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"Fortitude est à la fois très masculin et féminin, ces deux énergies cohabitent." Mario Duplantier (Gojira) par Zoom, 2021

Il est difficile d'aborder un monstre sacré comme Gojira alors qu'ils continuent de gravir les échelons de la renommée internationale pour devenir l'un des groupes de metal les plus importants du XXIème siècle. Fortitude, leur septième album en vingt ans, surprend une fois de plus avec un retour vers un registre plus agressif, tout en continuant d'explorer les territoires révélés avec Magma, plus minimalistes et axés sur les atmosphères. Nous en avons discuté avec Mario Duplantier, batteur d'exception et moteur du groupe avec son frère Joe. Il nous a révélé que le groupe pourrait présenter un nouveau disque prochainement. 


Photos par Manu Wino 

La dernière fois qu'on s'était parlé, tu m'avais dit que pour Magma, vous étiez 100% satisfaits de l'album sur tous les plans, une grande première pour vous. Comment avez vous abordé la composition et l'enregistrement sur Fortitude et êtes vous autant satisfaits du résultat ?

Oui, j'ai dit ça à l'époque mais quand je réécoute Magma aujourd'hui, je me dis qu'on aurait pu faire mieux ! Je pense qu'on essaye toujours de donner le meilleur de nous même pendant les périodes de composition. Mais c'est quelque chose d'absolu, on ne peut pas atteindre la perfection. Je suis extrêmement satisfait de Fortidude mais j'ai déjà l'ambition de faire mieux pour le prochain disque. Je peux te dire que pendant l'écriture de l'album, comme d'habitude, on s'est beaucoup donné, on s'est attardé sur les détails, l'atmosphère des titres, les textes... donc ça a été un travail de précision. C'est de plus en plus difficile d'écrire de la musique qui nous corresponde et qui soit de qualité selon nos standards. Nous n'avons plus le même âge car à vingt ans, nous avions des influences très précises et ça se reflétait sur notre son. On voulait faire du Death Metal technique et de ce fait, il n'y avait pas 10 000 options ! Il fallait que ce soit un peu technique et c'est comme ça qu'on approchait la composition, avec des influences très fermes. Aujourd'hui, à notre âge et avec toute cette expérience engrangée, notre désir musical a changé. C'est plus compliqué de faire des morceaux qui nous correspondent à 100% parce que nos influences se sont diversifiées. C'est aussi pour ça que le processus de composition est plus lent qu'auparavant. On voulait que Fortitude soit un album groovy, aéré, avec des thèmes forts, peut être aussi pour créer plus de partage avec le public. Pour la première fois, on a des chorus qui devraient, je pense, créer un lien plus fort avec l'auditeur quand on jouera sur scène. Il y a ce subtil mélange entre l'aspect sauvage de Gojira et ce côté très introspectif, avec aussi une ouverture vers le monde qui nous correspond un peu plus aujourd'hui. Désolé pour cette réponse un peu abstraite ! (rires)

Magma marquait un vrai changement de cap pour vous avec une orientation très atmosphérique, presque Post Rock. Sur Fortitude, certains morceaux reviennent sur quelque chose d'un peu plus corsé. Comment l'expliques-tu ?

Disons que pour Magma, le contexte de composition était complètement différent et un peu difficile. On sortait d'un cycle d'album interminable avec L'Enfant Sauvage, on était à la fois très satisfait et épuisé de ces longues tournées. Et je pense qu'en réaction à ça, la composition s'est dirigée vers quelque chose de plus apaisé, avec des titres comme Shooting Star ou Low Lands. Il y a un aspect un peu plus calme, qui correspond un peu au calme après une tempête, tu vois ? C'est l'aliénation des musiciens qui tournent beaucoup, on est très influencé par ce qui se passe pendant ces longs mois. C'est tellement physique que forcément, après trois ans de tournée intense, t'as presque envie de calmer le jeu, comme une nécessité intérieure, physique. Je pense que ça a joué un rôle dans l'orientation de Magma. Moi par exemple, en tant que batteur, jouer des triples croches à 200 BPM  pendant trois ans, j'en suis ressorti presque névrosé. (rires) C'est un tel niveau d'exigence, une telle complexité physique qu'au moment de l'écriture de Magma, j'ai eu envie de donner une composante plus ''ludique'' à mon jeu. Et ça vaut autant pour la batterie que pour la voix de Joe, qui a plus envie d'explorer de la mélodie à l'heure actuelle, c'est un processus presque naturel. Mais c'est vrai que pour Fortitude, on avait envie de revenir à quelque chose de plus accrocheur, avec plus de riffs en fait. On a vachement travaillé les riffs. C'était moins axé sur une performance de guitare ou de batterie, mais plutôt une cohésion de groupe où le riff ressort. C'est pour ça qu'on a un gros riff sur New Found, Born For One Thing, Into The Storm. On a axé notre orientation là-dessus.

Il y a de grands écarts de style entre les chansons, l'album est très éclectique.  J'ai lu dans ton interview pour New Noise que composer un album cohérent avait été un gros défi à ce stade de votre carrière. 

Ouais, ça rejoint ce que je t'ai déjà dit. On est quatre musiciens, avec quatre façons de penser très différentes, des identités qui se sont renforcées et à ce stade de nos vies, il est plus difficile de trouver un compromis musical. Quand tu as vingt ans et que tu es avec ta bande de potes, tu dis : ''on fait ça !'', tu y vas sans batailler. A 35, 40 ans, c'est plus compliqué. On est moins conformistes, on a des envies plus tranchées. Il a donc fallu trouver un terrain d'entente et concilier les envies de chacun. Sur The Chant, Joe avait très envie de pousser son potentiel mélodique et son amour pour les Beatles ou Pink Floyd. Moi sur Into The Storm ou Grind, je voulais me faire plaisir en tant que batteur, avec de la polyrythmie et un côté très ludique dans les rythmiques. De leur côté, Jean-Michel et Christian ont amené cet aspect axé sur le riff, à la Pantera. On a essayé de faire un patchwork de ce qu'on aime aujourd'hui, avec le bon équilibre entre Rock, Metal, extrême mais aussi spirituel et méditatif. Ca donne un album à la fois très masculin et féminin, et avec ces deux énergies qui cohabitent, le disque est très complet à mon avis : une alternance entre calme et tempête qui est assez représentative d'une vie.



Magma avait été mixé par Joe et votre ingé-son Johann Meyer et tu étais aussi un peu dans la boucle. Cette fois, c'est Andy Wallace qui s'en est chargé, vous n'avez pas voulu refaire ça en interne ?

Cette fois, on avait le désir d'avoir une approche extérieure, parce que même si l'expérience Magma était super, c'était épuisant de devoir tout gérer de l'écriture jusqu'au mixage. Tu te perds un petit peu ou en tout cas, c'est l'impression qu'on a eu. On était tellement au bout qu'à la fin, on entendait plus rien... avoir cette chance de travailler avec Andy Wallace, c'était aussi l'approche d'une tierce personne qui ait un regard extérieur sur notre son. C'était aussi très précieux pour nous d'avoir son écoute sur les morceaux, sans avoir suivi la genèse de l'album.

J'aimerais parler de Silvera. Je pense que ce morceau restera comme votre tube emblématique dans l'inconscient collectif. Et on ne retrouve pas forcément ce côté ''tube instantané'' dans Fortitude. C'était voulu ou ça s'est passé naturellement ?

Je pense que notre but est toujours d'écrire des morceaux qui marquent le plus possible. Mais tu as raison : sur Magma, il y a deux chansons qui ressortent fortement, à savoir Silvera et Stranded et c'est vrai que Fortitude est un ensemble de bons titres, peut être pas avec LE tube comme pouvaient l'être ces deux chansons. Je pense que c'est un disque qui s'écoute dans son ensemble, c'est une œuvre vraiment à part entière. C'est pour ça que le principe de sortir des singles est toujours compliqué parce que je pense que Fortitude doit s'écouter de A à Z, avec une espèce de cohérence, une continuité, un équilibre d'énergie. Mais notre volonté reste d'écrire des bonnes chansons à chaque fois, ce n'était pas volontaire de notre part de ne pas écrire un deuxième Silvera ! (rires)

Récemment, tu as posté quelques solo de batterie sur ta chaîne Youtube, comme The City ou Minotaur. Comment abordes-tu ce genre de composition et est-ce que ça pourrait aboutir sur un disque solo un jour ?

J'ai fait ça très spontanément et simplement. Je n'ai pas forcément envie d'en faire un album ou un EP parce qu'on sait ce que ''vaut'' un disque dans le monde d'aujourd'hui. Je voulais juste m'exprimer artistiquement, avec quelque chose de ludique, intéressant rythmiquement et qui me permette d'exprimer toute ma technique. Gojira est mon seul projet musical et je n'ai pas de désir particulier qu'il en soit autrement, d'abord parce que mon groupe m'occupe beaucoup et il me faut garder du temps pour ma vie personnelle, je suis heureux d'avoir un bon équilibre dans ma vie. Mais c'est vrai que j'adore me focaliser sur l'aspect batteur, je m'entraîne souvent tout seul d'ailleurs. Ce sont des sessions assez introspectives où je passe à 4/5h par jour à m'entretenir. Evidemment, je ne peux pas le faire en ce moment étant donné que je fais la promotion de Fortitude ! (rires) Mais j'essaye de rester au meilleur niveau, pour me préparer aux concerts, etc. C'est mon métier, j'adore ça et j'avais tout de même envie de m'amuser à côté avec ces petites compositions qui sont cool à regarder et à écouter. Il y en aura d'autres d'ailleurs, j'adore ça !



En 2003, vous aviez composé une B.O pour le film muet Maciste All Infierno. Et vous en avez ressorti une piste inédite l'année dernière [NDR : intitulée Inferno justement]. Vous auriez envie de retenter l'expérience ou composer pour un futur film ?

En fait, il y a beaucoup de choses qu'on aimerait faire, mais on doit faire des choix par manque de temps. On met la priorité sur les sorties d'albums, les tournées, la promo, on est dans une espèce de machine qui nous dépasse un peu depuis qu'on est un groupe international, ça a pris une dimension folle. On a moins de temps pour l'errance artistique. Et si tu y ajoutes le temps qu'on doit passer avec nos familles, ça devient compliqué. Maciste, c'était ce court moment assez glorieux où on a eu le temps, à ce moment là de notre vie, de faire ce ciné-concert. C'était une expérience incroyable qu'on n'oubliera jamais. On aimerait peut être recycler ce projet avec un petit EP qui ferait office de best-of et qui comprendrait Inferno justement. Donc ça reste dans un coin de notre tête tout de même. Après, retenter une expérience de ce type n'est pas dans nos priorités mais un jour, qui sait... on aime expérimenter et essayer d'autres directions artistiques. Mais là clairement, on va se focaliser sur l'album, travailler une production de concert et tourner, quand ça sera possible. 

En parlant de projet mis de côté, tu m'avais dit la dernière fois que vous projetiez de retravailler votre arlésienne, le fameux EP Sea Shepherd. C'est toujours d'actualité ?

(rires) Carrément, c'est toujours prévu. Mais là, on va se focaliser sur Fortitude et après, potentiellement ce petit EP Maciste. C'est marrant que tu m'en aies parlé, c'est au cœur du débat du moment. Et après cet EP Sea Shepherd mais là, ça me dépasse un petit peu parce qu'il faudrait remixer, retravailler tout ça et ça prend du temps. Mais j'en parle avec Joe en ce moment.

Pour terminer sur Sea Shepherd, vous soutenez leur action activement depuis des années maintenant. As-tu eu le temps de voir le documentaire Netflix Seaspiracy, dans lequel des activistes Sea Shepherd interviennent ?

C'est dans ma checklist mais j'ai très peu de temps en ce moment, je ne regarde presque aucun film. Je vois que tout le monde en parle et je veux le voir en tout cas. Je crois que Joe l'a vu par contre. Concernant Sea Shepherd, on essaye juste de leur apporter notre soutien humblement. On ne se sent pas des eco-warriors, on essaye de faire des choses qui puissent contribuer à améliorer la situation. On pense fondamentalement que si tu ne fais pas partie de la solution, tu fais partie du problème et notamment en 2021 avec une urgence climatique totale. Et c'est vrai que les actions individuelles comptent, comme notre opération caritative Amazonia lancée autour de la sortie de l'album. Ce genre d'opération nous fait du bien parce qu'on espère faire partie d'une petite solution, à notre niveau. Je pense qu'on peut toujours faire plus et on souhaite s'inscrire comme des citoyens responsables de ce monde et ne pas attendre que ça se fasse au niveau gouvernemental. Même au sein du groupe, on est en train d'évoluer individuellement, on se rend compte que tout se passe au moment même où tu vas faire tes courses, chaque chose que tu achètes... je pense qu'on aurait besoin de plus de transparence sur les conséquences de notre consommation. Tu vois, l'Amazonie qui brûle, ça peut aussi être à cause de nous et nos choix d'achats quotidiens. 

Etant des fans de Tool, je voulais savoir ce que vous aviez pensé de leur arlésienne, Fear Inoculum. D'autant plus que c'est un album qui a eu une réception un peu mitigée pour une part du public.

Personnellement, j'ai beaucoup aimé, même si je ne suis pas un énorme fan de Tool non plus, contrairement à Christian Andreu. Lui, c'est vraiment son groupe préféré, et je sais qu'il a adoré Fear Inoculum. On a un gros respect pour l'œuvre de Tool en général. Je les ai vus en live à New York et c'était vraiment un niveau au dessus de tout ce que j'avais pu voir auparavant. Je ne vais pas avoir tendance à juger les morceaux précisément, je vois juste comme c'est compliqué d'avoir une carrière et celle de Tool est vraiment magnifique. Il y a des parties d'Aenima dont j'étais très fan, mais ce que j'ai entendu du dernier album est énorme. Je pense qu'il faut rentrer dedans, écouter et réécouter, comme tous les albums en fait, il faut leur laisser une deuxième chance.

Tu as eu le temps d'écouter un peu de musique dernièrement ?

J'écoute beaucoup le dernier Cannibal Corpse. En fait, je reviens vachement aux 90s en ce moment, j'écoute beaucoup Obituary, tous les classiques du Death Metal. Je m'intéresse aussi au Rap Emo, à la Pop, la musique indienne.

Pour terminer, je voulais revenir au contexte très difficile pour la musique en ce moment, qui est proche d'un enfer pour certains. Sans tournée, vous êtes privés d'une manne financière importante. Pourtant, vous n'avez pas fait de livestream ou ce genre de choses, vous n'en avez pas eu besoin ?

Alors, l'enfer, tout est relatif. Oui, c'est très difficile. Gojira est un groupe suffisamment établi pour être soutenu financièrement par notre plateforme autour, comme le label ou le management. On est pas dans une situation aussi catastrophique que des groupes plus modestes. Et après je dois dire qu'en France, quand même, l'intermittence, c'est vraiment quelque chose d'incroyable. La France a fait un beau boulot avec les intermittents et on est un des rares pays au monde où ça arrive. Je peux te dire que les musiciens que je connais que ce soit aux Etats-Unis ou ailleurs n'ont pas ces privilèges. Ils n'ont aucune aide et c'est vraiment dur pour eux. On a beaucoup de chance en France. Si on a l'opportunité, il faut se servir de cette période pour être créatif. La musique, c'est n'est pas que la scène : la composition, les répétitions... il faut profiter de ce temps là pour ça. En ce qui nous concerne, après quinze ans de tournées intensives, ça ne fait pas de mal de faire une pause pour nos familles. On le prend vraiment comme une grosse respiration, qui n'aurait jamais eu lieu sans le Covid. Bien sûr, on ne se plaint pas de pouvoir tourner, on a cette chance d'être un groupe international et d'avoir cette capacité.

Neredude (Mai 2021)

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