Lysistrata L'Aéronef, avril 2024

Quelques semaines après la sortie de l’album Veil, et quelques heures avant de jouer sur la scène de L’Aéronef, nous avons rencontré les trois membres de Lysistrata : Ben (batterie), Max (basse) et Theo (guitare) dans les loges de la mythique scène de Lille (59). L’occasion de revenir sur la création et la production de ce troisième album, sur les premières impressions de tournée, et sur la montée en puissance de l’intelligence artificielle dans la musique.



Bonjour Lysistrata, ça y est, votre troisième album Veil vient de sortir. Il a commencé à être composé pendant le confinement. Comment vous avez géré cette période et comment ça a influencé l'écriture et la composition ?
Ben : On a beaucoup tourné et fait énormément de dates entre 2017 et 2019. Donc le fait de se retrouver dans un seul endroit, chacun de notre côté, ça nous a permis de prendre du recul sur le projet et de commencer à écrire des choses plus personnelles. Moi par exemple je suis parti à l'étranger, en Irlande. Il y a eu un gros changement dans nos vies à ce moment-là et je pense que c'est avec toutes ces choses-là que l'album a vu le jour. Et puis après les différentes étapes de COVID, les choses ont repris tranquillement, avec quelques dates.
Max : On s’est laissé le temps de se retrouver, de ne plus faire de musique ensemble, ça nous a donné envie de revenir et de refaire un album ensemble, ou en tout cas de recomposer ensemble, sans forcément l'idée d'avoir un album. C'est la période COVID qui nous a permis de faire ça.

Après deux albums plutôt "garage", vous avez bossé pour la première fois avec un producteur extérieur : l'américain Ben Greenberg (MetzBeach FossilsShow Me the Body…), qu'est-ce qu'il vous a apporté par rapport à vos précédents opus ?
Theo : Beaucoup de choses ! On avait vraiment envie de faire confiance à quelqu'un d'autre, pour bosser sur un son différent. On voulait se challenger à ce niveau-là, et Ben Greenberg était parfait ! C'est quelqu'un qui passe sa vie à produire des albums, dont pas mal dans la veine dans laquelle on est, donc ça tombe le sens de bosser avec lui. 
Ben : C'est quelqu'un qui a une grosse culture musicale. Il nous parlait de ses premiers concerts : il a vu Sonic Youth à 12 ans ! C’est un pur New Yorkais, il est né là-bas. On n’avait pas forcément envie d’avoir Ben Greenberg, mais juste une quatrième personne, avec une oreille extérieure pour nous guider. C'est difficile quand on compose, à un moment donné, on perd l'objectivité. Il y a des moments de stress en studio, on ne sait plus où on va. Avec un producteur, c’est non seulement un gain de temps, mais ça permet aussi de donner plus de sens à nos idées : « celle-là est pas terrible, on va passer sur autre chose ». Aujourd’hui, on se dit que pour les prochains albums, on aimerait continuer à bosser avec des personnes en plus. 
Max : C’est quelqu'un qui a une direction, qui tranche. Nous on a un peu du mal à faire des choix : au bout d’un moment, on ne peut plus entendre nos morceaux, on a envie de tout changer alors que c’est pas forcément la bonne solution. Quelqu’un qui arrive et écoute le morceau pour la première fois, ça change tout !

Malgré tout, l'album a encore été enregistré au studio Black Box (près d'Angers), comme vos deux précédents. C'est aussi le studio fétiche de Péniche, autre groupe que j'ai rencontré. Qu'est-ce qu'il y a de si spécial sur place ?
Max : C’est Michel Toledo, qui a fait nos deux premiers albums et qui nous suit encore sur cette tournée, qui nous a fait découvrir ce studio, parce qu’il s’y sentait à l’aise. Ici on enregistre encore en analogique.
Ben : L'endroit est super, en plein milieu de la campagne. Sylvie et Peter qui gèrent le studio sont adorables, on a un vrai lien avec ce studio. C’est vrai que pour le troisième album, on a pas mal hésité à partir dans un autre studio, histoire de commencer quelque chose de nouveau. Mais finalement c’est un peu la maison là-bas.
Max : Comme c’est pas la même personne qui enregistre, on savait que le son allait être différent. Et Ben Greenberg a vraiment adoré le studio et je pense qu'il aimerait bien revenir. C'est vraiment un super studio !

Ce n'est pas si courant d'avoir un batteur/chanteur dans un groupe. Ben, comment cette double casquette influe sur ton chant et sur ta batterie ?
Ben : Je ne me suis jamais vraiment posé la question. A la base, on voulait être un groupe purement instrumental. Le chant est arrivé plus tard avec Lysistrata. On était super fans d'un groupe de Poitiers : Microfilm, qui balance des samples de films et des trucs comme ça. Nous on avait envie de faire ça. Mais on n’avait pas sampler à l’époque ! Alors on s’est dit : on écrit des trucs et je les parle. C’est comme ça qu’on a commencé à faire du spoken word. Progressivement ça s’est transformé en chant. J’aime bien écrire des choses et la batterie vient en fonction de la rythmique des textes : c’est vraiment composé ensemble. Sans le savoir, je pense à la rythmique que ça peut avoir quand j’écris. C’est devenu deux choses qui sont très naturelles à faire ensemble. Je joue très peu de la batterie tout seul, je ne me considère pas trop comme un batteur. Il y a aussi pas mal de groupes assez modernes qui m'inspirent, comme Crack Cloud : je trouve que le batteur/chanteur est vraiment impressionnant parce qu’on a l'impression qu'il est complètement déconnecté de sa batterie, alors que tout a été composé ensemble. C’est quelque chose qui me parle beaucoup. 

Vous reprenez une tournée intense pour la première fois depuis 2019. Pas trop rouillé ? Comment ça se passe entre vous ?
Théo : Pour l’instant ça va ! On a commencé tranquillement, c'est moins intense qu’avant, où on avait quand même des gros rushs de dates. On était dans une dynamique différente : quand un groupe est en développement, il a besoin de beaucoup tourner, pour se montrer. Aujourd’hui on a moins ce besoin-là donc on choisit un peu plus. On a été un peu malades au début (rires) mais maintenant ça va !
Ben : Le rythme est vraiment bien, on a des périodes de pause. Le public est super parce que ça faisait un moment qu’on n’avait rien fait : y a du monde, on voit des nouvelles têtes, beaucoup nous ont découvert entre temps. C’est vraiment un plaisir.

Le concert de ce soir est complet depuis un moment et vous avez réalisé l'exploit de faire deux sold-out à La Maroquinerie. Comment vous avez géré ce double concert ?
Ben : C’était super agréable : pas besoin de démonter le matos (rires) !
Théo : J’ai pas réalisé qu’on avait fait deux complets. Quand on commence la tournée, on vient de sortir l’album, on reçoit beaucoup de monde. Mais en fait, ça fait hyper longtemps que l’album est enregistré. J’ai eu une forme de déni au début.
Ben : En tournée, on ressent souvent les choses après coup. C’était le cas à La Maroquinerie. Et c’était tellement bien de passer la soirée avec tous les gens qui sont venus, c’était très touchant comme moment.
Max : Sur les dates à Paris, c’est difficile de profiter quand on a une date unique : les soirées finissent tôt, c’est vite expédié, pas toujours agréable. Là on a profité : on a pu se balader dans Paris et on a vu plein de potes.
Ben : C’est la meilleure release party qu’on ait faite.

Séquence Mea Culpa : je vous ai raté au Hellfest 2022 alors que vous étiez dans la liste de mes immanquables du week-end : la pluie, la pizza, la sieste... Je me souviens très bien de mon raisonnement à l'époque : pas grave, ils seront à L'Aéronef dans pas longtemps. Deux ans plus tard c'est le cas, félicitations ! (rires) Quel souvenir vous gardez de ce passage à Clisson ?
Ben : On en parle souvent entre nous et c’est marrant parce qu’entre le COVID et le Hellfest, Lysistrata n’existait quasiment plus ! On avait le projet PARK avec Francois And The Atlas Mountains. C’était notre concert de reprise, sans avoir joué pendant deux ans. C’était assez osé parce qu’on a fait seulement une répète avant !
Théo : J’avais des antisèches pour les textes !
Ben : On avait 35 minutes de set et on a décidé de jouer seulement nos nouveaux morceaux, alors qu’ils n’étaient même pas finis ! C’était des prototypes de ce qu’il y a sur l’album. C’était risqué mais on n’avait pas envie de jouer les anciens morceaux. On voulait passer à autre chose. On avait un trop plein des anciens albums à l’époque. Maintenant on en rejoue, on a retravaillé certains morceaux. 
Théo : C’était une cool date, mais on n’a pas trop traîné, il faisait super chaud.
Ben : C’était assez impressionnant de passer de l’étape aucune date en deux ans directement à l’étape Hellfest. J’ai fait un cauchemar la veille : on arrivait sur la scène et on n’était pas du tout prêts, ma batterie disparaissait progressivement (rires) !
Max : On connaissait pas trop le Hellfest, on pensait pas qu’on jouerait devant 8000 personnes, c’était impressionnant !
Ben : On a juste vu Red Fang. C’était l’un des seuls groupes qu’on avait envie de voir, et c’était génial.

Est-ce que vous abordez vos lives différemment entre les festivals en pleine journée devant des milliers de personnes ou en mode "club" comme ce soir devant quelques centaines de personnes ?
Theo : C’est surtout par le timing qui change. Dans des SMAC, on est assez libres parce qu’on a environ 1h15 de set : on sait qu’on peut faire un rappel par exemple. En festival c’est plus court et il y a plus de groupes, alors il faut qu’on pense le set différemment. 
Max : On a un clavier sur scène maintenant, on en a besoin pour deux morceaux. Alors on essaie de voir si on peut faire des sets où on enlève carrément le clavier. Ça enlève deux tracks et ça fait un set plus classique. On teste !

Vous préférez quoi ?
Max
: Le son est différent : un bon club qui sonne bien, ça joue beaucoup !
Ben : Dans les festivals, on est assez loin du public. C’est vraiment complètement différent et on peut jamais savoir à l’avance si ça va être kiffant ou pas. Hier soir à Rouen par exemple, c’était un club, c’était pas complet, mais c’était hyper cool.

Vos artworks et vos clips sont hyper léchés. Vous êtes allé en fac d'arts plastiques (Ben) et vous avez même participé à un ciné-concert. Vous pensez quoi de cette tendance du recours à l'IA ? Est-ce que vous pensez que vous allez devoir forcément passer par là à l'avenir ?
Ben : Ça dépend vraiment de ce qu’on en fait : un visuel de base créé par IA, et retravaillé autour, ça peut être super. De là à faire une pochette entièrement en IA, non.
Theo : De manière brutale, je pense que l’IA peut défoncer l’art. Mais si on le conçoit comme un outil, pourquoi pas.
Ben : Oui c’est ça ! Par exemple l’IA dans Photoshop permet d’aller tellement plus vite !
Theo : Quand je vois des groupes qui font des visuels en full IA, ça n’a aucun charme, y a aucun mérite. J’aime bien me dire qu’il y a un cerveau derrière.
Ben : Une vraie pensée, une vraie sensibilité.
Max : Si c’est fait pour « simuler » de l’art et de la création pure, ça commence à devenir chelou. Bref ça dépend vraiment de ce qu’on en fait !
Theo : Dans notre vie perso, on utilise l’IA, mais pas pour la musique.
Ben : Y a tellement de jeunes artistes qui proposent des trucs de fou, faut créer un lien avec ces gens-là ! Y a de plus en plus d’IA en musique : des gens qui vendent leur voix par exemple. Je trouve ça un peu triste et c’est un peu flippant !

C’était la dernière question, merci pour votre temps et bon concert !
Merci à toi !

Retrouvez une interview avec des sujets plus légers en vidéo ici !

Merci Guillaume de Vicious Circle et L'Aéronef pour l'organisation de l'interview.

Fat (Avril 2024)

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