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Cult Of Luna Gälve (Suède), juillet 2012

Mi-juin un lecteur nous contacte sur notre Facebook pour nous dire qu'il a découvert Cult Of Luna via nos pages il y a 7 ans et qu'en grand fan il va les voir en Suède en juillet et nous propose de les interviewer. Que dire d'autre que oui!
Et voilà le résultat : une intro sur le périple, le festival dans lequel joue Cult Of Luna et une interview d'1H 30 avec un Johannes Persson (guitare / chant) affable.
Merci à Boris et Marion pour cette interview passionnante. Avoir fait découvrir Cult Of Luna il y a 7 ans pour récolter une telle interview aujourd'hui, c'est la magie du web et un immense plaisir pour nous.

Prélude :

C’est dans l’improbable salle de presse du non moins étrange « Getaway Festival », situé à Gävle (prononcez « Yavleu »), petite bourgade perdue à 150 km au nord de Stockholm, peuplée de Trolls et de méchants vikings vénérant Manowar (oui, ils étaient véritablement en tête d’affiche…), que ma copine et moi avons eu la chance d’échanger quelques mots cet été avec le sympathique Johannes Persson, chanteur guitariste et véritable maître à penser derrière Cult Of Luna, qu’il a fondé en 1998 sur les cendres de son ancien groupe Eclipse

A l’origine de ce périple insolite en terres scandinaves, un simple pari absurde entre nous… Non vraiment absurde j’insiste, en fait ça s’est passé à peu près comme ça :

« Tu me fais découvrir un nouveau groupe mon chérie ? »
« Yep. Quel style ? »
« Quelque chose de puissant mais chevaleresque. »
« Tiens écoute ce morceau. C’est tout à fait puissant et chevaleresque baby. »
« Wow, c’est d’la boule ! Merci mon cœur. Comment ils s’appellent ? »
« Cult Of Luna. Ils viennent d’Umeå en Suède. »
« Faut absolument aller les voir en concert !  »
« Euh, ben là ils préparent leur nouvel album, le successeur d’Eternal Kingdom, mais ils n’ont pas prévu de jouer avant l’année prochaine je pense… Attends si, ils vont participer en plein été à cet obscur festival viking true-metal situé au milieu de nul-part, au fin fond de la Suède, dans un bled paumé au nom imprononçable et perdu au milieu des bois. Leur slogan c’est « Death To False Metal »… Tout un programme. »
« Génial ! On y va ? »
« … Ok. »

Et tant pis pour les vacances à la Baule.

Mais en voilà une idée qu’elle est bonne, traverser le pays des Krisprolls en plein mois de juillet, en troquant au passage les plages méditerranéennes contre les fjords nordiques, pour assister à l’unique concert de la pépite post-metal avant-gardiste d’Umeå… A bien y réfléchir, le concept avait de l’allure, et puis je dois avouer qu’on n’était pas mécontent de prendre le large non plus. Alors on s’est dit que tant qu’à faire, pourquoi ne pas pousser le vice, et tenter de décrocher une petite interview avec le groupe en backstage? Après tout, nous allions sûrement être les seuls parisiens à faire l’effort de se farcir deux heures et demie de vol lowcost direction Stockholm… Puis prendre un train à destination de Gävle, où le soleil commence à peine à  se coucher sur les quatre heures du matin en plein mois de juillet, pour se retrouver enfin au milieu de chevelus imbibés fans d’Yngwie Malsteen… Non, vraiment, nous nous devions de rapporter une trace écrite de ce périple nordique à l’usage de nos malheureux compatriotes français, qui auraient pu ne pas être porté par le même élan d’enthousiasme que nous.  

Sans trop d’espoir, on a envoyé au groupe un petit mail, auquel le sympathique Johannes a eu la gentillesse de répondre en personne, non sans un brin d’ironie. « Je ne comprends pas bien pourquoi deux français traverseraient toute la Suède pour venir nous voir jouer dans un obscur festival local… On est un peu rouillés, ça fait longtemps qu’on n’a pas joué, et le son des festivals est toujours merdique… Mais si vous êtes chauds, allons-y pour l’interview ». Merci Johannes, tu es bien urbain. On ne te connaît pas mais on t’apprécie déjà. Cet été donc, direction le pays d’ABBA, d’Alfred Nobel et de Zlatan.

Une fois arrivé à Stockholm, on a vite compris une chose, c’est que le fameux modèle social suédois envié par toute l’Europe n’est pas tendre avec notre porte-monnaie, et lorsque on a en eu marre de claquer 80 couronnes suédoises (environ 9 euros) pour le moindre demi, on a pris le train pour retrouver le groupe à Gävle, le 7 juillet dernier. 

Alors oui c’est vrai que le message projeté par le tenue type du participant au Getaway n’est pas précisément « J’ai kiffé Green Day à Rock en Seine ». Le t-shirt Manowar porté par-dessus un kilt écossais semble être le summum du cool à Gävle… Ce qui ne nous a pas empêché de profiter d’un concert enflammé de Suicidal Tendencies, en forme olympique, en guise d’échauffement. 

On a ensuite retrouvé Johannes en début de soirée dans une salle de presse remplie de journalistes pianotant sur leur laptops, quelques heures avant le concert du groupe programmé à minuit. Pour briser la glace, on lui propose un Trocadero, une boisson non-alcoolisée  au goût de limonade, très populaire en Suède. « Je suis accro à ce truc, n’en goûtez pas, vous ne rentreriez jamais en France. ». Au départ simplement partis pour discuter du nouvel album du groupe, Vertikal, on s’est rapidement aperçu que les centres d’intérêts du bonhomme étaient bien plus vastes… 

L’interview a alors pris une tournure beaucoup plus libre. Le musicien a vite relâché la pression du fastidieux exercice de promo devant nos têtes de petits frenchies ahuris et déjà passablement éméchés par les quelques verres ingurgités depuis 14h (hum, je parle surtout pour moi)… Ah oui, petite précision, ingurgités derrière des barrières de sécurité placées sur les côtés de chaque scène s’il vous plaît, car non au Getaway Festival on ne rigole pas avec la boisson, et on est prié de ne pas pogoter dans la fosse un verre à la main, kilt ou pas kilt, cela va sans dire. 

En pleine forme, le volubile Johannes, tous tatouages dehors, nous a gratifiés de pas loin d’une heure et demie d’entretien au cours duquel s’est révélé un mec brillamment intelligent, libre-penseur, aux goûts éclectiques, qui nous avouera plus tard « écrire de la musique à partir de couleurs », un cas rare de synesthésie (« Pour le nouvel album, je n’ai écrit que des chansons que je voyais rouges, noires ou bleues »,  nous confiera-t-il en fin d’interview). Ses propos mêlent sans langue de bois considérations sociologiques sur la scène hardcore, réflexions personnelles sur le processus créatif, voir même un surprenant court magistral de manipulation intellectuelle appliqué à la scène black metal scandinave, saupoudré d’une volée de critiques acerbes contre la presse musicale indigente, le tout mâtiné d’un solide sens de la dérision… et d’un compte Spotify bien rempli. Re-merci Johannes, on n’en attendait pas tant…

… Au point qu’on passera volontiers l’éponge sur le rebondissement final de cette soirée exceptionnelle, la déroutante annulation du concert, l’avion transportant l’un de leurs batteurs depuis Stockholm ne pouvant se poser sans danger, à cause de l’épais brouillard enveloppant la ville cette nuit-là, comme un ultime caprice des dieux courroucés de la mythologie nordique. Johannes prendra tout de même la peine de nous informer personnellement de la mauvaise nouvelle météorologique par un sms touchant de regrets sincères. Une heure avant de monter sur scène, et à peine une demi-heure après la fin de l’interview… Un chic type.

Allez, sans rancune Johannes, à défaut d’un concert sous une voute de brouillard gris et sombre, on a eu droit à une interview captivante, et ce sans véritable préparation. Et puis pour la claque musicale, rendez-vous le jeudi 24 janvier prochain au Divan du Monde... Nous on y sera sans faute. 



L’interview :


Boris : Johannes, ta dernière tournée avec Cult Of Luna remonte à 2008. Alors, pas trop le trac pour ce soir ?
Johannes : Non c’est cool merci. On a donné quatre concerts en février 2010, et avant on n’était pas monté sur scène depuis six mois.

B : Eternal Kindgom  t’aurait été inspiré par la découverte du journal intime de Holger Nilsson, un dément interné en hôpital psychiatrique pour le meurtre de sa femme… Hôpital réhabilité en espace culturel, dans lequel vous aviez l’habitude de venir répéter depuis vos débuts.  Ses notes évoquaient un monde parallèle nommé le « Royaume éternel », peuplé de démons et d’arbres parlants, se livrant une guerre sans merci au cœur d’une forêt mystérieuse pour la conquête du pouvoir… Apparemment ces cahiers reflétaient sa propre interprétation de la disparition de sa femme…  Le nouvel album va-t-il approfondir ce thème? 
J : Non, au contraire on est littéralement sorti de la forêt pour rejoindre la ville... Le thème central des compositions sur lesquelles nous travaillons en studio depuis bientôt deux ans nous a été inspiré par le film Metropolis... On est passé du monde de la forêt à une véritable dystopie... Au fait, tu as vu ce film ?

B : Fritz Lang, bien sûr, un classique de l’expressionnisme allemand dans années 20.
J : Un classique oui. L’album portera l’empreinte de l’univers artistique du film. De la musique aux instruments utilisés en studio, tout jusqu’aux visuels et la pochette rappellera l’esthétique de l’expressionnisme allemand des années 20.

B : Donc aucun rapport avec les thèmes forestiers d’Eternal Kingdom ?
J : Aucun rapport non... Enfin si, en fait oui il y a bien un lien... Attends je cherche mes mots pour tenter de t’expliquer ça clairement... Toute cette histoire tordue à propos de Holger Nilsson et le meurtre de sa femme, c’est du bidon.

Marion : Pardon ?
J : (rires) Et oui ! Je crois même que vous êtes les premiers à qui j’en parle... Je donnerai quelques interviews prochainement pour m’expliquer sur ce canular, mais comme je suis dans mes bons jours, je vais vous expliquer. Clairement, ce fait divers c’est du bluff, de A à Z. C’est une longue histoire... On a monté cette énorme intox simplement pour démontrer que le monde du journalisme musical était pourri. (emporté) Pour moi, ces types ne devraient même s’appeler « journalistes ». Je ne voudrais pas généraliser, mais certains d’entre eux tendent à s’éloigner de leur devoir d’objectivité et de critique pour empiéter sur les plates-bandes de la promotion pure et simple. Tu ne verras jamais un de ces prétendus journalistes te poser la moindre question un tant soit peu risquée alors qu’il est censé t’interviewer... Aucune critique du tout.

B : Tu veux dire que ces journalistes préfèrent ne pas approfondir les sujets sensibles en interview ?
J : Exactement. Tiens, je vais te donner un exemple concret pour que tu comprennes bien mon point de vu. Rappelle-toi dans les années 90 quand toute cette vague de black metal norvégien a débarqué, beaucoup de ses membres se réclamaient clairement du satanisme théiste, souvent associé à des idées politiquement extrémistes. Le comportement ainsi que l’idéologie que soutenaient ces groupes a pu être perçue comme quelque chose de « cool » par leurs fans. C’est du metal. C’est macho. Mais les journalistes ont dangereusement manqué d’esprit critique en ne prenant la plupart du temps aucun recul pour analyser leur message, que l’on a pu quelquefois rapprocher des thèses du national-socialisme… (Ndt : Développé dans les pays nordiques, le black metal national-socialiste, abrégé NSBM, radical et extrémiste, se distinguait par une idéologie déviante emprunte d’antisémitisme, de nationalisme et de paganisme, et cherchait à restaurer l’éclat du black metal scandinave du début des années 90)

B : Tu penses qu’en ignorant l’attitude radicale de ces groupes, les journalistes ont en quelque sorte légitimé la violence parmi la communauté black metal, comme les incendies d’églises chrétiennes en Norvège dans les années 90 ?
J : C’est exact. Nous nous sommes donc posé cette question simple, si on invente une histoire absurde montée de toutes pièces, à quel moment quelqu’un va-t-il découvrir le pot aux roses ? (silence) Pas un seul journaliste n’a remis notre histoire en cause. Pourquoi ? Parce que c’est une bonne histoire justement ! Personne n’a bronché, et j’ai donné des dizaines d’interviews en Suède. J’ai menti comme un arracheur de dents, sans qu’un seul journaliste n’émette la moindre critique. (Martelant la table à coups de doigts) PAS-UN-SEUL-JOURNALISTE !

B : Personne n’a pris la peine de vérifier tes sources ?
J : Soyons clair, ils répètent mes paroles, ils ne m’ont jamais interrogé en profondeur. C’est de la connerie. « Arrête de t’appeler journaliste mec, ton métier c’est plutôt... Publicitaire. ».

B : On va tenter d’aller au fond des choses alors ! Peux-tu nous parler de la polémique déclenchée dans ton pays lors de la publication du livre Eviga Riket sur votre propre maison d’édition (C.O.L Press) en février 2010, suite logique et romancée de l’histoire de Holger Nilsson entamée sur le concept-album Eternal Kingdom ?
J : J’allais y venir justement. Comme il était devenu clair que personne n’avait rien à cirer de ce que l’on racontait en tant que musiciens, sans doute parce que la musique rock est perçue comme appartenant à la « culture Trash », donc hors les murs de la pensée intellectuelle,  nous avons pensé à l’idée d’écrire un livre, afin d’être enfin pris au sérieux. Une fois entré dans le cercle littéraire, les critiques commencent à s’intéresser à toi... Et l’un d’entre eux a flairé l’arnaque... Immédiatement. (Ndt : Le livre a provoqué un scandale à Umeå, lorsqu’un journaliste local a publié un article à charge contre le groupe, révélant qu’ils avaient menti sur l’histoire de Holger Nilsson, ce personnage n’ayant vraisemblablement jamais existé.)

B : Et tu t’es senti flatté d’être démasqué par ce critique ?
J : Oui et non. Bien sûr il a eu raison de révéler le pot aux roses dans son article, pourtant il a manqué la vue d’ensemble ; il n’a pas remarqué que notre démarche relevait de l’acte contestataire, que c’était une véritable condamnation de l’atmosphère délétère régnant au sein d’un certaine frange du journalisme. Ce mec, je le connais. Il m’a écrit pour me dire qu’il allait publier l’article, quelques temps avant la sortie du livre, pour m’accorder un droit de réponse. Je lui ai alors proposé d’attendre deux semaines pour lui arranger une interview, dans laquelle je lui aurais révélé la vérité sur cette histoire... Et il a refusé, ça se passe de commentaire...

B : Pourquoi refuser une telle opportunité ?
J : En fait on lui a proposé de patienter jusqu’à la date de publication du livre, car nous voulions voir si d’autres critiques découvriraient aussi la supercherie... C’est plutôt ironique car bien que toute l’histoire ait été inventée, nous avions quand même semé des indices apparents, qui auraient dû frapper ce journaliste en particulier car il connait très bien ma famille, mon frère… Même ma mère dont le nom apparaît dans le livre ! Franchement... Je suis allé jusqu’à voler le titre. Sais-tu que « Le Magnifique Voyage de Nils Holgersson » est un conte pour enfants des années 20, très connu en Suède ? On a juste changé l’ordre des syllabes pour créer le nom du personnage. Tous les gosses ici ont été bercés par cette histoire d’un garçon qui rétrécit à la taille d’une souris, puis traverse toute la Suède sur le dos d’une oie... C’est un classique… C’était tellement évident...

B : Mais tu as bien écrit toute l’histoire toi-même ?
J : C’est une œuvre commune. Klas (Ndt : Rydberg, deuxième chanteur du groupe) et moi avons écrit les paroles pour Eternal Kingdom, qui ont été adaptées en roman par Anders Teglund. Il a enrichi l’histoire originale et je dois dire que j’apprécie beaucoup la manière dont il l’a romancée. Il a fait un super boulot.

M : Penses-tu que le livre vous ait attiré un nouveau public, en dehors du cercle plutôt hermétique des fans de hardcore?
J : Pour être tout à fait honnête, je ne suis pas certain que beaucoup de metalleux liront cet ouvrage, mais je reste convaincu que ceux qui feront l’effort de s’y plonger l’apprécieront. Cette histoire ne restera sans doute pas lettre morte d’ailleurs... On travaille toujours dessus à plusieurs niveaux... Nous verrons bien ce qu’il en adviendra. Il se pourrait qu’elle se révèle sous une forme différente. Mais pas sous le nom de Cult Of Luna...


M : Tu penses à une adaptation cinématographique, ou une pièce de théâtre ?
J : (évasif) Vous verrez bien...

M : Qu’est-ce qui t’a porté à t’intéresser à d’autres moyens d’expression que la musique ?
J : Je travaille dans le cinéma en dehors du groupe...

M : Chouette ! Je me demandais justement si tu parvenais à concilier boulot et musique ?
J : (rires) Je bosse comme un mec normal... En fait, je suis un mec normal, freelance en télé et cinéma, je m’occupe des castings. Disons que j’ai la chance d’avoir en plus un hobby bien payé et très fun, en tant que musicien.

B : Tu considères toujours Cult Of Luna comme un hobby, malgré le succès grandissant du groupe?
J : Certaines personnes construisent des maquettes de bateaux miniatures, moi j’écris de la musique, ce n’est rien de plus qu’un hobby. Il y a quelques mois, j’ai interviewé un mec pour un casting, tu sais le genre cliché du heavy-metalleux barbu et chevelu, « Mec, c’est quoi ton boulot ? », « Je suis musicien », « Non, c’est quoi ton vrai boulot ? »,  « Je compose de la musique 10 heures par jour et... », « Non, comment est-ce que tu gagnes ta vie réellement ?», « Hum, et bien je suis contractuel, voilà mon vrai boulot... ». C’est une réalité chez beaucoup de musiciens qui idéalisent quelque peu une carrière souvent inaccessible. Les temps sont durs pour vivre de son art aujourd’hui. Voilà encore une des raisons justifiant notre coup de bluff. Je déteste le poncif idéalisé du la vie « rock’ n’ roll ». J’ai vu tellement de musiciens mal tourner dès qu’ils ont eu l’occasion de sortir de leur bled, que toute cette attitude irresponsable associée au rock me répugne tout simplement. Vraiment. Je déteste ça.

M : L’idée de l’artiste maudit...
J : Mais ce n’est pas incompatible... Seulement, certains musiciens s’enferment dans leur propre image. Il est d’une importance capitale de bien faire la part des choses. Le Johannes qui va monter sur scène tout à l’heure est tout à fait différent de la personne assise en face de toi maintenant. C’est peut-être la même personne physique, mais dans un état d’esprit particulier... Cela va sans doute décevoir une partie de nos fans, mais nous sommes certainement l’un des groupes les plus ennuyeux du monde (rires)... Mais aussi des mecs accessibles qui adorent s’amuser en dehors. Simplement, je n’adhère pas cette idéologie.

B : Ta ville natale d’Umeå a-t-elle influencé ton rapport à la musique ? Elle reste encore aujourd’hui un vivier créatif  important, et a vu grandir des groupes cultes de la trempe de Refused ou Meshuggah
J : Sans doute que la position géographique de cette ville (Ndt : petite ville au climat plutôt froid, relativement isolée, au Nord de la Suède), ainsi qu’une certaine tradition historique fortement emprunte de libre-pensée a joué un rôle déterminant sur la formation de la scène hardcore d’Umeå... Il faut bien garder à l’esprit ce qu’était la communauté hardcore qui s’est développé en Europe dans les années 80 et 90, à savoir une communauté, donc des conservateurs, marginaux oui, mais tout aussi réactionnaires que la classe sociale à laquelle ils refusaient de se soumettre. Quiconque sortait du cadre de ce qui était considéré comme acceptable par la majorité était immédiatement exclu. Mais à Umeå les choses se faisaient autrement. Une véritable solidarité existait dans la ville à cette époque. Quand j’ai commencé à monter mon premier groupe, tous les autres musiciens étaient présents pour nous soutenir, je veux dire moralement mais aussi physiquement. On s’entraidait pour produire les enregistrements en studio, on se remplaçait mutuellement au sein des groupes etc… L’esprit de corps existait réellement.

B : Penses-tu que ce soit cette solidarité, propre à Umeå, qui aurait en quelque sorte alimenté l’engouement de la presse musicale pour cette petite ville ?
J : Oui... Et puis un succès conduisant à un autre... Tu sais comment ça marche... Mais je pense aussi qu’à l’inverse, le fait de simplement relayer le succès d’un petit nombre de groupes dans les medias a autoalimenté une passion plus générale pour toute la scène originaire de cette ville, ce qui n’est d’ailleurs pas uniquement propre au milieu hardcore. Umeå possède une scène pop très vivace par exemple.

B : Revenons-en à votre album si tu veux bien. Tu m’as dit que les sessions d’enregistrement se sont étalées sur de longs mois en studio. Dans quelles conditions as-tu enregistré ?
J : Honnêtement, l’album n’est toujours pas fini (Ndt : En juillet 2012). Nous en sommes à l’étape du mixage. Mais on a enregistré toute une palette de titres dans un nouveau studio qui vient d’ouvrir ses portes à Umeå, et quelques-uns chez un pote ingéson, à deux heures de Stockholm. On a commencé par enregistrer les premiers basse/batterie en novembre (2011)... 

B : En parlant du son de batterie, as-tu choisi de retravailler avec le producteur Magnus Lindberg ? (Ndt : aussi percussionniste et guitariste additionnel dans Cult Of Luna
J : Je n’emploierais pas le terme de production, mais quand il s’agit du son de batterie et de basse, je pense que Magnus fait parti des plus grands. Je ne pourrais travailler avec personne d’autre que lui, c’est vraiment un cador. En tout cas en qui concerne ces deux instruments. 

B : Vous avez enregistré sur bande ?
J : Non ! Rien ne vaut Pro Tools, ça marche très bien et c’est plus rapide !

B : Je suis d’accord avec toi. Mais je te pose la question parce que le son d’Eternal Kingdom me semblait particulièrement chaleureux… J’imagine que la bande y était pour beaucoup ?
J : Tout à fait, Eternal Kindgom avait été enregistré sur bande, mais tu vois c’est encore une différence significative entre les deux albums : la ville  et le numérique d’un côté, la forêt plus organique de l’autre...
 

M : Tu as cité Metropolis comme une influence sur le son du nouvel album, doit-on s’attendre à des sonorités plus métalliques ?
J : A condition de ne pas confondre « metal » et métallique... Mais plus cru, plus rude, c’est certain oui. Concrètement, on a par exemple crée des beats de percussion expérimentaux en frappant sur une échelle en aluminium...

B : Intéressant. Tu avais déjà expérimenté pas mal sur le son de batterie d’Eternal Kingdom, dans mes souvenirs. En écoutant attentivement on entendait des craquements dans la pièce, des sons de cymbale expérimentaux, des résonnances, beaucoup de vie finalement… Très loin de la précision chirurgicale parfois déshumanisée qui reste la norme dans ce style musical…
J : Oui, on a toujours cherché à expérimenter en studio avec Cult Of Luna, la question de notre identité sonore est fondamentale pour le groupe. Pour reprendre l’exemple des beats, on voulait ajouter une tonalité brute et froide aux percussions, mais avec les moyens du bord. Il se trouve qu’une échelle traînait quelque part dans le studio, l’idée nous est alors venue d’en extraire des sons en tapant dessus. On a enregistré le résultat, altéré et transformé les sons par différents traitements,  pour créer ces étranges percussions métalliques industrielles.

B : Vous avez arrangé les séquences dans Pro Tools ?
J : C’est assez surprenant mais Magnus est l’un des seuls ingésons au monde à ne pas utiliser Pro Tools, il préfère travailler sur Soundscape (Ndt : un séquenceur concurrent développé par SSL). Ne me demandes pas pourquoi. C’est un incorrigible adepte des PC (rires) ! Il déteste les Macs…

M : Moi aussi !
J : J’aime bien moi.

B : Et utilises-tu davantage de synthés analogiques et de claviers que dans vos albums précédents?
J : Carrément plus que sur Eternal Kingdom oui. Des sonorités électroniques, mais pas vraiment de sons de piano acoustique, le domaine de l’organique appartenant à l’album précédent... Excepté peut-être le Wurlitzer et le Fender Rhodes... 

B : Mais les textures synthétiques font parti intégrante du son de Cult Of Luna depuis les premiers albums non ?
J : Oui, à part peut-être sur le premier album (Ndt : Cult Of Luna, sorti chez Earache en 2001)... Attends, si, je crois bien que nous avions utilisé un vieux Pro-One à l’époque, un clavier analogique très crade, mais on le réglait vraiment à l’arrache, d’une manière très empirique. Maintenant on sait un peu mieux s’en servir... Avec le temps et l’expérience, on a eu tendance à incorporer de plus en plus de claviers, à en jouer comme des textures supplémentaires... Tu devrais en entendre quelques-uns ce soir. (Ndt : malheureusement non !)  

B : Tu vas jouer deux nouvelles chansons ce soir avec le groupe, à quoi peut-on s’attendre ?
(silence)  Voyons, ce que je peux te révéler, c’est que ces deux chansons seront très différentes, mais elles reflètent bien l’atmosphère du nouvel album à mon avis... Parfois, le chant hurlé peut devenir fastidieux en live, un peu monotone, c’est pourquoi on a voulu intégrer quelques effets spéciaux sur les voix...

B : (rires) Tu veux dire comme… un vocodeur ?
J : Peut-être bien oui (rires gênés) ! Je ne sais pas, disons que je n’ai jamais entendu d’expérimentations de ce type auparavant dans ce genre musical... Tu vois, des petites octaves, ce genre de manipulations.

B : En France, on a un groupe de métal très respecté, Gojira, qui s’était déjà amusé avec cet outil, le résultat était pour le moins surprenant... Tu les connais ?
J : Oh, j’ai lu leur nom si souvent dans la presse... Mais je dois t’avouer que je n’ai jamais écouté leur musique.

M : En parlant de voix, je me suis souvent demandé qui chantait les cœurs aériens sur le morceau « Leave Me Here », j’ai toujours pensé que c’était une fille… Peux-tu nous en dire plus ?
J : Non ce n’est pas une fille. Ces cœurs ont été enregistrés par Rasmus Kellerman, un musicien multi-instrumentiste connu en Suède sous le nom de scène Tiger Lou. Il compose une pop ténébreuse que je vous recommande particulièrement, je ne pense pas qu’il soit connu en France. C’est un artiste exceptionnel... Sa voix est vraiment très vaporeuse, presque céleste par moment…

B : Peux-tu nous en dire plus à propos de tes sons de guitare ?
J : Nous utilisons tellement d’accordages étranges que je ne parviens pas moi-même à m’en rappeler. Il y a trois guitaristes dans le groupe, et chacun s’accorde différemment, c’est un beau foutoir ! On joue très bas, en « Drop B ».

B : Votre guitar-tech doit avoir du pain sur la planche…
J : Oui... Mais ce soir on va se limiter à deux accordages, ce sera plus simple.

B : Quel sera le nom de votre album ? 
J : Je ne sais pas encore... Ou peut-être bien que si... En fait on a le nom en tête depuis deux ans. Vous le connaîtrez en temps utile.(Ndt : L’info a depuis été rendue publique sur le site du groupe, le 8 octobre 2012 ; il se nommera Vertikal). En fait on ne sait même pas encore où l’album sera distribué.

B : Une idée sur la date de sortie ?
J : Pas vraiment non... Pour être honnête je n’ai toujours pas la moindre idée de la forme sous laquelle il se présentera.

B : Tu n’es pas certain de le sortir en format physique, cd, vinyl ?
J : Je ne sais pas, honnêtement nous n’avons même pas de label pour le moment. On ne travaille plus avec Earache. Mais ce n’est pas comme si on était à la rue, notre manager fait un travail super, on attend juste de signer avec le label qui nous proposera le meilleur contrat.

B : Vous avez déjà des propositions ?
J : Quelques-unes oui... J’en profite pour te préciser que le groupe a connu un changement de line-up important. Klas (Ndt : Rydberg, le deuxième chanteur) n’apparaîtra pas sur le nouvel album... Ni sur aucun album de Cult Of Luna à l’avenir.

M : Wow... Pour quelle raison ?
J : Hum... On s’est quitté en bon terme, personne ne lui en veut, c’est sa décision. Tu sais, chacun est libre de choisir de se consacrer à d’autres priorités, ces réactions sont susceptibles de se produire avec le temps. Dans le cas de Klas, les raisons de son départ ont beaucoup à voir avec la nature même de notre musique, la part d’écriture de chacun... Depuis 2006, on se partageait les paroles à part égale. À partir d’Eternal Kingdom, c’était plutôt 60% pour moi, 40% pour lui. Pour le nouvel album j’ai écrit l’intégralité des textes…

B : Divergences musicales de sa part ?
J : Non aucune. Simplement d’autres priorités... On est toujours bon amis. En ce moment il est à Stockholm… Au concert de Pearl Jam... Voilà bien un groupe pour lequel je ne serais même pas sorti de chez moi s’ils passaient dans ma rue (rires) !

(On rigole tous un bon coup)
J : Donc si, il y a peut-être quelques divergences musicales entre nous (rires) ! Mais rien de problématique... On est toujours potes, c’est le plus important.

M : J’ai une question un peu tordue à te poser… On a l’impression que, contrairement à certains musiciens qui se livrent à une véritable boulimie créative, en sortant un nouvel album presque chaque année, parfois au détriment de la qualité, toi tu aimes prendre le temps de fignoler ta musique jusque dans les moindres détails, avant de la rendre publique... Doit-on y voir la conséquence d’un souci de perfection, ou plus prosaïquement une difficulté concrète à concilier travail et musique? 
J : C’est une bonne question… Les deux je pense. Comme Cult Of Luna n’est pas le backing-band d’un musicien vedette, c’est par conséquent une œuvre commune, dont l’identité se confond avec les personnalités de tous ceux qui y prennent part. Sans le groupe, nous ne sommes personne. Le problème survient à partir du moment où le groupe devient une source de revenus. Il te faut alors impérativement produire des albums et faire des tournées. Pour moi, ce rapport mercantile à la musique éteint la passion, il supprime tout le fun. Aujourd’hui, on produit cinq ou six mixages de chaque titre avant d’être satisfaits. Quand on sort un album, il se doit d’être parfait, pour la simple et bonne raison que nos fans n’en attendent pas moins de nous. Mais Cult Of Luna n’est pas notre vie, il s’intègre partiellement à elle. On peut avoir d’autres priorités à côté… Mais il y a deux ans, on s’est aperçu avec les autres musiciens qu’on n’avait rien écrit depuis longtemps, et qu’il fallait tout de même se bouger pour faire avancer le projet... (visiblement ému) Tu vois, à nos débuts, on sortait un nouvel album tous les dix-huit mois, seulement ce rythme ne nous convient plus aujourd’hui. J’espère que Cult Of Luna continuera à sortir des albums encore longtemps, mais certainement plus en dix-huit mois... Plutôt... Quand on en a envie.

M : La musique de Cult Of Luna est plutôt sérieuse et exigeante, mais t’arrive-t-il d’intégrer, peut-être subtilement, une certaine dose de second degré dans ta musique ?
J : Je passe 90% de mon existence sans me prendre au sérieux. J’aime me montrer ironique la plupart du temps. Cult Of Luna représente au contraire les 10% de mon temps où je ne rigole pas... On pourrait dire, à la limite, qu’Eternal Kingdom était un gros canular destiné à se payer la tête des journalistes musicaux, mais même dans ce cas la blague n’a fait rire que nous, 8 personnes en tout et pour tout, même notre label n’était pas au courant... Bon ok, ils ont commencé à se douter de quelque chose au bout d’un certain temps (rires).

B : Je trouve aussi que de votre musique se dégage une énergie brute fascinante… Les concerts de Cult Of Luna m’évoquent parfois une puissance cathartique, proche des états modifiés de conscience, presque de l’ordre de l’extase chamanique, une énergie primitive écrasante…
J : Tout à fait. D’ailleurs, pour l’écriture du nouvel album, on s’est particulièrement attaché à rendre notre son encore plus primitif, à s’aventurer sur les terres de l’Homme dans ce qu’il a de plus brutal, et j’emploie le mot « Homme » en tant qu’être humain en général. Les nouvelles compositions supposent une idée de répétition portée à l’extrême, jusqu’à atteindre une certaine forme de monotonie, plus encore que sur nos anciens disques… L’une des chansons de ce soir illustrera parfaitement mon exemple, bien qu’elle ne soit pas autant monolithique que je l’aurais souhaité… Malgré tout, c’est la meilleure chanson à mon avis (rires)… Bon, disons l’une des meilleures.

M : L’idée de répétition, je la comprends tout à fait… Votre musique parvient, je trouve, à créer un « état de manque » artificiel, à la manière de l’addiction, par la répétition inlassable de rythmes et de phrases musicales, allant crescendo, dont l’auditeur attend et espère la résolution comme un soulagement, c’est vraiment addictif…
J : Oui, l’idée maîtresse de notre musique est d’intégrer subtilement de la variation dans la continuité. C’est un sujet de discussion récurent avec le groupe. Lorsque l’on crée de longues séquences monotones basées sur la répétition du même riff pendant 5 ou 6 minutes, on tente d’enrichir la trame initiale en incorporant des instruments nouveaux à la structure… Sinon tu vois, je peux très bien écouter de la musique répétitive pendant 40 minutes, mais cela induit un état de léthargie (« a brain dead state »), l’intention est différente. Pour maintenir l’attention de l’auditeur, on peut ajouter des éléments… ou en supprimer... de manière à provoquer une réaction active. Par exemple, même lorsque je répète inlassablement le même riff à la guitare,  il suffit que le batteur joue un pattern légèrement différent pour provoquer une réaction active dans le crâne de l’auditeur. Même si tu penses entendre exactement la même phrase musicale répétée, le changement de rythme modifie inconsciemment ta perception, et tu restes focalisé sur le morceau en pensant « Il s’est passé quelque chose ! ».

B: Un morceau comme « Dark City, Dead Man » (morceau fleuve clôturant Somewhere Along The Highway ) me paraît illustrer parfaitement cette idée de crescendo dans la répétition non?
J: Je trouve cette chanson trop monotone à mon goût pour la prendre comme exemple…

B : Je la trouve particulièrement envoutante…
J : C’est une bonne chanson, bien sûr, mais elle n’illustre pas bien mon propos, je te citerais plutôt « Dim ».  J’ai l’impression que nous sommes, ou du moins nous sommes devenus assez bons dans ce domaine, à savoir jouer avec les émotions de l’auditeur en le piégeant sans cesse. Pendant le processus de composition, on se pose tout un tas de questions, comment telle ligne de clavier interagit avec tel riff de guitare à un moment donné, et de quelle manière va-t-on réussir à faire croire à l’auditeur que la guitare suit le clavier en ne modifiant qu’un seul des deux instruments… Par exemple, sur « The Ghost Trail »,  le clavier ressemble beaucoup à la première guitare, mais il ne se confond pas totalement avec elle… 

B : Tu aurais une anecdote à propos de cette chanson ?
J : Elle a été assez simple à écrire figure-toi. Mon but était de mettre en musique le passage de l’histoire (de Holger Nilsson) où Holger s’enfonce dans la forêt et aperçoit un feu illuminant les bois. En s’approchant, il commence à distinguer toutes ces étranges créatures démoniaques dansant autour du feu, de plus en plus vite, et j’ai voulu traduire cette accélération en musique. Je jouais le riff d’intro à ma copine… ok ça c’est la partie où Holger entre dans la forêt, et ainsi de suite… Sa ballade est rythmée par les changements de structure, jusqu’à ce qu’il se trouve nez à nez avec le démon dans le feu, à ce moment-là la musique s’arrête…

B : Et donc la dernière partie du morceau, quand tout s’accélère…
J : Elle illustre l’emballement de Holger lorsqu’il fixe le démon droit dans les yeux… C’est vraiment une chanson très cool, l’une de mes préférées.

B : Cool. Revenons-en au concert de ce soir, vous allez jouer des titres d’Eternal Kingdom et les deux chansons inédites ?
J : Oui, en tout, on jouera cinq chansons.

B : Cinq longues chansons…
J : Oui, toutes nos chansons sont interminables… Une chanson de Somewhere, deux d’Eternal Kingdom, et deux nouvelles.

B : Vous ne jouerez donc pas « Leave Me Here » ?
J : Non, on va sortir notre sixième album, et je sais que certaines personnes seront déçues, mais on ne peut pas jouer éternellement les mêmes chansons… Ce titre, on l’a énormément joué à une époque, puis mis à l’écart, pour finalement le réintégrer sur la dernière tournée. Bien qu’il soit devenu un peu ennuyeux à jouer avec le temps, l’énergie du public en concert la rend toujours aussi excitante. 

B : Que penses-tu de l’étiquette « post-hardcore », souvent accolée à votre musique, mais tellement utilisée à tort et à travers qu’elle s’est vidée de sa substance aujourd’hui? Pour moi, elle ne signifie rien… Penses-tu que ce soit un raccourci journalistique ?
J : Définitivement un raccourci journalistique oui… D’ailleurs je ne m’intéresse pas du tout à l’actualité de ce genre de groupes. De temps à autres, on me dit « Tu devrais écouter ceci ou cela.. », mais je trouve rarement mon compte… Attends si, récemment j’ai découvert Russian Circles (Ndt : groupe de post-rock instrumental originaire de Chicago, formé en 2004), que j’aime beaucoup.

B : Ces mecs sont des virtuoses, j’ai pu le constater en live, je crois qu’un des membres est un ancien de Botch
J : Oui, c’est l’ami ingéson chez qui on a enregistré près de Stockholm qui m’a fait écouter leur dernier album… J’ai trouvé leur musique juste stupéfiante, très recommandable.

B : Et c’est une musique purement instrumentale. A la manière de Pelican, je trouve leur démarche plutôt originale…
J : Pas si originale que ça en fin de compte... Je peux te citer tout un tas de groupe appartenant à cette soi-disant scène « post-hardcore » qui se font mousser parce qu’ils n’ont pas de chanteur, et pourtant le résultat est à chier ! Musique instrumentale n’est pas forcément synonyme de talent. Et je peux te l’assurer, lors de notre dernière tournée, on en a croisé tellement de ces types qui se tirent la bourre sur le terrain du « qui-qu’aura-l’delay-le-plus-long »… ça en devenait risible ! Et tout le monde pouvait constater qu’ils étaient tous influencés exactement par les mêmes groupes. Certains sortaient du lot cela-dit…

B : Tu penses à un nom en particulier ?
J : On a tourné avec Burst (Ndt : groupe suédois assimilé à la scène « post-harcdore », formé en 1993) plusieurs fois.  Je crois qu’ils se sont reformés récemment.

M : Qu’écoutes-tu en ce moment ? Plutôt du post-core machin-truc, ou plutôt ABBA (rires) ?
J : La question à 1000 couronnes ! Je suis un vorace, j’écoute tellement de choses inavouables… C’est précisément la raison pour laquelle j’ai déconnecté mon compte Spotify de mon Facebook (rires)… On me demande régulièrement quels sont mes groupes phares, où est-ce que je puise mes influences et… Je t’assure, tu n’as pas envie de savoir !

B : Allez Johannes, toute la France te regarde.
J : Déjà, je dois avouer que je vole beaucoup…

B : Tu voles de la musique ?
J : Oui, juste de la musique, pas au supermarché. Je suis une véritable éponge, tout ce que j’écoute à tendance à m’influencer d’une manière ou d’une autre… Le pire, c’est que même les styles qui n’ont rien à voir avec notre univers musical m’influencent tout autant. Mais dès que je fais écouter mes coups de cœur aux autres membres du groupe, cela devient quelque chose de complètement différent. Et au fond de moi, je suis certain que tout le monde fait la même chose… Peut-être aussi que je suis un épouvantable songwriter (rires) !

Cult Of LunaM : On reconnait les gens intelligents à leur ouverture d’esprit... Si tu n’as pas honte d’avouer qu’un petit ABBA ne fait pas de mal de temps en temps c’est plutôt bon signe !
J : Disons que je pense être capable de reconnaître le talent en musique… N’importe quelle musique ! (il commence à fouiller dans son smartphone)… Tiens voyons, qu’est-ce que j’ai écouté sur Spotify récemment… Depeche Mode, ce matin…

B : Quel album ?
J : La compilation de remixes de Black Sand, Salvation

B : Cool, je ne connaissais pas.
J :(Continuant de tripoter son smartphone) Ah !!! (Déconcerté) Qu’est-ce que c’est que ce truc ?

B : Je crois qu’il faut tu te connectes sur ton compte pour avoir accès à tes musiques…
J : Sérieux ! (il recommence à pianoter sur son écran)  Après tu as les classiques indémodables que je réécoute tout le temps, comme Tom Waits

B : Et Nick Drake ?
J : J’adore son univers.

M : Et de la musique classique ? Cult Of Luna me rappelle parfois Wagner, toutes proportions gardées.
J : Très peu en fait… (il passe en revue sa discothèque) Par contre je suis un très grand fan de black metal, bien que je ne cautionne pas du tout l’idéologie sous-jacente, comme tu as pu le comprendre… Ladyhawk j’aime beaucoup aussi (Ndt : groupe d’indie rock canadien formé en 2004)… (Il continue à chercher, passe par Die Antwoord sans trop s’attarder, et s’arrête sur un album de Blur) Oh, ça c’était ma période britpop… Tiens j’ai du Mastodon aussi… Ah et puis Jefferson Airplane. C’est sombre, très sombre cette musique… The Doors

B : Jimi Hendrix… Beaucoup de classiques rock en somme.
J : Attends j’ai aussi du Lynyrd Skynyrd, du Creedance Clearwater Revival, du Cream

B : Tu me parais très éclectique… Et tu ne manques pas d’humour finalement ! Une question plus perso, je me demandais si tu connaissais le groupe Tool ? Eux aussi cultivent l’ironie dans leur musique, ce que ne perçoivent pas toujours les journalistes en interview… Ni certains fans d’ailleurs.
J : Ah je connais ce groupe. Mais j’ai cessé de suivre leur carrière depuis pas mal d’années… J’adorais leurs clips. Quand j’étais au lycée, j’ai vu « Stinkfist », qui m’a vraiment beaucoup inspiré. Mais d’après ce que j’ai entendu, ils ont un peu stagné ces dernières années, or la pire chose qui puisse arriver à un artiste est de ne plus aller de l’avant… 

B : Ils sont devenus ennuyeux tu penses ?
J : Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire… Seulement lorsque tu ne cherches plus à progresser, tu deviens plus ou moins… oui c’est ça, ennuyeux. 

B : On sera fixé quand ils se décideront à sortir leur prochain album… Une dernière question Johannes, tu as prévu un détour par la France pour votre prochaine tournée ?
J : On est en train de planifier une tournée européenne pour le début de l’année 2013… J’adore voyager, c’est une de mes grandes passions, et les tournées avec le groupe me permettent de découvrir une petite partie de beaucoup de pays… Paris, en particulier, est une ville magnifique, je l’ai visitée sept fois… Mais je ne suis monté dans la Tour Eiffel que très récemment (rires) ! Il y a donc de fortes chances pour qu’on passe par la France oui. (Ndt : Les dates de la tournée européenne sont tombées depuis. Ils seront le 24 janvier à Paris au Divan du Monde, le 25 à Vannes à l’Echonova et le 26 à Bordeaux au Krakatoa). 

M : J’avais une dernière question moi aussi, tu n’es pas fatigué des stéréotypes sur les groupes de métal ?
J : Si, les clichés ont la vie dure. J’ai une anecdote marrante à ce sujet. Quand on a commencé à tourner régulièrement, à l’époque du deuxième album, on avait réalisé des  photos de presse plutôt avant-gardistes, loin du cliché du groupe de métal sur lequel tout le monde prend la pose comme des gros machos, par conséquent la plupart des promoteurs n’avaient pas la moindre idée de ce à quoi en ressemblait… Quand on arrivait dans les salles de concert, les mecs hallucinaient en nous voyant, ils ne nous croyaient pas quand on leur disait que c’était nous le groupe qui allions jouer. Ils s’attendaient à des grosses brute, des armoires à glace… Il y a quelques années, on a été invité à jouer dans un festival de black metal à Oslo… On s’est senti à la marge des marginaux ! Devant 2000 personnes en blouson de cuir noir se tenaient 8 mecs habillés en Père-Noël… On était plus punk qu’eux (rires). Il faut se méfier des clichés…

M : Justement, cet après-midi, je me suis amusée à prendre en photo un maximum de festivaliers portant des t-shirt de groupes de metal, je dois bien en avoir plus de 150 dans mon appareil, les gens sont très cool ici, et j’ai remarqué que les fans de Cult Of Luna semblaient se démarquer des autres… Tu sais, moins cliché, moins de noir partout…
J : Ah oui, c’est marrant. A ce propos on a demandé récemment à un ami de dessiner notre nouveau t-shirt, tu sais, c’est le genre de trucs qu’on nous demande obligatoirement quand on sort un album… Alors on lui a dit, mec, fait ce que tu veux, tu as carte blanche. On voulait se démarquer des anciens albums, pour lesquels on avait tout réalisé nous-mêmes, la pochette, l’artwork, les t-shirts… Apporter du sang neuf en quelque sorte. Et notre pote nous a alors proposé ce dessin d’anthologie représentant un Dieu Loup couleur kaki, affublé de six bras. On s’est dit, allez, on va quand même l’imprimer ce t-shirt!

B : Cool !
J : Mais on en a tiré qu’une centaine d’exemplaires… Et non, nous ne le réimprimerons plus ! C’est un collector. Ce qu’il faut retenir de cette anecdote, c’est que l’on se situe toujours dans un rapport de compromis avec le public. On tente de trouver un juste milieu entre nos propres goûts esthétiques, et ce que le public a envie d’acheter. Or, le public a envie d’un t-shirt noir avec le nom du groupe en gros caractères blancs, point.

M : Mais votre t-shirt a vous, il est kaki !
K : (rires) Il est surtout affreux, c’est très embarrassant !

M : Malgré tout tu gardes les pieds sur terre. Comme tu nous l’avouais tout à l’heure, tu n’es qu’une rock-star à temps partiel…
J : Ce n’est un job à plein-temps que pour une infime minorité. Mais beaucoup de rockers aimeraient faire croire le contraire, et s’enferment parfois complètement dans leur propre mythe. Les fans de metal doivent bien comprendre que nous ne sommes rien de plus que des « amuseurs » (« entertainers »). Point à la ligne. On monte sur scène, et jouons pour divertir un public. Quand un musicien soutient le contraire en interview, soit il ment au journaliste, si tu tiens toujours à l’appeler « journaliste » (sourire), soit il se ment à lui-même, ce qui est pire.

M : Et tu penses que le manager m’autoriserait à monter sur les côtés de la scène pour prendre des photos pendant le concert ?
J : Bien sûr, c’est possible… Mais tu risques d’être déçue. Quand j’avais 18 ans, j’ai vu Neurosis jouer depuis les coulisses dans un festival français, un des meilleurs concerts de ma vie… Mais sur scène, mon dieu ça craint.

M : Aujourd’hui tu es trentenaire je crois ? Tu n’as pas eu l’impression que c’est un cap à passer ?
J : Oh non, trente ans c’est du gâteau ! Depuis que je suis trentenaire, chaque année tout va de mieux en mieux dans ma vie. Je n’ai pas réellement connu de « crise existentielle » en passant ce cap. D’après mon expérience, vingt-sept ans représente vraiment l’âge difficile, lorsque tu commences à réaliser que trente c’est pour bientôt, et que vingt-cinq c’est déjà loin… Mais après ça, tout roule… « Embrace your age » ! 

B : « Embrace your age ». On va en rester sur cette note positive ! Merci Johannes, vraiment très cool cette petite discussion.
J : Très content d’avoir fait votre connaissance. Peut-être qu’on se recroisera après le concert, peut-être pas. Dans tous les cas on se reverra à Paris.

M : Avec plaisir.
J : Maintenant je vais devoir vous laisser pour aller accorder ma guitare…  


Vraiment un chic type ce Johannes.

Bacteries (Octobre 2012)

Interview réalisée par Boris Patchinsky et Marion Bouscayrol.
Boris est ingénieur du son à Paris (d'ou les questions poussées niveau son). Il enregistre au Sexy Studio. N'hésitez pas à le contacter via son adresse pro [email protected].
Marion est journaliste fait-divers. Elle aime "le sang et les histoires de licornes qui finissent mal".

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Commentaires

petoLe Mardi 16 octobre 2012 à 14H11

J'ai découvert Burst avec le titre Where the wave broke.
Pour moi, c'est mon préféré!

releasethefuryLe Mardi 16 octobre 2012 à 11H00

Tiens je connais pas Burst moi, est ce que quelqu'un pourrait me conseiller un titre à écouter? Le titre ultime :)

guikeenanLe Mardi 16 octobre 2012 à 01H16

Interview exceptionnelle! Je n'irai pas jusqu'a dire que c'est la meilleure que j'ai lue depuis mes debuts sur metalorgie (voila bien 6-7 ans) car il y a tout de meme souvent du bon boulot mais j'avoue que je balance entre la jalousie de ne pas avoir eu la chance de faire ca moi-meme et l'admiration quant a la qualite du dialogue en me disant que je n'aurais pas ete capable d'en faire autant. Quoiqu'il en soit, etant aussi un grand fan du groupe depuis bientot 10 ans, ca fait enormement plaisir a lire. Je me sens aussi un peu con quant au canular mais bon, c'est bien bon esprit je trouve. La reformation de Burst, si c'est pas une autre blague (:D): YES! Le depart de Klas me fout aussi bien les boules, je l'aimais bien. Il faut bien reconnaitre qu'il etait toujours a part dans le groupe. Je me souviens d'un concert dans une petite salle dans la ville ou j'habitais en Hollande en 2009 (Nijmegen, on devait probablement etre 40-50 spectateurs et j'etais le seul qui avait l'air de vraiment connaitre) ou Klas est parti seul a peine 30 min apres le show en roulant sa valise cabine... en comptant les multiples occasions ou il n'etait meme pas la, ca donne quelques indications.
Sinon, il me semble bien que le fameux dessin anime sur Niels Holgersson et les oies sauvages on l'a eu aussi dans nos contrees...

psykocrusherLe Lundi 15 octobre 2012 à 23H08

Waouh super interview! Merci beaucoup vraiment instructif et très sympa à lire!

On retiendra:
Le départ de Klas ('chier ça...)
Le "canular" Eternal Kingdom (bravo les gars, je me sens un peu couillon maintenant de m'être procuré le premier pressage d'Eviga Riket avant tout le monde :p )
La reformation de Burst (yeesssss)
Un concept album sur Metropolis (leur musique pourrait très bien coller à certaine scènes du film... Metal et film muet Gojira s'était prêté à l'exercice avec succès il y'a un certain temps...)
Pas un mot sur Khoma en revanche? Le groupe semble vraiment peiner à décoller en dehors de Suède...

Ah ce concert lors de la croisière métal sur la mer baltique en 2010, peut être le festival le plus surréaliste que j'ai jamais fait... l'enchaînement Entombed- Cult of Luna un très grand moment :) Vivement janvier prochain à Luxembourg!

Bref merci encore Boris et Marion ;)

ArkaelLe Lundi 15 octobre 2012 à 19H32

Merci à Boris et Marion pour cette superbe interview,des interviews comme ça je dis oui!
Très instructive,on en apprend plus sur le groupe et c'est cool !
Ils ont bien gérer leur coup pour Eternal Kingdom...En attendant qu'une seule chose,la sortie de Vertikal!

KotLLe Lundi 15 octobre 2012 à 18H15

Bien cool cette interview, on sent la passion des deux côtés du dialogue, ça fait plaisir à lire !

chauvesourieLe Lundi 15 octobre 2012 à 16H08

superbe!!! cela change! un grand merci a boris et marion!

releasethefuryLe Lundi 15 octobre 2012 à 15H55

Je vais aller dans le même sens que les autres, voir plus loin, c'est vraiment l'interview la plus intéressante et la plus instructive qui m'ait été donné à lire depuis que je fréquente Metalorgie (ça fait un bon paquet d'années maintenant). Bon, évidement c'est certainement dû au fait que je sois complètement fan de ce groupe.. Mais quand même. Justement quand on aime un groupe, on a toujours envie d'aller au delà de la musique et de savoir qui ils sont vraiment.

Concernant leur énorme canular, je me sens quand même bien baisé, quand je parlais de CoL autour de moi, pour faire découvrir le groupe à des gens, j'utilisais souvent l'exemple d'Eternal Kingdom, album écrit autour de ce fameux journal.. Mais je trouve ça cool. C'est des vrais punk dans le fond de leurs têtes ces mecs là!

Un grand Merci Boris et Marion. On se voit au Divan du Monde!

BacteriesLe Lundi 15 octobre 2012 à 15H22

Oui chapeau Boris et Marion, une interview ultra intéressante à lire! Et plein d'infos!

PentacleLe Lundi 15 octobre 2012 à 14H28

Superbe interview, très très intéressante. Ils se sont quand même bien foutu de notre gueule pendant près de quatre ans les bougres! Vivement la tournée française!

petoLe Lundi 15 octobre 2012 à 10H01

Enorme! Merci pour tout ça :D

LeterskLe Lundi 15 octobre 2012 à 01H15

Cette interview est absolument géniale. Franchement ça change vraiment de ce qu'on lit d'habitude.
Par contre quand je vois certains termes utilisés, je me dis que vlà le niveau d'anglais qu'il fallait avoir lors de l'interview ahah.