Roadburn 2019 - Jour #1 Tilburg, Pays Bas

Nous voilà de retour au Poppodium, à Tilburg au Pays-bas pour quatre jours de musiques expérimentales en tous genre... Doom, Sludge, sets acoustiques, Hardcore, Metal, Krautrock... des révélations de l'année au chef de fil du genre en passant par des reformations ou groupes inconnus, le Roadburn accueille de nombreux artistes, d'horizons divers, dans le but de repousser une fois de plus les limites de ces musiques qui nous ont réunies ici.

Molasses

Le jeudi après-midi accueillit sur la Mainstage une des formations les plus attendues de cette édition, et pour cause, il s’agissait du premier groupe “commissionné” par le Roadburn.

L’attente était palpable au Poppodium. Nombre de fan de The Devil’s Blood attendait le chant caractéristique de Farida, et l’ambiance si particulière des concerts de The Devil’s Blood. Certains présents dans la salle avaient peut-être vu leurs débuts au sein du même festival, voire cette date si singulière, celle de Selim Lemouchi&His Enemies qui avait été maintenue après le suicide de ce dernier. L’ouverture se fit sur une jam psychédélique à souhait, et dès la première note chantée, la salle semblait conquise, et l’ambiance se fit en crescendo, la voix de Farida tenait parfaitement, les rythmiques étaient variées et entêtantes de concert. C’était un set était à la fois très familier pour les oreilles des fans de première heure mais avec des sonorités nouvelles, et des étendues rappelant leurs débuts.  

Sur scène, on retrouvait des musiciens de Birth Of Joy, et bien sûr de Death Alley et de The Devil’s Blood. On retrouvait donc la pâte de Death Alley, groupe mené par Oeds Beydals, et ses sons plus Heavy voire Speed.  Si la communication autour du concert a été assez faible, les fans étaient au rendez-vous pour cette reformation exceptionnelle.

Myrkur

Il est indéniable qu'Amalie Bruun a une très belle voix, et son répertoire sans distorsion peut avoir un certain charme. Mais il ne suffit pas d’avoir deux choristes et la violoncelliste de talent qu’est Jo Quail pour avoir des arrangements intéressants qui servent les compositions. Ici, ces instruments n'ajoutent aucune profondeur aux morceaux originaux, particulièrement à ceux du premier album M, qui sont fades et insipides réarrangés de cette manière. La performance est plate et sirupeuse, il n'y aucune ingéniosité ou petit moment  de folie. C'est étrange, parce qu'en première partie d'Opeth en 2016, Amalie Bruun avait réussi à faire quelque chose d'intéressant dans un format similaire “unplugged”. Peut-être n'était-ce pas le bon moment pour apprécier ce type de musique.

Vile Creature

Histoire qu’on oublie pas que le Roadburn a été en son temps la grande messe des affiches Stoner / Doom de qualité, et bien qu’il aie passé le témoin à des festivals spécialisés dans le genre de type Desertfest, le festival continue de défricher et programmer les coups de coeurs et les formations prometteuses dans le genre. Sans nul doute que Vile Creature, avec son nouvel album, Cast Of Static And Smoke, a été une belle découverte Sludge / Doom de 2018. Un duo, elle à la batterie et au chant, lui à la guitare/voix. Simple et efficace. Mais pas que, il y a une manière de faire sonner ces riffs lents de manière massive et dense. Et ici, sous la scène de la Het Patronaat ça sonne gros, très gros ! Le duo évite l’écueil de compo longues et limitées par leur format guitare/batterie en apportant pas mal de riffs variés, et de plans de batterie qui renouvellent les morceaux. Ajoutons à cela une approche un peu cradingue ou Noise du genre et aussi une vraie colère, surtout dans la voix de Vic, et on a affaire à un set très immersif et prenant.

Thou - set “acoustique”

C'est une tradition du Roadburn : chaque année, ils choisissent un groupe/artiste en résidence, avec l’idée de les faire jouer un set chaque jour du festiva,l pour montrer les différentes facettes de la musique du groupe/artiste choisi. Cette année, c'était donc le sludge de Bâton Rouge qui était mis à l'honneur. Et quoi de mieux pour prendre les spectateurs de revers que de commencer cette série d concerts par un set acoustique ? Première précision qui est de taille : ce n'est de fait pas un set acoustique puisqu'aucun instrument de cette nature n'est présent sur scène hormis la batterie. C'est plutôt un concert "sans distorsion" et gageons que s'éloigner de cet élément si important de le‎ur musique est faire preuve d'une vraie envie de sortir de leur zone de confort.

On retrouve donc Thou dans la Koepelhal, sans leur tristement célèbre hurleur Bryan Funck mais avec deux chanteuses qu'on pouvait entendre sur l'EP Inconsolable. Ces deux vocalistes délivrent, avec justesse et intensité, une belle performance. Elles sont parfois rejointes à la voix par la guitariste KC Stafford qui, on le sent, est plus tirée du côté punk de la Force et ça s'entend dans la justesse comme la tenue de son chant. Cette superposition vocale a le mérite de donner une vraie densité au son de Thou, un élément qui se retrouve également par la présence de trois guitaristes sur scène. A quoi bon, à votre avis ?  Sans doute pour, malgré l'absence de distorsion, donner une vraie lourdeur au tout, qui est bien présente pendant ce set. Le son est d'ailleurs loin d'être irréprochable en dépit de ces conditions particulières, il y a clairement trop de basses mais heureusement pas non plus assez pour gâcher le concert.

Sans surprise, la setlist se concentre sur l'excellent Inconsolable, mais se permet également un détour vers l’EP Rhea Sylvia  pour donner une interprétation "sans disto" de The Only Law et Deepest Sun. On y entend le guitariste Matthew Thudium donner de la voix et celle-ci s'entremêle bien avec celle des chanteuses, une qualité authentique de la musique de Thou. C'est donc un premier succès pour le combo de Bâton Rouge, qui s'amplifiera tout au long du festival.

Lingua Ignota

La foule se masse en avance dans la Green Room. Faisant face à une scène vide, Kristin Hayter s’est installée au milieu de la salle, devant la régie, sur le sol. Difficile donc de se frayer un chemin au milieu de cette masse compacte.  L’ambiance est lourde, les texte de Kristin Hayter évoluent autour de thèmes lourds, tels que la violence faite aux femmes, les serial killeuses, ou les victimes d’abus mentaux et/ou sexuels.

Le set commence en silence, et avec intensité avec All Bitches Die. Seule au piano, Lingua Ignota déploie son chant lyrique mâtiné de sonorités industrielles. Le chant se fait cri, dans une veine black metal old-school, et les sonorités industrielles laissent place à des harmonies mineures au piano.

Se détachant de son instrument, elle se saisit de trois grosses ampoules, qu'elle lance autour d'elle. Ces ampoules la heurtent violemment au rythme des murs de son qu'elle envoie. Elle tente de se déplacer au milieu de la foule ainsi, en rythme, se flagellant avec ces ampoules. Cependant, le public est trop rapproché et elle se contentera de se frayer plusieurs chemins qui se referment aussitôt derrière elle.

Les samples du témoignage de Alein Weinos, ancienne prostituée serial killeuse, retentissent, comme sur l’album, mais à cet instant l’artiste entamera sa reprise Jolene, de Dolly Parton. Cette version  mêle le splendide à l'abject. La salle est silencieuse, les yeux sont humides, un recueillement se fait et se poursuit.

Kristin Hayter semble gênée par cette foule, trop proche, trop serrée, elle ne peut pas se promener comme à son habitude, ce qui semble déjà prédire sa prestation surprise du lendemain au Lady Bird Skate Park. Au moment de Woe to all, un de ses micros semble s'être débranché, et le balcon n'entendra pas le retour. Pour ceux qui étaient en cercle autour de la scène improvisée, son chant sera tout de même entendu tant il est puissant, et Lingua Ignota inonde les premiers rangs de sa puissance, faisant hommage à ses années de chants classiques. Sa voix est parfaitement posée et époustouflante, malgré la dureté physique de son set. Le set s’achève sur Holy is the name, et ses paroles percutantes, faisant écho à son passé de victime d'abus sexuels. Ces dernières phrases hanteront les spectateurs, les laissant sortir hagards d'une performance particulièrement touchante, et unique dans cette journée.

Treha Sektori

Quand Dehn Sora se lance dans un projet, c'est rarement pour se planter et Treha Sektori en est une bonne illustration. Sur scène, cette musique vous prend encore plus aux tripes grâce à la puissance de la sono, que ce soit par des bidouillages Lynchéens sur les parties vocales ou par les projections à la fois macabres et fascinantes de l'artiste, qui sont synchronisées avec les rythmes des morceaux. Il en ressort une profonde noirceur qui happe l'auditeur et le laisse à la fois hébété et en paix à la fin du concert. A noter que Dehn Sora, pour marquer le coup de son passage au Roadburn, a préparé une séquence spéciale avec deux invités aux percussions, qui accentuaient le côté primitif, pour ne pas dire tribal du morceau concerné. Comme chaque concert de Treha Sektori, ce furent 50 minutes hors du temps et cathartiques. Chapeau l'artiste.

Territoire

Dans nos notes sur le terrible concert de Territoire au Roadburn, il y avait juste une citation d’un spectateur clamée juste avant que ça commence : “Y a-t-il des gilets jaunes dans la salle ?”. Si rien d’autre n’a été écrit, c’est bien que cette performance avait quelque chose de spécial, tellement qu’il était impossible de s’en sortir mentalement pendant quelques secondes pour prendre des notes. On ne sait pas grand chose de ce groupe, mais au fond, qu’importe ? Ils délivrent un sombre mélange de Dark Ambient et Indus, avec une voix oppressante pitchée très grave et bourrée d’autres effets au point d’être incompréhensible, mais qui pourtant parle directement à l’auditeur. Le groupe maîtrise parfaitement son sujet sur Alix, leur dernier album qu’ils jouaient en entier ce soir, avec des compositions qui arrivent à bien équilibrer rythmes hypnotiques et bruitages hallucinogènes. Le volume conséquent permet de rendre les compositions beaucoup plus efficaces et propices à l’immersion, même si comme trop souvent, les fréquences basses étaient trop mises en avant. En conséquence, toutes les programmations rythmiques axées sur les registres aigu et medium étaient un peu trop occultées à certaines moments où, justement, il aurait fallu pouvoir les entendre plus clairement. Cela n’a pas empêché Territoire de donner un concert mémorable, une vraie pause hors du registre rock en ce jeudi de Roadburn et une totale découverte doublée d’une claque dans la poire comme on s'en prend rarement ailleurs que dans ce festival.

Midnight

Il n’aura fallu attendre que le premier jour pour que la dose de METAL (avec des majuscules s’il vous plait) n’atteigne son paroxysme. Rangez moi ces lunettes, ces chemisettes et ces dictionnaires et ressortez vos bracelets à clous, vos perfectos et vos cagoules car Midnight débarque. Le trio surchauffé prend environ trente secondes montre en main pour annihiler le système son de la Koepelhal sous un déluge de riffs diaboliques, de cymbales fracassées et de hurlements. Il faut dire que le mélange Venom/Motörhead a tout à gagner quand il est joué en live par trois types encagoulés. Et les tubes vont donc pleuvoir sur une salle bien remplie qui n’en demandait pas tant pour s’exciter plus que de raison, ce qui a l’air de bien faire rire Athenar qui jette de l’huile sur le feu. “Vous devant, vous n’avez que le troisième rang. Prenez le premier” en désignant l’espace réservé aux agents de sécurité et aux photographes. Une invective qu’il faudra moins de cinq secondes aux plus féroces des “maniacs” pour satisfaire. N’ayons pas peur de le dire : des riffs, une prestation bestiale et une bonne dose de second degré, c’est bien pour ça qu’on aime Midnight.

Crowhurst

Voilà une formation avec un parcours intéressant. C’était au départ (2011) le projet solo Noise de l’américain Jay Gambit, qui est ensuite devenu un quatuor en 2014. Depuis, ils mélangent du Post-Black à la Noise des origines et ont sorti cette année III, leur 31ème album [ndr : ce n’est pas une blague] sur Prophecy Productions. Comme cela a été confirmé plus tard par le groupe, ils ont joué leur dernier album en entier. Suite à un problème de balance, les musiciens sont arrivés bien en retard sur scène et avec l’heure de set qui leur était réservée face aux 35 minutes que dure III, il devait leur rester assez de temps, mais Ghost Tropic a tout de même été omis à cause de ce soucis technique, c’est vraiment dommage. Pour décrire ces morceaux, imaginez une fusion entre Cobalt et les trois premiers Deafheaven, le tout parfois saupoudré de Noise sur certains morceaux comme Five Characters in Search of an Exit.. Il n’y a pas grand chose à dire sur la forme, le son est très bon et les musiciens bien préparés pour délivrer les compositions fidèlement. Jay Gambit est particulièrement percutant à la voix, à la fois avec son chant clair de crooner désabusé comme en hurlement. Du coup, le set est passé trop rapidement, on peut aussi regretter que Lingua Ignota ne soit pas pas venue chanter la ligne vocale de The Drift, comme ça avait été annoncé dans le Weirdo Canyon Dispatch (mini-fanzine papier publié pendant les trois premiers jours du Roadburn). Cette première apparition a donc été un succès mais avec un sacré goût de trop peu. De quoi donner envie d’aller voir Jay Gambit faire son second set avec Gnaw Their Tongues le dimanche, mais qui tombait pendant Old Man Gloom, encore un chevauchement bien frustrant !

Heilung

Premier nom dévoilé par le festival aux côtés de Louise Lemon à l’ouverture de l’édition précédente, il y avait de quoi avoir peur et se demander comment cette récente formation danoise qui faisait office de tête d’affiche du premier soir allait s’inscrire dans l’univers du festival.

Étiqueté comme un sous-Wardruna et peu méritant pour certains, il n’en est finalement rien et il faut bien l’avouer, le fameux « trust the hype » s’applique particulièrement bien à l’issue de ce concert. Autant dans le show assuré par la multitude de musiciens, de figurants et de danseurs sur scène que par la musique délivrée par un large panel d’instruments folkloriques, tout est assuré pour vous proposer un véritable voyage jusqu’à ce dernier morceau électrisant dont l’entêtante boucle finale doit encore résonner dans l’enceinte de la Mainstage. Si tout cela n’a pas suffit à vous convaincre, vous pouvez toujours vous pencher sur leur album live Lifa qui a su capter toute l’énergie d’un tel show et qui fut enregistré au Castlefest en 2017.

Ovtrenoir

Le Hall of Fame est décidément une très sympathique petite salle du Roadburn, même si elle est visiblement trop petite pour le nombre de festivaliers, tout comme Het Patronaat. Avec un peu d’avance, il était néanmoins possible d’y accéder pour voir le second set de Dehn Sora pour la journée avec Ovtrenoir, groupe formé par le chanteur/guitariste William Lacalmontie. La formation joue des compositions dans la veine d’Amenra  et Cult Of Luna, plutôt axées sur des riffs massifs qui écrasent l’auditeur et des passages atmosphériques qui permettent au groupe de créer une vraie dynamique entre les pics d’intensité. Le son est très fort mais heureusement n’y perd pas en clarté, particulièrement pour les guitares. On peut remarquer un petit changement de line-up avec l’ajout d’Olivier Dubuc (The Last Embrace) à la six-cordes pour permettre à William de se concentrer sur le chant. Et c’est franchement une réussite, le groupe a l’air beaucoup plus solide avec cette composition. William s’impose comme un frontman sobre mais efficace et sa voix rauque à la Steve von Till épouse naturellement l’instrumental forgé par un collectif solide. Encore une fois, on peut saluer le travail visuel de Dehn Sora avec une projection qui prend parfois la forme d'une sorte de réinterprétation du code défilant de Matrix, en noir et blanc avec sa touche personnelle. Selon nos informations, cette projection devrait bientôt être encore plus élaborée, raison de plus s’il en fallait de continuer à suivre cette formation parisienne qui n’a qu’un EP au compteur.

Mono

Le combo japonais revient fouler le sol du Roadburn après 10 ans d’absence et est pour l’occasion invité par Tomas Lindberg pour interpréter leur album Hymn to the Immortal Wind en intégralité accompagné du Jo Quail Quartet. Un nom qui risque fort de parler aux fans de Mono puisque cette violoncelliste électrique a régulièrement accompagné le groupe en tournée ces dernières années, se produisant à la fois en ouverture de leurs concerts ainsi que sur scène avec eux le temps d’un morceau. Accompagnée pour cette occasion d’un second violoncelle et de deux violons, la question était donc de savoir si cette ajout sur scène et sur cet album était à la fois pertinent et bien exécuté, mais force est de constater que la réponse est doublement négative.

Comme à leur habitude, les japonais n’ont pas pris le moindre risque ce soir et lorsqu’il est question d’interpréter l’album le plus connu et dont certains morceaux font partie des plus souvent joués sur scène par le groupe, on assiste donc à une prestation en pilotage automatique jusque dans la gestuelle millimétrée du guitariste Takaakira Goto. 
S’ajoute à cela un son mal géré qui reléguait le Jo Quail Quartet en simple bruit de fond dont on oubliait bien souvent la présence pendant la plupart des morceaux et l'on obtient un concert qui déçoit, malgré une proposition alléchante à la base ainsi que la possibilité d’entendre des morceaux plus rares comme Silent FlightSleeping Dawn et The Battle To Heaven.

Pharmakon

Connaissant la réputation de Margaret Chardiet, on partait pour un set radical et efficace de Noise / Indus éprouvant pour nos oreilles et notre intégrité physique… Et c’est exactement ce qui nous a été servi, un intense déluge bruitiste d’une grosse demi-heure comme on peut rarement en entendre, une véritable épreuve d’endurance en fin de journée, même pour un.e aficionado de Noise aguerri.e. Margaret n’a pas laissé un instant de répit aux spectateurs, vociférant dans son micro avec une rage qui peut difficilement laisser indifférent. Pour celles et ceux qui ont réussi à se frayer un chemin dans ce champ d’astéroïdes périlleux, c’était un des moments les plus cathartiques de ce Roadburn. Et c’était encore plus intense au premier rang, à se faire crier dessus à bout portant, câble de micro autour du cou. Voilà une musicienne qui repousse les limites à voir une fois dans sa vie si vous voulez expérimenter personnellement le sens du mot “extrême”.

Metalorgie Team (Mai 2019)

Photos par Arnaud Dionisio et l'équipe Metalorgie

Partager :
Kindle
A voir sur Metalorgie

Laisser un commentaire

Pour déposer un commentaire vous devez être connecté. Vous pouvez vous connecter ou créer un compte.

Commentaires

Pas de commentaire pour le moment