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La mise en abyme de la mise en abyme, pt.1 (avec A.K. de Decline of the I) Entretien vocal

Lors de mon précédent entretien avec A.K., à l’occasion de la sortie de l’ultime tome de sa trilogie sur Laborit (Escape), nous initiions un exercice d’interview un peu différent, sans trop de forme, où la place était à l’échange et à la réflexion. Depuis, cet exercice a évolué vers une forme encore plus libre où l’ensemble était réellement une discussion autour de l’œuvre et de l’art ; il y a ainsi beaucoup de divergences, mais elles ne sont pas des erreurs, bien au contraire. L’espace de signification et de réflexion qui se forme entre moi, auditeur, et A.K., artiste, révèle de ce fait des choses bien plus amples et profondes que de simples interrogations sur les éléments musicaux. Je voudrais ainsi expliciter quelque chose qui se joue en plan de fond de cet entretien : si nous sommes, tant A.K. que moi, déterminés par un ensemble de valeurs et d’éléments propres à nos statuts conjoints d’artiste et d’auditeur, l’effort de notre exercice est d’aller au-delà de ces déterminations culturelles autant que faire se peut. L’ensemble pourra donc être assez personnel, en tant qu’il s’efforce d’être un échange entre deux personnes qui, même si elles ont chacune des déterminations l’une par rapport à l’autre, essayent de s’en abstraire pour proposer une réflexion inter-individuelle. C’est pour cela que vous trouverez, tout le long de notre discussion, des « NDLR » explicitant certains concepts, certaines références, développant certaines idées que nous avons considérées comme acquises dans notre échange mais qui ne sont pas nécessairement universelles. Vous trouverez aussi, à la fin de l’écrit, un corpus bibliographique des livres et auteurs abordés, afin de pouvoir, si vous le désirez, approfondir votre compréhension de l’échange et de l’album. J’ai aussi renseigné certains des concepts phares évoqués, en essayant de les désigner par des termes accessibles, « vulgarisés ». Je reste néanmoins disponible pour toute question, tout contact, à mon adresse mail du webzine ([email protected]).

Je tiens à rappeler que l’exercice qui suit n’est en aucun cas la façon dont l’album est vécu. Je veux souligner que ce qui importe est avant tout la façon dont l’auditeur vit son opposition à la matière musicale ; les réflexions et échanges qui suivront sont des explicitations a posteriori qui n’entendent pas déformer la matière artistique de Johannes et de la trilogie entamée, et encore moins interpréter l’album à partir de ces explications. 

Durant notre précédent entretien, nous étions arrivés à la conclusion que la trilogie s’achevant suggérait le concept comme un outil bien plus qu’un moyen. De ce fait, de nombreuses interrogations émergèrent lorsque la formation annonça le début d’une nouvelle trilogie, avec comme fil rouge un philosophe aussi torturé que brillant : Søren Kierkegaard. La figure du philosophe Danois est aussi paradoxale que cohérente, aussi désespérée qu’enjouée : il est un ensemble de contradiction qui trouve son apaisement dans la rationalisation et la catégorisation d’un certain nombre de comportements et de rapport au monde, qui vont s’incarner dans ce qu’il nomme « les 3 Stades » de l’existence humaine, sur lesquels nous reviendront. Quelle place Kierkegaard trouve-t-il dans la matière musicale, quelle relation pouvons-nous cette fois ci voir entre concept et musique ? Retour sur un geste artistique qui sera en 3 stades, nous révélant une dimension insoupçonnée et unique de l’activité créatrice.

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Alixer (Metalorgie) : Afin de s’organiser, j’avais prévu une sorte de squelette de plan ; je n’ai pas de questions pré-écrites, bien plus des thématiques. J’avais envie de commencer par l’album et sa matière, la musique à proprement parlé, ensuite parler de Kierkegaard dans « Johannes » et dans la trilogie, pour finir sur la notion de « concept » dans la trilogie, le rapport aux stades avec la trilogie… afin de balayer l’ensemble. En guise d’introduction, peux-tu me faire un récapitulatif de comment tu vois la trilogie qui s’achève, et celle qui débute avec « The Veil Of Splendid Lies », un morceau qui a été plutôt bien accueilli de ce que j’ai vu. 


A.K.A.K. (Decline of the I) : On va faire un petit historique ouais. Ce qui s’est passé c’est que la troisième partie de la trilogie, Escape, n’est même pas encore sortie que je ne savais pas vraiment si j’allais continuer le projet étant donné qu’il est né en même temps que l’idée de la trilogie. A ce moment-là j’étais impliqué dans tous mes autres projets, donc continuer Decline of the I n’était pas évident. Au printemps 2018, j’ai eu l’occasion de partir seul dans une maison au milieu de la campagne, accompagné de ma guitare et de mon ordi, en me disant « je vais faire de la musique, je vais faire que ça, mais je ne sais pas encore quoi ». J’avais quelques riffs en tête, mais rien de très concret ; finalement, dès le deuxième jour j’ai réalisé que j’étais en train de faire du DotI, ça s’est imposé à moi, sans me l’être vraiment dit. Je me suis dit « c’est fait, je vais repartir sur ce projet », mais je n’avais pas encore l’idée de trilogie. Y’a eu ce truc, une transition en douceur, au sens où la transition entre les deux trilogies s’est imposée à moi. Donc quand Escape est sorti, je savais déjà qu’il y allait avoir une suite, d’ailleurs même le morceau « The Veil… » a été composé à ce moment-là. Actuellement, ce morceau est sorti il y a une semaine, mais il a été composé il y a presque 3 ans. Le temps est long dans la musique, entre le moment où tu le sors et où tu l’as composé. Johannes sort en mars 2021, il a été fini d'être composé en janvier 2020. .


A. : Le CoVid n’a pas dû aider pour la production de l’album non plus…

A.K. : Non, ça n’a pas aidé, mais bon ça n’a pas changé des masses, le temps entre la composition et la sortie est séparée par les pré-prods, le mix, la gestion de la promo, … ça fait une bonne année quoi, finalement. Donc d’un côté il y a eu ça, cette composition sur le long terme, et de l’autre, il y’a la formation du projet comme groupe et les premiers concerts en 2018/2019, ce qui a achevé cette transition « en douceur ». On commençait les concerts qui clôturaient la première trilogie que moi en fond, je travaillais déjà à la suivante. Au début, je n’avais que de la musique, pas de concept, et pour le coup je savais que j’allais finir par faire une trilogie, étant donné que j’avais bien aimé le format. C’est un format « libre » mais avec une contrainte, ce qui en fait un peu un jeu, au sens de prendre en considération les règles pour pouvoir en jouer. Ça demande d’abord de connaître les règles ; le concept de « punk par le haut », que j’aime bien, dit qu’avant de brouiller les règles et de les enfreindre, le « punk par le haut » va se faire chier à les connaître. Le « punk tout court » ne fait même pas gaffe à voir quelles sont les règles, il les enfreint de manière chaotique. J’aime le concept de transgression, mais pour vraiment être transgressif, il faut connaître son catéchisme, quoi. 

J’avais donc envie de repartir sur une trilogie, et finalement le concept s’est un peu imposé à moi, au détour de mes marches sur les chemins de Saint Jacques de Compostelle, en été 2019. Je me suis d’un coup dit « bon sang mais c’est bien sûr » - on peut y voir un signe, d’avoir pensé à cela pendant mes traversées -, je vais faire ça sur les 3 stades de l’existence chez Kierkegaard. 

A.
: Je voudrais revenir sur 3 éléments que tu viens de dire, que je trouve très intéressants. Tout d’abord, tu m’avais déjà parlé du concept de « punk par le haut » pour l’interview pour Escape, une continuité que je trouve intéressante. Mais surtout, les deux éléments qui m’ont le plus marqué, c’est que tu as dit que ça s’est un peu « imposé à toi » cette nouvelle matière musicale, et je voudrais garder ce fil rouge de l’identité pour la suite, pour savoir comment la matière se révèle être telle que tu la définis comme Decline of the I. Et en dernier, tu as parlé de la montée sur scène, de la mise en groupe, et pour moi, dans la façon que j’ai vécu l’écoute de « Johannes », j’avais beaucoup plus l’impression d’entendre un groupe qu’un one man band. Je pense que c’est là qu’on peut commencer à discuter de l’album, et d’abord de la composition. La méthode de composition que tu m’as décrite était déjà la même que tu utilisais pour la précédente trilogie, ou en tout cas tu m’en as déjà parlé.
 
A.K. : Ça n’a pas changé en fait, c’est-à-dire que c’est de la composition solitaire. Comme ça m’avait été assez bénéfique et inspirant, je suis retourné dans la maison de campagne l’année d’après, en 2019, dans le but d’avancer. J’ai d’ailleurs composé quasiment deux morceaux entiers à ce moment-ci. Du coup, j’ai terminé à l’hiver 2019/2020, et pour la première fois, une fois fini, j’avais quand même des moments de doute sur comment arranger les morceaux, faire les finitions, où j’ai pu échanger avec les autres membres du groupe, ce que je n’avais jamais fait. C’étaient des questions d’arrangement qui amenaient un côté collégial, mais finalement, contrairement aux albums d’avant, où c’était Vestal (NDLR : Chanteur de Merrimack/Anus Mundi/…) qui écrivait des textes dans lesquels on puisait, j’ai tout écrit.

A
. : À ce propos, je n’ai pas lu les textes ; j’ai tendance à approcher la musique strictement par la matière musicale, donc j’ai préféré me dire que je te laisserai me parler de tes textes. On pourra revenir dessus après, mais je note quand même une transition niveau formel, pratique, logistique de l’entité musicale. Ça se ressent énormément dans l’album je trouve, j’ai été beaucoup marqué par les voix, sur lesquelles on reviendra. J’ai vraiment eu cette impression, comparée à la précédente trilogie, que tu t’étais détaché d’un aspect machinique, renfermé sur lui-même. Quelle différence tu verrais à ce niveau-là, toi ? 

A.K. : Oui alors je pense que le passage en live a dû jouer là-dessus, au démarrage pas forcément de façon très concrète. Tout simplement je me suis rendu compte que j’étais moins dans cette idée de boucle qui était toujours plus ou moins présente dans la trilogie précédente. En fait, c’est devenu conscient après, et j’ai volontairement évité de mettre des boucles, parce que dans l’élaboration musicale de la trilogie en cours, ça va revenir, mais ça sera à des moments un peu plus volontaires. Peut-être que je vais me laisser surprendre et que je ne vais pas pouvoir mener le projet comme je l’entends, mais c’est bien aussi d’avoir des surprises ; toujours est-il que là dans mes plans, il y aura un retour des machines et des boucles, mais ce n’était volontairement pas sur le premier. Si je voulais coller au concept de Johannes (sans en être prisonnier), il y a vraiment cette idée de voluptueux, de jouisseur que je trouve qu’on perd avec l’usage des boucles et son côté martial. Ce côté enfermant, bien que je le trouve intéressant, je ne voulais pas le donner sur le premier album de cette trilogie. Je voulais quelque chose de plus aéré, même si ça alterne avec des choses un peu plus neurasthéniques. 

Mais effectivement, le fait d’être moins solitaire dans l’aventure a dû jouer. C’est la première fois que je me disais, de façon consciente, « celle-là elle pourrait être intéressante à faire en live ». 

A. : Tu me parlais de la grille, des structures, l’aspect formel de la musique donc ; moi, ce que j’ai ressenti, comparé à la précédente trilogie, c’est qu’il y avait un travail des textures sonores qui était vraiment différent au sens où il y avait une grande variété de structures (comme dans « The Veil… »), de nombreux changements rythmiques. Malgré cette dispersion formelle, il y a une sensation d’unité, quelque chose de lié ; intégrer l’Autre au Même, tu vois ? 

A.K. : Oui, différence&répétition. Là pour le coup, je pense que tu mets en lumière quelque chose qu’il y a dans toute ma musique, dans tous mes autres projets : finalement, les colonnes vertébrales de mes morceaux sont extrêmement simples, maintenant ce sont les arrangements et la façon dont je vais les tourner qui peuvent quelquefois donner, au premier abord, des impressions de complexité. Mais finalement, j’ai beaucoup de morceaux qui reposent sur 3 riffs. C’est juste qu’à force de faire des variations, on entend même plus le riff de départ, mais il y a quand même ces restes qui donnent cette unité. Dans « The Veil… », il y a 3 motifs qui sont faits de façon tellement différente qu’on ne s’en rend parfois pas compte de leur unification. Ce qui est vrai, c’est que quand j’avais commencé la première trilogie du projet, je m’étais un peu élevé contre moi-même et ce systématisme de faire des morceaux avec une seule idée que je développais ; ce que je n’ai pas fait pour « Johannes ». Là, je m’étais volontairement dit « cette fois, si une idée est complètement différente de l’autre, ce n’est pas grave ». Je me suis autorisé à être un peu plus brusque sur les changements, quelque chose qui me vient probablement de mon travail avec Diapsiquir, pour qui l’aspect brusque est vraiment caractéristique. Finalement, je me sens assez en accord avec ce qui m’habite depuis que je compose, où comme une composition de musique classique, c’est différence&répétition. La musique se base sur la répétition, sans pour autant rentrer dans le matraquage qu’on peut retrouver dans la musique électronique ou sérielle.  Il y a donc quand même quelque chose d’assez entêtant ; finalement, j’ai toujours essayé de faire des chansons. Même si ça finit par être des pistes de 15 minutes. Je pense notamment que « Dieu vide » donne le fil répétitif, comme une chanson avec un refrain qui revient. Même si je dis ça depuis toujours, je pense que je terminerai par ça, je terminerai par faire des chansons pop de 3 minutes 30. Ce n’est pas encore arrivé, je fantasme peut-être encore un peu… 

A. : Tu parles de différence&répétition, personnellement je préfère parler de continuité par les différences, ou même – ce que je trouve encore plus approprié pour parler de musique – de soumission des formes à la matière, quelque chose que j’ai vraiment ressenti dans ce nouvel album, bien plus que dans la précédente trilogie. C’est un domaine où le rythme n’est plus premier, ne guide plus forcément le vécu de l’album : c’est bien plus la matière sonore qui va surgir, faire réagir. Dans « The Veil… » par exemple, la multiplicité des sons utilisés représente bien ça : du violon va sortir de n’importe où, n’importe quand, et ça se glisse là de manière instinctive, ce qui produit un tout très uni, très Dionysiaque, donc très chaotique. 

Extrait du clip de "The Veil.."A.K. : Disons que j’essaye de produire du devenir. Quelque chose qui ne soit pas séquentiel, quelque chose de Dionysiaque, qui coule. Pas juste assembler des briques… un exercice intéressant à essayer de contrecarrer étant donné qu’on bosse désormais tous sur ordinateur, ce qui revient à manier des briques. On enregistre des rubans de couleur, et pour faire nos structures on les déplace pour, en finalité, ne pas jouer du piano ou de la guitare, mais bouger des petites briques avec notre souris sur un écran. J’essaye quelquefois d’oublier ce que je vois, parce que je pense que parfois je peux dicter des choix de structure simplement en disant « ça manque de quelque chose », mais presque visuellement. « Sur cette structure, y’a pas assez de carré vert ». Évidemment, je ne me le dis pas littéralement comme ça, mais ça joue, tout comme le fait d’avoir le timer constamment en face de soi joue. Il y a quelquefois tendance à dire « Ah non mais merde j’ai dépassé les 8 minutes, faut que je conclue » alors que finalement, si à l’écoute et au ressenti ce n’est pas trop long, il n’y a aucune raison de le couper. Je ne travaille pas pour mes passages radios, je n’ai pas trop cette angoisse, donc j’ai ce truc d’essayer de tordre le cou à mes habitudes. Ça me fait très plaisir ce que tu me dis, parce que voilà ça veut dire que j’arrive un peu à sortir de ce que Stiegler appel une nouvelle prolétarisation, où on devient soi-même esclave de nos propres outils. Que ce soit le séquenceur qui, par ses règles et sa façon de faire, nous fasse plier plutôt que l’inverse. 

A. : C’est effectivement très intéressant : on pourrait la penser comme une contrainte. C’est très Sartrien, notamment avec le concept de pratico-inerte : résumé, c’est le fait que la matière et les objets conditionnent ta façon d’agir bien plus que l’inverse. Du coup, c’est ce même principe là, où le brio, le génie ou le talent, c’est d’arriver à dépasser cette contrainte pour justement, au sein de ces structures inertes, arriver à se faire dégager quelque chose de fluide, d’uni. 

A.K. : Oui, c’est les faire oublier, tout simplement. Oublier que finalement, c’étaient juste des briques. 

A. : Pour changer de sujet, j’aurais aimé aborder un point important dans la carrière du projet. On va parler un peu de l’esthétique visuelle de « Johannes ». Il y a déjà évidemment la question du clip, que je préfère te laisser présenter avant de t’interroger, mais aussi la question de la cover et les imageries du booklet, qui me semblent toutes liées au clip. 
 
A.K. : Alors, en fait ça s’est passé dans l’autre sens : on a lié le clip à la pochette. Je peux saluer le travail de Dehn Sora, qui a eu l’idée de ce visage entouré de mains qui essayent de l’agripper et en même temps de le caresser, c’était son idée par rapport au concept du premier stade. Au-delà du premier stade, l’album s’appelle « Johannes », donc le personnage du Journal du Séducteur, parangon du dandysme. C’était donc pour personnifier ça, il y a vraiment cette figure de la tentation, du plus-de-jouir, avec cette icône qu’on retrouve plusieurs fois où une lettre s’avère en fait être un verre de vin. J’ai trouvé cette idée très forte, d’où l’idée de la déclinaison pour le clip. Sachant que, pour la faire très courte, « The Veil… » parle d’alcool, ça allait encore mieux spécifiquement ce titre là pour raconter ce qu’on voulait faire passer. La déchéance du dandy, son goût du plaisir, et en même temps le fait qu’il se fasse attirer dans les ténèbres à cause de son vice. Pour être plus précis, le clip va un peu plus loin que la pochette, étant donné qu’il y a la possibilité de purification à la fin du clip : au début, nous (membres du groupe) nous faisions caresser, puis après tirailler, salir, arroser de vin… on finit arrosé de lait, blanc, symbole de pureté, une sorte de rachat, de "sotériologie". Finalement ça raconte presque l’histoire de la trilogie, il y a une sorte de salut par le spirituel, qui va laver tous les péchés antérieurs.
 
Couverture de "Johannes" (par Dehn Sora)A. : Je vais peut-être faire un parallèle tiré par les cheveux : comme je t’ai dit, j’avais vraiment l’impression d’être passé du one man band au groupe en fait, et du coup si j’aborde le clip par ce prisme-là, si je l’interprète par ce vécu, je suis tenté de me dire qu’il y a une espèce d’absorption des membres du groupe pour créer une unité dont le liant serait, comme tu l’as dit, l’ivresse, tout ce qui caractérise Johannes le Séducteur. Cette unification, je trouve qu’elle se complète assez bien avec la musique et la façon dont elle ressort. 

A.K. : A plus ou moins d’égard, chaque musique, chaque concept autour des groupes est une sorte de mise en abyme de ce qui se passe vraiment, c’est d’ailleurs ce qu’il s’est passé pour nous. Je n’étais pas sûr de mon coup au début lorsque je me disais que j’allais transformer ça en groupe, et il s’est passé quelque chose de vraiment fort au sens où s’est vraiment devenu un groupe là où ça aurait pu être simplement des musiciens de session. Je connaissais tout le monde, mais plus ou moins, en fait. À la base, je m’étais dit qu’on allait faire quelques concerts et… voilà, mais en fait je pense que pour tout le monde ça a été des rencontres. Effectivement, tout ça s’incarne dans ce premier album et dans ce clip.
 
AD (Basse, Chant)
A. Comme une espèce de tissu social entremêlé avec la matière musicale…

A.K.
: Oui c’est le départ d’une relation en fait. Finalement, je m’étais rendu compte que ça faisait 15-20 ans que je n’avais pas monté un groupe ; au contraire, j’avais plutôt rejoint des groupes qui existaient déjà. Lancer ce que je pensais être simplement une équipe, c’est devenu bien plus, et c’est assez émouvant de voir que c’est autour de quelque chose qui m’est cher, qui m’est hyper intime, et qui finalement devient une sorte d’intimité partagée. C’est une relation amoureuse, ni plus ni moins. Dans les groupes qui sont ensemble depuis longtemps, qui ont vécu plein de choses fortes, quand il y a un membre qui se barre, c’est vraiment à comparer à une rupture amoureuse, avec les gens qui ne veulent plus se parler, avec de l’amertume, ou au contraire de la bienveillance… Pour l’instant, on va dire qu’on est encore en lune de miel !

A. : J’espère que ça va durer alors ! Avant de parler d’éléments plus littéraux de la musique, j’aurais aimé revenir justement sur ce que tu disais. Tu as parlé d’intimité, d’intégration, du fait que tout ça s’est fait un peu malgré toi, même si tu y as participé activement. Quel rapport tu dirais avoir avec l’album qui est produit, du coup ? Est-ce que tu vas jusqu’à penser une ontologie de cette œuvre comme une entité, quelque chose qui est réellement là, qui s’oppose et qui te fait face ? 

A.K. : Tu me diras si on parle de la même chose, mais oui je vois ça comme le sculpteur qui attaque son bout de marbre, et qui finalement ne fait que dégager l’œuvre qui était imprimée dedans. Lui, il est juste vecteur d’une mise en lumière de quelque chose. C’est peut-être un peu trop platonicien pour moi d’aller jusque-là, mais il y a quand même justement cet aspect où à travers la musique je me sens toujours un peu métaphysicien. Quand je découvre quelque chose, j’ai l’impression de vraiment découvrir quelque chose, et non pas moi ex-nihilo avoir créé quelque chose. Cela étant, je pense que je ne suis pas forcément l’instrument de forces qui me meuvent… mais pas loin, en fait. Donc je pense que là où j’ai une intervention, c’est peut-être au niveau du goût, et encore le goût ce n’est pas quelque chose qu’on choisit d’avoir. Parmi les choses qui sont sorties au moment où j’ai composé, j’ai jeté 95% des idées, et c’est peut-être à ce moment où j’ai dit « ça je garde, ça je jette » qu’il y a eu un peu de moi. Mais encore une fois, ce qu’on appelle « moi » dans ce cas-là, c’est simplement mon histoire qui fait que j’ai décidé de garder ceci ou cela. Je ne sais pas ce que font les autres, mais personnellement j’écoute beaucoup mes albums ; ce n’est pas absolument mégalo, parce que plus que sur un autre album, ce sont vraiment mes choix. Si tant est qu’avancer dans l’âge sert à quelque chose, c’est aussi pour être plus sûr de ses choix, et être un peu plus mature au sens d’être plus au fait de ses goûts. J’ai l’impression que « acquérir de la sagesse » c’est être plus au clair avec ce qu’on aime ou ce qu’on n’aime pas. Et c’est là que je peux transposer ça en vision spinoziste : c’est savoir ce qui est bon pour nous et ce qui ne l’est pas, c’est un peu ça le travail d’une vie. J’ai un peu l’impression qu’avec cette musique et ces albums-là, je créé mon antidote à beaucoup de choses. C’est quelque chose de profondément bon pour moi. 

A. : J’aimerai revenir sur un terme que tu as utilisé, celui de « ex-nihilo » : je le trouve très intéressant, parce que tu m’as parlé de ton histoire, ton vécu, moi ça me fait tout de suite penser à la notion nietzschéenne d’idiosyncrasie. C’est une unité qui t’est propre, c’est comme « la recette d’un individu », c’est ce qui fait que tu es, donc ton histoire et les éléments importants de celle-ci qui te composent toi. Tu as aussi dit « Je ne l’ai pas créé ex-nihilo ». Pourtant, juste après, tu as dit « finalement, ce qu’il y a de moi dans ma musique, c’est les 5% qui restent, que j’ai choisi ». Ce que je trouve intéressant, c’est que tu l’as dit, ce n’est pas « ex-nihilo », il y a donc une source de laquelle tout ça provient. Je trouve donc ça intéressant de mettre en valeur que tu m’as aussi parlé d’intimité ; on pourrait parler d’une expulsion de toi-même dans un « nouveau Moi ». 

A.K.
: C’est exactement ça oui, il y a le flot de la contingence que j’ai pu traverser, que ce soient des influences claires comme la musique ou bien l’éducation de mes parents, mais aussi ce que j’ai bouffé la veille… bref, tout ces éléments dont je ne maîtrise pas les effets qu’ils vont avoir sur moi, finalement je vais dire « je garde, je ne garde pas ». On pourrait donc peut être parler d’incarnation, si tant est qu’on puisse parler d’incarnation en musique, de manifestation physique de tout ce qui précède en fait. Il y a donc une sorte de « second Moi », un Moi bis. 

A. : Cette opposition avec le Moi t’amène, peut-être, à écouter tes propres albums pour avoir un rapport à soi qu’on ne peut avoir normalement et que tu vas avoir avec ta musique. Tu parlais de la musique comme une façon d’être métaphysicien, je pense qu’il y a quelque chose de très cohérent là-dedans.

A.K. : Il y a aussi une espèce de sensation démiurgique… aussi dans ce cadre de projet solo, où je compose finalement en groupe. Même si de l’extérieur, à la fin, c’est de la musique, le processus n’est vraiment pas le même. C’est beaucoup plus dialectique, conflictuel… moins spontané aussi, mais quelquefois plus fort.

SK (Batterie) ; A.K. (Chant, Guitare, Claviers, Programmation) ; SI (Chant)]Quand je disais écouter beaucoup mes albums, je pense que ceux que j’écoute le plus sont ceux que j’ai fait tout seul. Sans parler d’onanisme sans fin, j’ai l’impression d’être au plus proche de mon histoire intime. De la même façon, j’ai une obsession des traces, j’écris depuis 20/25 ans en permanence ce que je vis, et je relis de temps en temps, pour voir quel était ce cheminement. Je trouve ça vraiment intéressant de savoir pourquoi on en est là, quel était l’enchaînement causal qui a amené là… ça peut aider, toujours dans une perspective spinoziste, d’essayer autant que faire se peut de ne pas refaire les mêmes erreurs. Par exemple, même si je les trouve très adolescents, j’ai une tendresse assez certaine pour les premiers trucs de Love Lies Bleeding, quand j’avais 16 ans quoi. C’est tout aussi juste que ce que je fais maintenant, c’est juste que ce n’est pas… 

A. :  C’est une autre temporalité ? 

A.K. : Ouais, j’ai peut-être juste un peu plus de vocabulaire, mais le cheminement créatif est le même. J’espère que c’est un peu plus fin qu’avant, grâce à l’expérience et la sagesse, mais je trouve très intéressant de se prendre soi-même comme un objet scientifique. Comprendre ce que c’est un être qui évolue. 

A. : Je pense qu’on va redescendre de cette espèce de psychanalyse pour parler d’éléments de l’album. Comme je t’ai dit, j’ai été beaucoup marqué par le travail des voix ; je suis peut-être biaisé car je suis bien plus sensible aux voix qu’aux autres instruments, mais j’avais vraiment l’impression qu’il y avait une considération de la voix comme un instrument, et non comme un vecteur d’idées, ou un vecteur de mots, de sens. Quelque chose qui est utilisé dans sa variation esthétique ! 3 membres du groupe chantent, et la richesse que ça apporte est considérable. Il y a le chant féminin qui apporte une tessiture vraiment intéressante au tout, il y’a du spoken word (ce qui est super, je ne le dirais jamais assez), après tu as du chant black plus classique, du chant hurlé... Plein de textures différentes dont j’ai l’impression qu’elles n’étaient pas là avant. 

A.K.
: C’est intéressant et je suis content que tu le notes, car il y a effectivement un très gros travail sur le chant. Ma façon de faire n'a pas trop changé, dans le sens où j’ai toujours vu le chant comme un instrument plutôt qu’un vecteur de sens. Ce qui m’a toujours intéressé dans ces types de chants variés, c’est un peu comme quand je change de son de guitare, quand je change de synthé, quand je choisi un sample et que je le manipule… Le fait d’avoir à disposition plusieurs voix, c’est un peu pareil que les possibilités qu’on a avec d’autres instruments ; tout comme il y a un son de guitare « de base », on a quand même un chanteur principal. Mais après effectivement c’est grâce au live que j’ai pu voir que ma bassiste avait une voix super riche qu’on a pu exploiter. De manière générale, au-delà des paroles, j’ai plus tendance à me dire « là je veux tel type de chant, on trouvera les paroles après ». Par rapport à ça d’ailleurs, c’est la première fois que je mets les textes dans le booklet, ce que je ne faisais pas avant. Ça me permet de me dire qu’il y a des choses à raconter, mais j’espère quand même que quand on écoute ma musique, ce n’est pas juste en lisant les paroles ; quelque chose que j’ai dit assez souvent. Je ne veux pas que ce soit le pathos au service du logos mais plutôt l’inverse.   

A. : On se souvient du clip de « Enslaved by existence » … 

A.K. : Ouais, il jouait là-dessus et demandait ironiquement d’arrêter de lire ce qu’on voyait. Cela étant, la grosse différence qui a permis de mettre les voix en valeur, c’est la production. J’ai tout simplement un peu plus de fonds que d’habitude, grâce aux concerts qui se sont bien passés et qui ont engendré des ventes ; chaque album de Decline, jusqu’ici, vend plus que le précédent, et le label a un peu plus misé sur nous que d’habitude, ce qui a rendu possible de faire mixer au Drudenhaus studio. Je suis très content, compte tenu des moyens qu’on avait, de la trilogie précédente, mais là pour Johannes, il y a déjà 10 jours, rien que pour le mix. Donc là, c’est clair que, avec l’excellent matériel du Drudenhaus, on a pu considérer la voix comme un instrument, mais surtout comme un instrument de premier plan, ce qui manquait sûrement avant. Ce travail autour du chant clair par exemple, il était timidement là sur Escape, et là j’ai voulu assumer ça à fond.

A. : Il y a des chœurs aussi, j’avais oublié de le mentionner ! 

A.K. : Ouais alors il y a les chœurs samplés de « The Veil… », mais sinon les autres chœurs qu’on entend, je m'y suis collé. L’intro de « Diev Vide » par exemple, où je me suis dit que j’avais vraiment envie de travailler ça. 

A. : La façon dont tu as abordé la matière de l’album, il y a vraiment une volonté esthétique beaucoup plus fluide, plus Dionysiaque. Ça va très bien avec le concept de l’album et toutes les thématiques évoquées, ce que je trouve impressionnant. Je voulais d’ailleurs parler des samples : j’ai trouvé que la richesse donnée à la voix se donne aussi aux samples. Au sens où, dans la première trilogie, je voyais les samples comme les squelettes des morceaux, ils officiaient comme des moments clés, forts. Je pense par exemple au sample de « Mother and Whore ». Sur ce nouvel album, j’ai senti bien plus de manipulation sonore des samples, il y a notamment un sample où à la fin la voix devient complètement brouillée. Je trouvais intéressant cette manière de dépasser, encore plus ! Le sens que pourrait donner la voix, en la manipulant à travers des samples, alors que j’aurais tendance à penser qu’on utilise des samples pour le sens bien plus qu’autre chose. 

A.K. : Tout à fait. J’avais déjà cette démarche là avant, excepté certains morceaux comme celui que tu as cité ou encore « Hurlements en faveur de FKM » où là le sample était vraiment au centre. J'ai toujours voulu l’utiliser comme un instrument. Même si je peux tomber sur des extraits qui me plaisent beaucoup et avec lesquels je suis parfaitement en accord, si le mec a une voix de merde, je ne le prends pas. Je n’aurais pas non plus pris quelqu’un qui parle de son shampoing juste à cause de sa belle voix, mais toujours est il qu’il fallait la rencontre des deux, voire ne pas mettre le sens en premier. Mais c’est vrai qu’il y avait quelque chose d’un peu plus didactique avant : un morceau comme « Deus Sive Musica » avec les samples de Deleuze, ça fait presque son inaugural, genre « attention ce morceau c’est sur la musique ». Donc là, c’est intéressant parce que je ne me l’étais pas formulé, mais c’est vrai que finalement il y a une volonté de fondre les samples un petit peu plus dans la musique. Il y en a moins que dans les albums précédents, et quand je l’ai remarqué, j’ai préféré l’accepter en le voyant comme un élément important de la nouvelle trilogie plutôt que d’en ajouter. J’ai moins mis en avant cet aspect-là, j’y suis moins soumis, oui, c’est vrai. 

A. : En y étant moins soumis, tu les utilises à mon avis bien mieux. Je pense par exemple au sample dans « The Veil… » avec la femme qui dit « C’est Dieu l’alcool. Le monde est vide, et soudainement il y a Dieu et il y a le monde ». Au-delà du concept de l’ivresse et de l’irradiance esthétique Kierkegaardienne, ce sample survient à un moment clé et la voix se fond vraiment bien dans le tout. Pour moi ça s’inscrit dans le trait spécifique de ce nouvel album, où tu as la tendance prononcée à fondre les formes dans la matière plutôt que l’inverse. 
 
Extrait de la vidéo de « Diev Vide »A.K. : C’est vraiment pertinent comme regard, je l’avais à peine esquissé, ça ne m’était pas à ce point-là sauté aux yeux. Je suis assez d’accord ; pour info, c’est Marguerite Duras, en alcoolique notoire, qui avait beaucoup à en dire. 

A. : J’aurais aussi aimé parler d’une phrase qui va me servir tant comme transition pour la seconde partie que pour résumer tout ce qu’on a dit. C’est la phrase « Achève-moi, séduis-moi » dans « The Veil… ». La façon dont elle est amenée, la façon dont l’« Achève moi » survient subrepticement pour ensuite amener la chanteuse toute seule au premier plan, et en plus de ça tout le concept qui est derrière. Le concept de la séduction, de la donation au désir, de sa propre détermination comme altérité plutôt que comme identité… Le fait de se donner au désir, au ressenti, je trouvais que ça allait hyper bien tant avec la thématique Kierkegaardienne qu’avec la musique, car la voix se donne comme vecteur de sens, mais même si le sens prend de l’avant, il est vraiment conditionné et généré par la matière musicale. Cette préparation, où la chanteuse glisse un « Achève-moi » juste avant de se mettre au premier plan, j’ai trouvé ça très malin. C’est un peu comme ce que Leibniz aurait appelé des petites perceptions, j’ai trouvé que ça allait bien avec l’aspect globalement chaotique de l’album ; chaotique comme un compliment, bien sûr. 

A.K. : J'ai eu l’idée de cet enchaînement en même temps que l’idée des mots. C’est étrange, parce qu’en fait ces mots-là, je les avais choisis quand j’avais fait la maquette au printemps 2018, où j’avais encore aucune idée que j’allais faire une trilogie sur Kierkegaard. J’avais juste besoin de ce passage là avec le chuchotement, et je me suis dis que ces mots-là, qui m’étaient venus naturellement, n'étaient peut-être que transitoires, et qu’une fois que j’aurais les paroles et le concept autour, je trouverais autre chose. Et en fait, c’est resté, un peu comme un précurseur de ce qui allait être plus lourd de sens par la suite. Je trouvais ces mots là très justes, et en y repensant, presque inconscients. Sur le moment, je ne me suis pas dit tout ce que ça pouvait faire résonner, c’est un hasard assez heureux. 

A. : C’est Dionysos avant Apollon ! 

A.K. : Ouais, c’est exactement ça. 

A. : Tu sais que je suis un grand fan de cette grille de lecture là, mais j’aimerais conclure la partie musicale en disant que tu as réussi à te rapprocher d’un équilibre pulsionnel de la tragédie grecque que Nietzsche décrivait dans La Naissance de la Tragédie. « Johannes » est vraiment un bon équilibre entre les deux pulsions, et même plus que ça (car dire qu’il y a un équilibre parfait serait injuste), je trouve que c’est Dionysos qui domine totalement, et qu’Apollon est le toutou qu’on promène, qui donne le trajet mais qui ne peut pas avancer tout seul, qu’on tient en laisse. 

A.K. : Ça veut dire que j’ai réussi à faire oublier le séquenceur, qu’il est sous mes ordres plutôt que l’inverse. 

A. : Exactement ! Maintenant, j’aimerais parler de Johannes de Silentio ou Johannes Climacus, et pour ça, j’ai pensé à une simple introduction, j’avais envie de te dire : « Parle-moi de Johannes » …

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Quelques clés de compréhension :

- Sur les 3 Stades de l’existence Kierkegaardiens :

  •         Stade Esthétique (Alter-égo : Johannes) : Vie immédiate : l’esthète vit dans l’instant, pas dans la temporalité. Abondance des sens, être sous l’emprise des sens et des affects. Jouis du monde, jouis de la manipulation des désirs, qu’ils soient siens ou pas. C’est celui qui jouit de jouir. N’a aucun intérêt pour les structures de la raison &la morale, ni pour un au-delà métaphysique théologique. Adolescent irresponsable volontairement.
  •  -> « Aimer une seule est trop peu ; aimer toutes est une légèreté de caractère superficiel ; mais se connaître soi-même et en aimer un aussi grand nombre que possible, enfermer dans son âme toutes les puissances de l’amour de manière que chacune d’elles reçoive son aliment approprié, en même temps que la conscience englobe le tout – voilà la jouissance, voilà qui est vivre »  

  • Stade Éthique (Alter-égo : Juge Wilhelm) : Forme achevée de l’homme, au sens mature. Il est conscient de la vie, de sa place dans celle-ci, et vit selon les règles environnantes. Il grandit et prospère dans les divers systèmes qui lui sont imposés, et trouve sa place en ceux-ci. Être moral, être de la maturité. Stade de la raison, de la morale, des valeurs : l’homme éthique choisi de l’être, il atteint volontairement et consciemment sa « forme pleine et achevée »
  •  -> « Je ne peux pas vivre sous des déterminations esthétiques, je sens que ce qu’il y a de plus sacré dans ma vie succomberait, je demande une expression supérieure, et je la trouve dans l’éthique. »  

  • Stade de la Foi, ou Stade Métaphysique (Figure d’Abraham) : Ce stade est un saut dans l’absurde, il voit en Dieu la figure de l’espoir éternel et de l’acceptation de la résignation. Acceptation de sa propre finitude par la résignation infinie, qui dépasse la raison en se faisant Foi. Stade dit « non atteint » par Kierkegaard, et qui constitue un tourment profond dans sa vie personnelle. Stade de la Foi (ou métaphysique) est le dépassement de la raison et de l’acte de jouir : c’est l’acceptation de la vie et de ses impossibilités ; l’acceptation de la fatalité, le saut dans la Foi et l’absurde, l’acceptation de l’impensable. Est une vie mystique, presque « imperturbable ». Le désir est toujours là, l’envie de jouir l’est, mais elle est acceptée comme ne devant pas l’être, comme étant nécessairement dirigée vers Dieu, vers la croyance, la Foi.
  •  -> « Ne vaudrait-il pas mieux s’en tenir à la foi, et n’est-il pas révoltant que tout le monde veuille la dépasser ? Quand aujourd’hui l’on refuse, et en le proclamant de tant de manières, de s’en tenir à l’amour, où pense-t-on aller ? À la sagesse du monde, aux calculs mesquins, à la misère et à la bassesse, à tout ce qui peut faire douter de la divine origine de l’homme. Ne serait-il pas préférable de s’en tenir à la foi et qu’alors on prît garde de ne pas tomber ; car le mouvement de la foi doit constamment être effectué en vertu de l’absurde, mais, chose essentielle, de manière à ne pas perdre le monde fini, mais à le gagner intégralement. Pour moi, je peux bien décrire les mouvements de la foi, mais je ne peux les reproduire. Pour apprendre à nager, on peut se munir de courroies suspendues au plafond ; on décrit bien les mouvements, mais on ne nage pas ; je peux pareillement décomposer les mouvements de la foi ; mais quand je suis jeté à l’eau, je nage sans doute (car je ne suis pas du nombre des barboteurs) ; pourtant, je fais d’autres mouvements, ceux de l’infini, tandis que la foi fait le contraire : après avoir effectué les mouvements de l’infini, elle accomplit ceux du fini. Heureux qui en est capable ; il réalise le prodigieux, et je ne me lasserai jamais de l’admirer, Abraham ou esclave de sa maison, professeur de philosophie ou pauvre servante, cela m’est absolument égal : je ne regarde qu’aux mouvements. Mais j’y fais attention, et je ne m’en laisse pas conter, ni par moi, ni par personne. On a vite reconnu les chevaliers de la résignation infinie : ils vont d’un pas élastique et hardi. Mais ceux qui portent le trésor de la foi font aisément illusion, parce que leur extérieur offre une ressemblance frappante avec ce que méprisent profondément aussi bien la résignation infinie que la foi : avec l’esprit bourgeois. »  

- Sur le dualisme Apollon&Dionysos chez Nietzsche : 
  • La mythologie entourant ces deux dieux Helléniques est replacée par Nietzsche dans l’approche de l’art. En relation avec Dionysos, Apollon est celui qui donne les formes ; il est d’ailleurs relié à de nombreuses reprises à l’état de rêve où l’individu génère de lui-même des formes qui n’ont rien de réelles, qui ne sont que formes. Dionysos, au contraire, est un feu toujours auto-alimenté, un flux primitif qui déchaîne et transit quiconque se joint à lui. Par opposition à la caractéristique Apollinienne du rêve, Dionysos est le Dieu de l’ivresse : il ne génère aucune forme, il génère un état sensible pur. Tout plaisir sensible, instinctif, est Dionysiaque. Les nommant comme « une double pulsion artistique de la nature », Nietzsche donne donc à ces deux Dieux une unité de laquelle on ne peut retirer un seul des deux pour maîtriser l’art par un prisme particulier. Ils se compensent sans cesse et composent de manière variée l’un avec l’autre. Si les colonnes doriques peuvent représenter l’apogée de l’Apollinisme en art, c’est sans aucun doute la musique (avec le moins de structures possible, si on veut pousser plus loin) qui serait la représentante de Dionysos. Mais en tant que pur flux, la musique est essentiellement Dionysiaque. L’équilibre de ces deux pulsions varie sans cesse, dans toute œuvre, tout acte, tout comportement, … Mais ils ne peuvent exister l’un sans l’autre. 
  • -> « Nous avons […] considéré l’apollinien et son opposé, le dionysiaque, comme des puissances artistiques jaillissant de la nature elle-même, sans l’intermédiaire de l’artiste humain, et au sein desquelles les pulsions artistiques de la nature se satisfont d’abord directement : d’une part comme monde imagé du rêve, dont la perception ne dépend en rien du niveau intellectuel ni de la culture artistique de l’homme individuel, et d’autre part comme réalité de l’ivresse, qui ne tient pas davantage compte de l’individu, mais qui cherche bien plutôt à l’annihiler, à le délivrer au travers d’un sentiment d’unité mystique. Par rapport à ces états artistiques immédiats de la nature, tout artiste est un « imitateur », à savoir soit un artiste apollinien du rêve, soit un artiste dionysiaque de l’ivresse, soit enfin – comme dans le cas par exemple de la tragédie grecque – à la fois un artiste de l’ivresse et du rêve : artiste qu’il nous faut à peu près nous représenter comme celui que l’ivresse dionysiaque et le dessaisissement mystique de soi font s’effondrer, seul et à l’écart des choreutes exaltés, et qui se voit révéler sous l’influence apollinienne du rêve son état propre, c’est-à-dire son unité avec le fond le plus intime du monde, dans une image onirique de nature symbolique. »  

Bibliographie indicative : 

- Søren Kierkegaard

o L’alternative/Ou bien… Ou bien… (1843) sous le pseudo de « Victor Eremita » : pour comprendre l’auto-polarisation que fait Kierkegaard sur lui-même. Contient le stade esthétique (avec le Journal du Séducteur) ainsi que les Lettres du Juge Wilhelm adressée à l’alter-ego du Stade Esthétique, qui est un séducteur, un Don Juan. 

o Crainte et Tremblement (1843) sous le pseudo de « Johannes de Silentio » : Le troisième « Ou bien », le Stade de la Foi représenté par la figure d’Abraham. 


- Friedrich Wilhelm Nietzsche
o La Naissance de la Tragédie (1872) : pour comprendre la grille de lecture Hellénique de l’équilibre pulsionnel Apollon/Dionysos et toute sa portée métahistorique.


- Henri Laborit

o Éloge de la Fuite (1976) : pour comprendre les implications, rapports et structures des 3 termes de la première trilogie : Inhibition, Violence, Fuite.

Alixer (Mars 2021)

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