligné, les concerts commençant généralement très en retard). Les portes ne sont en fait pas ouvertes, et dès que la foule entre après quelques minutes d’une pénible attente où l’excitation collective est palpable, celle-ci s’avère n’être en réalité que peu abondante comparée à la capacité de l’Alhambra que beaucoup découvrent. Ce vieux théâtre en désuétude à l’architecture d’apparat offre en réalité des volumes gigantesques, et même si ses balcons semblent condamnés, en témoignent les renforts de fortune qui les soutiennent, la place disponible est loin d’être comblée. Tant mieux. Sur scène, un impressionnant dispositif est prêt, en couvrant l’intégralité, installations lumineuses, armada de synthétiseurs, ordinateurs, amplis, batterie, timbale, et diverses masses difficilement indentifiables. C’est à peine si l’on aperçoit la minuscule table sur le devant qui servira à Attila Csihar, sous le nom de Void, apparemment son nouveau projet. Lorsqu’il entre en scène encapuchonné, celui-ci, grâce à un simple procédé de bouclage tiendra pendant trois quarts d’heures en constructions vocales dronisantes, faisant l’étalage de ses capacités techniques innombrables et impressionnantes, mais pour le coup dans un brouhaha abrutissant et ne communiquant guère de sentiment particulier. Dispensable en l’état.

Lorsqu’Ulver entre en scène, une distance se crée instantanément, due à la configuration assise peut-être que le public du soir n’a probablement pas vraiment l’habitude de connaitre, mais surtout au côté impressionnant de l’installation, du son d’une rare qualité et de l’aspect majestueux du titre d’ouverture (mais qui ne descendra pas de tout le set), Eos, qui comme sur Shadows of the Sun, remplit pleinement son rôle pour nous faire pénétrer dans la profondeur de l’univers du groupe. Les sonorités d’ambiance nous font entrer de plein pied dans ce dernier album, bien aidés par de magnifiques images projetées, en l’occurrence, à ce stade, de savane africaine, en tons jaunes/orangés. Le concert est lancé, ils sont là, Garm en premier plan, légèrement décalé sur le côté avec sa barbe fleurie, sa silhouette puissante et tonique. O’Sullivan de l’autre côté de la scène, discret et appliqué. Derrière, la massive batterie est occupée, l’armada de synthétiseurs en route (et dont il est assez peu facile de savoir ce qu’il en sort vraiment), et deux inconnus s’affèrent à leurs ordinateurs, l’un aux projections video mixées en direct, l’autre au calage de samples et autres boucles nécessaires à la construction des si riches morceaux des norvégiens. Car toute la question est là, de ces derniers albums, OST et ep qui ont vu le jour depuis Metamorphosis, par quelle prouesse arriver à un résultat live à la hauteur de la schizophrénie constante de Blood Inside, de la finesse de Shadows of the Sun en préservant des qualités de création scénique. Ulver y arrive à merveille, et tout le travail abattu se ressent pleinement. Tout est minutieux, chacun est concentré, appliqué, et Garm se comporte comme un chef d’orchestre discret et autoritaire. Aucune place pour l’improvisation, tout est placé au millimètre et cet aspect studieux contribue à amplifier cette distance avec le public. Les premiers titres font s’amplifier le set tout en douceur, avec notamment le très religieux et doucement bruitiste Little Blue Bird, rareté issue de l’ep A Quick fix Of Melancholy, qui perd définitivement tous les présents au son de la voix de Garm quasiment exempte d’effet, autre inconnue notoire avant le concert, qui s’en sort excellemment bien malgré quelques très légers problèmes de justesse épisodiques. Et si quelques titres, notamment celui-ci, semblent être la copie conforme de leurs versions enregistrées, la plupart se retrouvent être légèrement revisités, sûrement par plaisir, mais aussi par impossibilité de réinterprétation, ce qui n’entache en rien le plaisir d’écoute, bien au contraire. C’est notamment le cas lorsque le groupe aborde son disque Blood Inside, avec le trio charnel For the Love of God (sans Christmas malheureusement), In the Red, Operator qui démontre que le groupe est aussi fin et précis dans la grandiloquence qu’il ne l’était sur ses titres plus ambiants. In the Red, probablement l’un des titres les plus difficiles à reproduire live eu égard à ses nombreux instruments acoustiques (vibraphone, cordes, xylophone, cuivres) –tous balancés par l’ordinateur- et à son atmosphère jazzy tenant sur un fil est par exemple rendue légèrement plus binaire sans pour autant perdre en superbe, marquant une étrange intensité dans cet immense théâtre ou tout le monde est camisolé dans son siège de velour, appréciant cette puissance sur ces titres que beaucoup ont du faire tourner en boucle dans leurs platines.  Après ce pic, Ulver redescend quelque peu avec une version écourtée du minimaliste Silence Teaches You How to Sin relevant presque de la musique classique, puis explore ses sonorités plus synthétiques et trip-hop en remontant encore dans le temps, avec le Plates 16-17 du Theme’s from William Blake’s The Marriage of Heaven & Hell, seul titre de cette grosse et importante pièce de la discographie interprêté, puis en arborant enfin Perdition City et son voyage plus introspectif encore, développant au passage à la vidéo ses visuels bleutés de manière très créatrices, avec Hallways of Always accolé à l’inévitable Porn Piece or the Scars of cold Kisses, atteignant là aussi un degré d’intensité à ne pas regretter la période metallisée d’Ulver, et se permettant même le luxe de métamorphoser les beats électroniques grâce à une interprétation à la batterie. Et après un Like Music retombant dans des nimbes à nouveau ambiantes, le groupe finira sur un surprenant Not Saved, issu du rare ep Silencing the Singing, lancinant et répétitif, final splendide et judicieux, laissant là en haleine les présents, dans le noir, la mélancolie, déjà. Le set aura été trop court, et malgré les harangues de la foule, Ulver ne reviendra que pour dire merci et annoncer que le set est terminé malheureusement.

Malgré tout, ce concert laissera l’impression d’un microcosme calfeutré hors du temps, beau, rêveur et introspectif balançant joliment entre douceurs ambiantes et explosions d’intensité gracieuses, où le public, certes peu nombreux aura même été timide en applaudissements, par pudeur et respect de cette atmosphère tranquille créée par les norvégiens. Ulver live en 2010 se rapproche d'un orchestre symphonique, avec son chef, ne laissant pas de place au hasard, se concentrant sur la précision de ses actes musicaux, variant ses visages et sa puissance. Comme toujours Ulver laisse une impression de maîtrise implacable de ses actes, de son image au cours de sa longue carrière et l’on restera sur ces quelques mots affichés sur l’écran géant, avant cet immense concert : « Ulver, the rest is silence ».

 

 

manulerider (Février 2010)

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