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"Je pense hélas que l'industrie musicale mettra 10 ans à se remettre du Covid-19" Steven Wilson (décembre 2020, par téléphone)

Contrairement à certains de nos confrères, nous n'avons pas isolé un titre putaclic pour notre interview de Steven Wilson, présentant son nouvel album The Future Bites sorti en début d'année. Pourtant, il y avait matière, comme si notre British à lunette favori balançait des phrases-choc à dessein pour attirer l'attention. Qu'importe au fond, que vous ayez apprécié son dernier album ou non, Steven Wilson reste un des musiciens les plus intéressants en interview et il nous a donné des pistes intéressantes sur la composition, l'effort à faire pour ne pas se répéter, les revenus du streaming et un retour probable des concerts en 2021.


Traduit de l'anglais par Lilouwitch

Tu m’avais dit en novembre 2018 que Song of I donnait la direction que prendrait ton prochain disque, qui est devenu The Future Bites. Je me trompe peut-être mais à l’exception de « King Ghost », qui a une orientation similaire, je ne vois pas vraiment de lien. Tu t’en tiens toujours à ce que tu avais dit à l’époque ?

SW : D’une certaine manière, oui. Je pense que c’est à prendre de manière moins littérale. Cet album contient indéniablement une sensibilité plus électronique, que je pourrais faire remonter un peu plus loin, à des morceaux tels que Perfect Life ou Hand Cannot Erase, par exemple. Ce disque se repose moins sur les guitares, de nombreuses parties rythmiques le composant sont orientées vers l’électronique plus que l’acoustique. Donc en ce sens, oui, certains morceaux se détachent du vocabulaire conventionnel d’un rock classique, et assurément, The Future Bites se détache de cela.

La sortie de The Future Bites a été repoussée de sept mois. Pendant cette période, as-tu été tenté de le modifier, puisque tu avais plus de recul sur l’album ?

SW : Oui, j’ai été tenté de le modifier ! Et je l’ai fait. C’est intéressant de constater qu’en temps normal, lorsque je finis un disque, ou que n’importe qui finit un album, en général, au préalable, on a le temps d’y réfléchir et de juger ce que l’on a fait. Il faut le sortir, il est là, puis il est gravé dans le marbre. Ce qu’il est à sa sortie est ce qu’il sera pour toujours. Et pour la première fois de ma vie, j’ai disposé de six mois pour ne pas écouter la musique que j’avais composée, puis d’y retourner et d’écouter tout ce que j’avais enregistré pour l’album. J’ai travaillé sur vingt-cinq chansons pour ce disque et j’en suis arrivé à retirer une chanson de l’album pour la remplacer par une autre. Et je pense que c’était la bonne décision. Je n’aurais pas pu le faire si la sortie de l’album s’était faite en juin, comme c’était prévu à l’origine. Donc d’une certaine manière, je suis reconnaissant d’avoir eu le temps de trafiquer mon disque. Il y a beaucoup de morceaux que j’ai pu finir pendant le confinement et qui sortent maintenant, sur des faces B et des éditions spéciales. Sur ces vingt-cinq chansons, neuf sont sur l’album mais plein d’autre musique va sortir. 

Je peux me tromper, mais il me semble que tu composes plus ou moins tous les jours, en parallèle des tournées. Je suppose que tu dois avoir une manière de faire une sélection entre bonnes et mauvaises idées. Comment t’y prends-tu ?

SW : C’est très intuitif. La réponse est : tout ce qui me fait vibrer, tout ce qui m’inspire. Je trouvais aussi qu’il y avait certaines chansons qui allaient bien ensemble. Parfois, ce ne sont pas forcément les meilleures chansons, mais ce sont les chansons qui me donnent le sentiment de raconter le plus naturellement une histoire à travers un album. Mais à part ça, il y a une chose que m’a confirmé l’écriture de cet album : je suis beaucoup plus stimulé et inspiré au clavier ou sur d’autres supports électroniques. Dès que je prenais une guitare, il me semblait que je n’avais plus rien à dire avec cet instrument. En général, on m’associe à la guitare, étant guitariste, même si je ne me suis jamais perçu ainsi et que joue de la guitare sur scène depuis des années. Je me suis rendu compte que je n’avais plus rien à dire à la guitare. Je ne me sentais plus du tout inspiré. J’en ai fait le tour, j’ai tout joué, tout ce que je suis capable de faire, je l’ai fait. Je me suis donc retrouvé à graviter de plus en plus vers les claviers, les batteries électroniques. Et on en revient à ta première question : où résident les différences, dans cet album ? Qu’est-ce qui le relie à Song of I ? Song of I était une chanson composée dans un univers très électronique, créant un vocabulaire musical très électronique, et, encore une fois, je pense que c’est le cas de toutes les chansons de ce disque, sauf peut-être, 12 things I forgot, qui est plus une chanson traditionnelle à la guitare. Donc l’enjeu pour moi serait plutôt de trouver un son, ou un titre, ou des paroles, une mélodie en particulier, quelque chose qui me fait vibrer. Et c’est difficile, après avoir passé trente ans à composer. Ça devient de plus en plus dur d’être stimulé par ses propres habilités. Et parfois, je me demande, pourquoi les fans ne comprennent pas ça chez moi et chez certains artistes : faire toujours la même chose est très ennuyeux pour nous. J’ai parfois l’impression que les fans préféreraient que je continue à faire la même chose qu’il y a cinq, dix ou vingt ans. Et je ne peux pas faire ça, parce que ça ne m’inspire pas, c’est comme écrire le même livre ou le même film encore et encore. Je n’ai pas vraiment envie de faire ça. 

Quand sais-tu qu’une chanson est terminée ?

SW : C’est une très bonne question. Je ne suis pas sûr de pouvoir t’apporter une réponse très profonde et intéressante. Je sens qu’une chanson est terminée lorsque je ne peux plus rien faire pour l’améliorer. On peut faire une autre analogie à ce propos, avec le monde de la peinture. Je lis beaucoup de livres sur les peintres. Le stade auquel une peinture est terminée, c’est lorsque tout ce qu’on y ajoute ne fait que la rendre moins bonne. On se rend compte que c’est fini car il n’y a rien que l’on puisse faire pour l’améliorer, tout ne fera qu’être délétère. Et je pense que ça s’applique à nombre de chansons de cet album. Il y a beaucoup de choses que nous avons essayé d’ajouter aux chansons, et que nous avons fini par retirer. King Ghost par exemple, a des arrangements incroyablement simples, et il y en a très peu, mais il se présente comme un titre très riche aux sonorités complètes. Ça se fait à l’intuition, je pense. L’expérience nous apprend à ressentir le moment où on a atteint le point où tout ce qu’on ajoute porte préjudice au morceau au lieu de l’améliorer.

Il me semble qu’avec The Future Bites, c’est la première fois dans ta carrière que tu travailles avec un producteur extérieur, dans l’idée qu’il pourrait aider l’album à prendre forme. Comment David Kosten t’a-t-il aidé à façonner ce disque ?

SW : David est une personne dont j’admire le travail depuis de nombreuses années. J’ai écouté les albums qu’il a faits pour des artistes comme Bats for LashesKeane et d’autres, et j’adore son approche de la production parce qu’il est très frais et contemporain, mais il a également une grande connaissance de l’histoire des musiques pop et pop-rock. En ce sens, il est très lettré en musique. Il y a eu une chose centrale dans le processus de travail avec David sur ce disque . Je m'explique : la plupart des producteurs, ingés-son, musiciens, moi y compris, s'emballent lorsqu'ils trouvent quelque chose qui leur rappelle un son qu’ils adorent, que ça soit une chanson des Beatles, de Kraftwerk, Pink Floyd, peu importe : « Oh, c’est génial, on dirait les Beatles, super ! ». David a l'approche inverse, il dit : « Non, ce que n’es pas ça qu’on veut, trouvons quelque chose de plus original, de plus à part, de plus Steven Wilson. » Et j’ai trouvé que c’était très rafraîchissant parce qu’il me poussait en permanence. Quand je trouvais quelque chose qui me rappelait une chose que j’adore, un riff à la David Bowie, il me disait : « Tu ne peux pas faire ça car ça a déjà été fait. », « Ouais, mais c’est génial ! », « Oui, mais essaie de trouver quelque chose de similaire mais différent, qui aura clairement l’air de sortir de ton propre univers, qui sera le reflet de ta personnalité musicale. » Et à chaque fois, il avait entièrement raison, parce qu’à chaque fois, systématiquement, on trouvait quelque chose d’encore mieux, de plus original, c’était plus frais, unique. C’est une des raisons pour lesquelles je trouve que ce son est unique dans mon répertoire, ça ne ressemble pas à un hommage à une autre musique, quelle qu’elle soit. Ça ressemble à mon monde, mon disque, ma musique. Et ça donne un sentiment de fraîcheur et de contemporanéité, dans un sens. Et David a excellé à faire en sorte que je ne perde pas ça de vue. 



Puisque tu t’es concentré sur ton côté pop sur tes deux derniers albums, je me demandais si ça t’intéresserait d’écrire pour des artistes du monde de la pop. Si c’était le cas, quelle serait ton approche ? 

SW : Ces dernières années, j’ai été contacté à plusieurs reprises par certaines personnes pour que j’écrive avec ou pour elles. J’avoue que ce n’est pas quelque chose qui m’attire, en partie parce que je trouve que composer est la chose la plus difficile qui soit. C’est beaucoup plus simple, pour certaines personnes, c’est pour ça qu’elles font ce genre de choses. Je trouve que composer est incroyablement difficile. Je sais que ça peut paraître étrange car j’ai la réputation d’être très prolifique, mais ce n’est pas vraiment le cas. Cet album m’a pris trois ans, et il ne comporte que neuf chansons! Bon, d’accord, j’ai composé bien plus que ça mais les neuf chansons qui apparaissent sur l’album représentent trois ans de production. Je trouve ça incroyablement difficile parce que bien sûr, j'ai plus de bouteille maintenant que par le passé et comme j’ai envie de trouver de nouvelles choses à faire, ça me ferme automatiquement certaines portes. C’est dur de trouver quelque chose qui ne donne pas le sentiment d’avoir déjà été fait un million de fois. C’est facile de se poser et d’écrire une chanson qui semble avoir été déjà écrite des milliards de fois, par soi ou par d’autres. On en revient à ma réponse précédente : c’est dur de trouver quelque chose de frais, qui te ressemble mais qui te donne aussi le sentiment d’évoluer, de faire quelque chose de créatif qui t’inspire. Faire ça pour quelqu’un d’autre, je trouverai ça pénible (rires). En revanche, j’adore produire et mixer d’autres artistes, mais composer… Composer est tellement dur, à mes yeux, que tout ce que j’arriverais à écrire, je voudrais le garder pour moi. Vu les rares fois où j’ai l’impression de tenir quelque chose de spécial, je n’ai pas envie de le céder ou de le partager avec quelqu’un d’autre. 

C’est drôle, tu as toujours dit que Permanating était la première chanson joyeuse que tu aies écrite, et que c’était une perspective nouvelle et stimulante. À l’écoute de The Future Bites, je trouve que tu es allé encore plus loin : beaucoup de ces chansons sont joyeuses au premier abord, mais ont un fond plus sombre. Es-tu d’accord avec ça ?

SW : Eh bien, en quelque sorte. Rien n’approche Permanating en termes de joie, de pop, et de bonheur, sur ce disque. Je pense que cette chanson était vraiment une exception. J’ai du mal à voir des chansons comme Count of Unease, Follower, Eminent Sleaze comme joyeuses. Le son de ces titres est assez sombre. Mais d’un autre côté tu as raison, il y a quelques chansons dans l’album, comme Self ou 12 things I forgot, qui expriment davantage de joie. C’est sûr, le sujet que l’on retrouve tout le long du disque reste assez sombre et pessimiste à certains égards. Je pense que la seule exception est Personal Shopper, car elle parle des consommateurs, du shopping, et j’aime faire du shopping, j’aime consommer, comme tout le monde. Si tu voyais ma collection de disques, de CDs, tu saurais à quel point j’adore ça. Donc, en ce sens, cette chanson est censée être un peu plus légère, mais même celle-ci a, comme tu le suggérais, un côté plus sombre et insidieux : les dangers du consumérisme, la manière dont nous sommes manipulés par le monde du commerce électronique pour acheter des choses dont nous n’avons pas besoin. En premier lieu, ces produits conçus avec de grands ''concepts'' : on prend un t-shirt qui coûte un euro, on imprime le bon logo dessus et on le vend 500 euros. Je trouve ces aspects de la consommation un peu plus cyniques et insidieux. Donc, à l’évidence, la chanson Personal Shopper est, dans un sens, légère et optimiste. C’est une chanson qui parle d’une chose que nous aimons tous faire, mais en même temps, comme tu l’as fait remarquer, plus on creuse, plus on comprend qu’elle a aussi une signification plus sombre qui traduit une inquiétude et un pessimisme sur la direction que prend l’espèce humaine à ce sujet. Je pense donc que tu as raison, rien dans ce disque ne ressemble à Permananting. Je suis sûr que certains de mes fans seront ravis de l’apprendre, cette chanson sera la seule en son genre, oui (rires). 

Le Covid-19 a eu un impact gigantesque sur l’industrie de la musique et du spectacle vivant, dont tu fais partie depuis trente ans. J’aimerais avoir ton avis sur certains points en lien avec l'industrie. Récemment, il y a eu une grande controverse sur les déclarations de Daniel EK (PDG de Spotify), en as-tu entendu parler ?

SW : Je ne me sers pas de Spotify, je ne suis pas abonné, qu'a-t-il dit ?

Il a déclaré : « Certains artistes qui s’en sortaient bien dans le passé pourraient ne plus bien s’en sortir dans le futur, s’ils pensent qu’enregistrer de la musique une fois tous les trois ou quatre ans suffit. » La deuxième partie de ces déclarations est la suivante : « Aujourd’hui, les artistes pour qui les choses fonctionnent prennent conscience qu’il est important de créer un lien continu avec leurs fans. Il faut se mettre au travail, raconter une histoire autour de l’album, et conserver un dialogue permanent avec ses fans. » Qu’en penses-tu ?

SW : Je pense qu’il a tout à fait raison. Ça ne me réjouit pas, mais il a raison. Le problème, ou plutôt la réalité, c’est que dans le monde musical actuel, on ne voit plus la sortie d'un album comme un événement. Nous sommes passés d’une musique centrée sur l’artiste à une musique centrée sur la chanson. Par exemple, mes enfants ont neuf et sept ans, ils connaissent des chansons mais pas le nom de l’artiste. Ils ne s’intéressent pas au nom de l’artiste, à deux exceptions près, l’une d’elles est ma fille aînée, qui aime Billie Eilish. En général, ils ne s’intéressent pas aux artistes, ils ne s’intéressent qu’aux chansons individuelles et aux playlists. Le concept d’un album en tant que continuum, à écouter du début jusqu’à la fin, leur est complètement étranger. Ça ne les intéresse pas. Je pense donc qu’il a tout à fait raison, en partie parce qu’il a créé ce climat, il a créé ce nouveau scénario avec Spotify. Spotify est à l'origine d'un monde où l’album n’est plus important, où il n’est plus roi. C’est une prophétie qui se réalise elle-même, comme quand Apple a dit : « Nous n’achèterons plus de CD. » Évidemment, si derrière, tu vires les lecteurs CD des ordinateurs... C’est presque comme si les entreprises avaient tant de pouvoir qu’elles pouvaient concrètement influencer le chemin que doit prendre la culture, la façon dont nous la consommons, et les changements que cela implique. Je pense donc qu’en ce sens, Daniel Ek a une influence sur la façon dont le monde perçoit la musique. Mais il a tout à fait raison, la musique de nos jours consiste à impliquer les gens en permanence, que ce soit par la musique ou des vidéos TikTok ou autres. Ce n’est tout simplement plus suffisant de faire un album tous les deux ou trois ans, malheureusement. Parce que c’est le monde que j’ai aimé en grandissant. J’ai grandi avec l’idée que l’album est roi, l’album est une occasion de faire un film éternel, c’est l’équivalent d’une œuvre cinématographique sous forme d’un flux de musique de 45 minutes. C’est très difficile de transmettre cet idéal, en particulier aux publics les plus jeunes. La musique continue à évoluer et à changer. La guitare est si peu intéressante aux yeux des plus jeunes. Il y a des exceptions, évidemment. Je sais que des jeunes écoutent encore de la musique metal, mais les jeunes qui suivent la vague ne s’intéressent pas au son des guitares, ils s’intéressent aux sons des instruments électroniques, aux sons électroniques. Nous vivons dans un monde électronique. Le monde change, le monde évolue. Je rencontre des personnes qui finissent par se plaindre de tout, râler sur tout, comme des vieux shnocks. J’essaie de ne pas être comme ça car je comprends qu’une des plus belles choses concernant la musique, c’est son évolution permanente, son changement. Et ce qui continue aussi à changer, c’est la manière dont les gens s’impliquent vis-à-vis de la musique. Le vocabulaire musical change. Il y a trente ans, c’était guitares, basse et batterie, mais ce n’est plus cela qui intéresse les jeunes. C’est intéressant de constater que le vocabulaire musical change en reflétant partiellement le monde dans lequel on vit, la musique est le reflet des technologies qui nous entourent ces derniers temps.

Ce qui a mis le feu aux poudres avec Spotify, ce sont les revenus que la société reverse aux artistes. Je pense que ce n’est pas tout blanc ou tout noir, il semblerait que dans de nombreux cas, les artistes ne récupèrent que des cacahouètes, en partie parce que le label se taille la part du lion. Tu es d’accord avec ça ?

SW : J’ai entendu cet argument à maintes reprises. C’est un argument, et je ne dis pas qu’il est mauvais, mais ce débat va au-delà de ça. Si tu commences à regarder dans le monde de Spotify, tu comprendras que beaucoup d’écoutes, ce que j’appelle des écoutes passives, viennent de personnes qui n’ont pas choisi d’écouter une chanson, elle faisait simplement partie d’une playlist. Par exemple, une chanson peut avoir des millions et des millions d’écoutes parce qu’elle est présente dans une playlist appelée « Chansons pour méditer », « Chansons pour Pilates », ou « Pause-café ». Ces artistes ont des millions d’écoutes, et d’ailleurs, on est très bien payé quand on est écouté des millions et des millions fois. Le problème pour les artistes quand ils sont écoutés 15 ou 20 000 fois, c’est qui savent qu’en vendant 15 000 ou 20 000 disques, on gagne beaucoup d’argent, on est lu 15 000 fois sur Spotify, on gagne une somme modique. Mais ces 15 ou 20 000 écoutes ne viennent pas de gens qui auraient acheté votre disque. Ces gens ont écouté les chansons qui apparaissent dans des playlists, ils n’ont même pas vraiment écouté la chanson, elle était en fond sonore pendant leur séance de Pilates ou que sais-je. Il y a une zone d’ombre. Je comprends et je ne conteste pas l’argument selon lequel il y a certainement du travail à faire, pour améliorer l’équilibre entre ce que les maisons de disques gagnent et ce que les artistes gagnent. On peut certainement gagner beaucoup d’argent en étant très écouté sur Spotify, mais il faut atteindre au minimum 100 000 écoutes. Il y a là une analogie avec le fait de passer à la radio, dans le temps. Quand on passait à la radio, Radio One et Radio Two ici, on atteignait 2 à 3 millions de personnes, et on gagnait environ 15 livres. Ta chanson est entendue par 2 ou 3 millions de personnes et tu gagnes 15 livres. Je trouve que c’est la même chose avec Spotify. Ta chanson peut être diffusée 2 millions de fois et cette situation se rapproche du nombre de passage à la radio, mais pas du nombre de personnes qui va acheter ta chanson. Il y a donc une épaisse zone d’ombre, je comprends l’argument, et ce n’est pas une réponse très satisfaisante, je sais, mais...



C'est intéressant malgré tout, merci. À présent, je m’excuse, une question incontournable. Je suis un grand fan de Storm Corrosion et à chaque interview, je te demande : y a-t-il eu des avancées ou y aura-t-il une suite avec Mikael (Opeth) ?

SW : Je crains que non. C’est drôle, l’album va avoir dix ans l’année prochaine, ce qui est fou, et on l’adore toujours, tous les deux. On est très fiers de ce disque. Je pense qu’on sortira une nouvelle édition de l’album quand on aura récupéré les droits. Mais faire un nouveau disque ensemble pose des soucis géographiques, des soucis de planning, il est très occupé avec sa carrière, et moi aussi. Mais je sais qu’on aimerait tous les deux faire un nouvel album ensemble et je pense que ça se fera un jour. Mais Mikael est l’homme le plus paresseux que je connaisse. Je suis un bourreau de travail et lui, c’est l’homme le plus paresseux sur Terre. La dernière fois qu’on a discuté ensemble remonte à l’année dernière.

Récemment, tu as mis en vente, créant une petite controverse au passage, une édition deluxe à 10.000 livres pour soutenir les petites salles de concert du Royaume-Uni. Puisque tu suivais ce chemin au début de ta carrière, comment imagines-tu les concerts, quand ils pourront enfin reprendre ? As-tu une petite lueur d’optimisme à ce sujet ?

SW : À présent, une petite, oui. J’ai plusieurs raisons d’être optimiste, entre les élections américaines et le vaccin. Nous avons de bonnes raisons d’être optimistes pour la première fois depuis longtemps. J’aurais adoré pouvoir présenter The Future Bites en concert, j’avais de grandes idées pour cette tournée, et je les ai encore. On commence à pouvoir envisager, si on a de la chance, de rejouer à la fin de l’année prochaine, septembre ou octobre 2021. J’aimerais pouvoir rejouer mais au vu de la situation, c’est impossible de planifier quoi que ce soit. C’est difficile d’organiser des concerts dans notre monde actuel. Je pense sincèrement que l'industrie du spectacle mettra dix ans à se remettre du Covid-19, si tant est qu’elle redevienne complètement normale un jour. À partir de maintenant, il y aura des contraintes de jauge, de disposition des chaises, de tout ce qui va affecter les revenus potentiels de personnes comme moi, et il est probable que je perde de l’argent. Je vais tout mettre dans les concerts et je perdrai de l’argent, au final, donc il faut que je sois très prudent. J’aime à penser que je vais reprendre du service l’année prochaine, mais j’attends, comme tout le monde. 

J’ai récemment eu la chance d’interviewer Maynard de Tool, et on a parlé des live streams. En gros, il a admis qu’ils pourraient venir en complément des concerts, et que les artistes pourraient offrir un spectacle plus artistique qu’un concert classique, en plus de proposer une expérience live dans des parties du monde où les groupes ont peu de chance de passer. Qu’en penses-tu ?

SW : Une partie de moi adore l’idée de créer un spectacle en immersion qui serait diffusé dans le monde entier, et où l’on a la garantie à 100 % d’en être satisfait avant de le sortir. Jouer en concert tous les soirs, c’est aléatoire : il y a les bons concerts et les moins bons concerts, les bons et les mauvais soirs, le groupe est dedans ou pas, le son est bon ou mauvais. Donc c’est sympa, d’une certaine manière, de réfléchir à un scénario où l’on a le contrôle total de tous les paramètres d’un concert. Je sais que Nick Cave a récemment joué Idiot Prayer. Il a fait le concert dans un Alexander Palace vide, et ça a très bien marché pour lui. Mais il y a aussi une partie de moi qui se dit : « On peut faire ça combien de fois ? », tu vois ce que je veux dire ? Une partie de la joie de partir en tournée, c'est d’être dans une ville différente tous les soirs, jouer pour des gens différents tous les soirs. Donc le live change et évolue en continu. Chaque soir est différent. Mais là, on ne peut faire, et éventuellement mettre en ligne, un spectacle qu’une seule fois, n’est-ce pas ? On peut le faire une fois par album. Donc, peut-être qu’il a raison, c’est un complément aux tournées normales. J’adorerais faire ça parce que je suis un maniaque du contrôle, j’adore contrôler tous les aspects d’un show donc j’adorerais pouvoir tout contrôler tous les soirs, mais ce n’est pas toujours possible.

Dernière question, as-tu réussi à faire quelque chose de créatif pendant le confinement ? Parce que j’ai entendu de nombreux artistes dire que se trouver dans une situation aussi bizarre, l’état du monde actuel, ça peut créer un blocage. Comment ça s’est passé pour toi ?

SW : Je me suis bien regardé et je me suis dit : « Bon, tu vas avoir beaucoup de temps libre, comment vas-tu l’occuper ? » Et j’ai commencé quelques petites choses : j’ai lancé un podcast avec mon ami Tim, j’ai commencé à écrire un livre et ça, j’ai toujours eu envie de le faire. Ces dernières années, des gens m’ont demandé, très flatteusement, si j'avais envie d'écrire un livre. On a publié des livres sur moi, depuis. Et cette fois, je me suis dit : « Ok, tu as la possibilité de te poser et de te demander quel genre de livre tu as envie d’écrire, puis de l’écrire. » Et c’est ce que je fais en ce moment, j’en suis à la moitié et j’espère qu’il pourra sortir mi-2021. Ce n’est pas une autobiographie, c’est plutôt un livre sur ce que je pense de la musique, sur ma perception de ce que c’est que d’être musicien au XXIe siècle, sur des sujets dont nous avons parlé, en fait. Ce qu’implique d'être un grand musicien a changé. Je fais cela depuis trente ans, alors j’ai vu les changements et je suis moi-même parti de la base. Je n’ai jamais été une vedette populaire, j’ai donc toujours vu des choses et comment elles fonctionnent à partir de la base, et comment les choses ont changé, en bien et en mal. Il y a beaucoup de choses dans ce livre, il y a un chapitre sur ma relation avec la France, il y a un chapitre sur mes réflexions sur toute l’histoire de la musique, et je fais certains parallèles entre les différents genres musicaux. Il y a même quelques éléments fictifs dans le livre, quelques petites histoires. C’est comme fusionner avec une sorte de courant de conscience. Je suis très content de faire ça parce que je ne pense pas que quiconque ait écrit un livre dans ce genre. Je suis très enthousiasme par rapport à tout ça, et j’espère qu’il va trouver son public à sa sortie. C’est vraiment mon principal projet depuis ces derniers mois.

En tout cas, ton optimisme est contagieux. C’est une fin parfaite pour cette interview. Merci encore pour le temps que tu nous as accordé. Croisons les doigts et espérons te voir sur scène dès que possible. 

SW : Oui, ça m’a fait plaisir de discuter avec toi. Merci mon ami, très bonne journée à toi.

Metalorgie Team (Mars 2021)

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