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Wardruna par skype, 2020

Wardruna vient de sortir son cinquième album, Kvitravn, en ce début d'année. Nous n'avions pas encore eu la chance d'écouter cet album avant l'interview (dommage car il est franchement excellent), mais discuter avec son créateur, Einar Selvik, fin 2020 était quand même une belle occasion pour en savoir plus sur son art, sa manière de travailler et ses références historiques et culturelles. On y parle donc entre autre d'instruments anciens, de la série Vikings, de son label Bynorse, de sa collaboration avec Ivar Bjørnson d'Enslaved et de pas mal d'autres choses.

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Salut Einar, merci de prendre le temps de répondre à quelques questions. Avant de commencer je voulais savoir comment tu avais vécu le confinement de cette année : où est-ce que tu es, est-ce que tu as le droit de sortir ?

Einar Selvik : Merci à toi. Cette année a été étrange, bien sûr. J’habite dans une zone très rurale en Norvège, donc tu sais, je peux sortir de chez moi. La situation serait plus pesante si j’habitais en ville, je pense. Et dans tous les cas, j’ai été tellement occupé au studio pendant toute cette période que ça n’a pas vraiment été un problème, ça n’a pas changé grand-chose. J’ai un peu fait une quarantaine en studio, si tu veux.

OK, donc tu peux faire de la musique et voir d’autres musicien.ne.s ?

Totalement et ce qui est bien, c'est que tous les concerts ont été reprogrammés. Cette année a été étrange, mais j’ai de la chance parce que j’ai eu beaucoup de travail même sans faire de concerts.



Tu as débuté la série Runaljod il y a dix ans de ça maintenant. Qu’est-ce que tu en penses avec le recul, après dix ans et trois albums ?

Oui, ça fait dix ans que ce premier album est sorti. Ça m’a pris quinze ans au total entre le début de Wardruna et maintenant, de boucler cette série d'albums. Je suppose que quand on travaille aussi intensément et aussi longtemps sur un projet, quand on sort de cette "bulle", c’est un peu ambivalent. C’était à la fois un grand soulagement et j’étais fier du résultat… Mais en même temps, tu sais, quand tu sors d’un projet aussi massif, il y a un peu de tristesse dans le fait que ce soit terminé. Ça m’a pris du temps de décider de ce que je voulais faire, d’un point de vue créatif, dans la transition vers le nouvel album. D’un coup, il y avait des montagnes de possibilités, ce qui peut être très difficile aussi à surmonter.

Je comprends. Pour moi Skald est très différent des autres enregistrements justement. Est-ce que tu vois ça comme le début d’un nouveau cycle ?

Effectivement il est différent, mais non, personnellement je le vois plus comme une suite. Oui, c’est au moins une suite de la trilogie, dans un sens, parce que la thématique évolue dans le même univers. Comme tu dis, Skald est un peu différent, c’est plus une piste parallèle en quelque sorte. C’était une bonne occasion d’enregistrer le contenu acoustique sur lequel je travaille. Donc oui, cet album est plus comme une suite. Je dirais qu’il est un peu différent, même s'il aborde le même genre de thème, il est plus précis. Il est centré sur l’aspect humain des choses : notre relation avec la nature, avec les animaux, avec nous-même et comment on se définit au sein de cette vision du monde animiste nordique.

Ton prochain album va sortir en janvier, il me semble. Je n'ai pas eu la chance de l'écouter encore, mais je voulais savoir si tu avais changé quelque chose dans ta façon de composer.

Je dirais que le processus créatif est le même. C’est le même depuis le tout début : ce sont les thèmes sur lesquels je travaille qui définissent mes besoins instrumentaux, où j’enregistre, quand j’enregistre, etc. L’utilisation d’instruments de la même famille aussi, on peut dire ça. Bien sûr, tout ce qu’on fait, toutes tes expériences et toutes mes expériences, les choses que j’ai apprises au fil du temps, ça change la façon dont je réfléchis et… Je dirais que c’est une évolution constante. Bien sûr que j’apporte de nouvelles expériences et de nouveaux savoirs dans la musique que je crée aujourd’hui qui n’étaient pas présents il y a vingt ans, quand j’ai commencé. Ce sont beaucoup les mêmes idées et les mêmes concepts, mais de façon logique, je ne suis plus la même personne que j’étais au début et ça se reflète dans ma musique.

J’ai aussi entendu dire que tu fabriquais des instruments anciens, c’est bien ça ?

Oui, je le faisais surtout au début. Quand j’ai commencé tout ça, il y a à peu près vingt ans, il y avait peu d’informations et peu de gens qui connaissaient ces instruments. J’étais donc obligé de les construire moi-même ou de demander à quelqu’un de les construire pour moi et en définitive, j’ai fait les deux. Aujourd’hui il y a un regain d’intérêt pour ces instruments, il y a beaucoup plus de personnes qui peuvent les fabriquer et qui en jouent également. C’est un peu plus facile maintenant.

Comment est-ce que tu as appris à fabriquer ces instruments ? Est-ce que tu as eu de l’aide d’autres personnes, par exemple ?

C’est un apprentissage qui est passé par des essais progressifs. J’ai parlé avec beaucoup de fabricant.e.s d’instruments, beaucoup d’archéologues de la musique, j’ai visité des musées, j’ai vu les originaux de certains instruments… C’était un projet qui impliquait d’apprendre au fur et à mesure. Il a fallu tâtonner. J’ai fait beaucoup d’erreurs au début avant de trouver la bonne manière de faire les choses.

Est-ce que tu as des endroits spécifiques où tu enregistres ces instruments, par exemple des forêts ou des ruines ?

Oui, j’essaye d’enregistrer dans des cadres qui reflètent le thème avec lequel je travaille. Si je fais un morceau sur les bouleaux, je vais dans une forêt et je joue à côté de bouleaux. Si c’est un morceau sur une rivière, je vais enregistrer près d’une rivière. Ça peut être plein de choses différentes. Sur cet album aussi, il y a des enregistrements qui ont eu lieu en extérieur, dans des forêts, près de la mer, mais également dans des endroits anciens et sacrés.



Est-ce qu’il y a une période historique que tu aimes en particulier ?

Oui, je suis un vrai nerd d’Histoire (rires). J’aime tout étudier, du folklore aux sagas historiques, en passant par l’archéologie… Je suis bien sûr très intéressé par l’archéologie de la musique. Parmi les choses que j’étudie le plus, il y a les traditions ésotériques, la vieille sorcellerie et toutes les autres choses liées à l’animisme et à ces veilles traditions.

Que penses-tu du paganisme ?

Pour le néopaganisme, ça dépend. Personnellement je me considère comme un animiste, et certain.e.s appellent ça du paganisme. Mais je sais que le paganisme moderne est différent du paganisme ancien, pour plein de raisons évidentes. Nous vivons dans un monde complétement différent c'est évident. Mais oui, je suis ce qu’on peut appeler un animiste.

Tu as participé à la série Vikings. Est-ce que tu considères cette série comme une introduction à la culture viking historique ?

Oui, je pense que c’est une bonne introduction. Ces séries télé modernes, elles utilisent des faits historiques et… C’est un peu une combinaison de faits historiques et de fiction, c’est le postulat de base. Donc c'est un bon point de départ. Certaines choses sont très bien faites. D’autres ne sont pas historiquement correctes, mais dans tous les cas c’est un bon début. Et si certaines personnes souhaitent approfondir ce domaine là, ils trouverons des informations plus justes et plus précises sur internet, dans des livres...

Pour moi c’est un être un peu à côté de la plaque que d’utiliser le mot « viking » pour décrire de la musique, mais ce mot est quand même très utilisé pour parler d’influences culturelles… Qu’est-ce que tu en penses ?

Je n’aime pas ce mot et je ne l’utilise jamais pour qualifier ma musique, pour plusieurs raisons. Principalement parce que ma musique… Les instruments que j’utilise, les techniques, les outils, etc, ils remontent à l’âge de pierre, l’âge de bronze, aux grandes invasions, à l’ère viking, au moyen-âge… Il y a même des ajouts modernes. Je n’essaye pas de reproduire la musique d’une période en particulier, pour moi l’intérêt c’est de créer quelque chose de nouveau avec quelque chose d’ancien. Dans tous les cas, parler de "musique viking" ce serait trompeur, en particulier dans cette scène moderne, parce qu’utiliser un seul instrument de cette époque n’en fait pas de la musique viking, tu vois ? C’est beaucoup plus compliqué que ça et puis il y a plein de choses qu’on ne sait pas sur la musique de cette époque. C’est une question compliquée. Personnellement je n’aime pas non plus l’utilisation du mot "viking" pour décrire la culture nordique, c’est inexact. Tu prends quelque chose qui a impliqué peu de gens sur une période courte et tu l’utilises comme un label pour toutes les traditions nordiques. Ça n’est pas très représentatif. C’est beaucoup plus que ça et ça dure aussi sur des périodes bien plus longues. Je fais attention à comment j’utilise ce mot en rapport avec ma musique, je préfère utiliser le terme "nordique".

Comme dans le nom de ton label d'ailleurs. Quels sont tes projets avec ton label Bynorse ? Est-ce que tu acceptes les démos ou est-ce que tu travailles avec des gens que tu connais déjà ?

Le label Bynorse est quelque chose qui est constamment en développement, clairement. De temps en temps on signe de nouveaux groupes. Mais tu sais, on est très sélectifs. On ne veut pas être un énorme label avec des tonnes de groupes. On veut être sélectifs, on veut que ce soit un peu plus réduit et cela pour deux raisons. D’abord, parce que toutes les personnes impliquées ont vraiment besoin de croire au projet, mais aussi par respect pour les groupes. En signant moins de groupes on peut continuer à bien s’occuper d’eux. C’est ça le plus important. C’est aussi par respect pour les groupes qu’on veut avoir du temps pour vraiment faire du bon travail, c’est important. On voulait que ça soit un label différent où la quantité n’est pas le facteur prédominant, mais plus la qualité, à la fois de la musique et du travail que nous faisons pour la musique.

Il y a de gros labels qui signent beaucoup de groupes et qui peuvent sortir trois ou quatre albums en une semaine, mais on n’a pas le temps de tout écouter…

Oui, ça devient plus une machine. Ce n’est pas ce qu’il nous faut. On a envie d’être très sélectifs et de travailler dans des conditions où il nous semble qu’on peut faire un bon travail : un bon timing, de la bonne musique, un bon contexte…

Est-ce que tu as d’autres projets avec Ivar Bjørnson d'Enslaved ?

On n’a pas de projet en particulier en ce moment, mais on aime beaucoup travailler ensemble, jouer et faire des concerts ensemble avec ce projet. Je suis sûr qu’on refera de la musique ensemble. Quand ce sera le bon moment pour lui et pour moi. Quand on aura trouvé la bonne occasion tout simplement.



Je vous ai vu au Roadburn en 2018 je crois et c’était vraiment impressionnant. Qu’est-ce que tu en as pensé de cette participation ?

Jouer au Roadburn c’est toujours spécial. J’ai eu la chance de le faire plusieurs fois avec Wardruna également. Ce festival est spécial. On en a fait partie en quelque sorte car on a été curateur à un moment et on a invité des groupes. Pour nous c’est un peu une deuxième maison, on se sent toujours chez nous là-bas. C’est vraiment un super festival où l’aspect artistique est au centre de tout. Les personnes qui travaillent pour le festival sont tellement professionnelles. Ce sont de supers êtres humains et ils et elles se donnent à fond pour avoir cette qualité unique, où l’art est au centre de tout. C’est très important.

Est-ce que vous avez ce genre de festival en Norvège ?

Pas exactement le même genre. Il y a de bons festivals en Norvège, mais… Après le Roadburn il y a eu plein de festivals qui ont essayé de faire la même chose (rires). Mais je pense que le Roadburn est unique. Il y a bien sûr d’autres festivals qui sont très bien en Norvège aussi.

Est-ce que tu voudrais revenir jouer des albums de Wardruna en entier, pour l’anniversaire d’un album par exemple ?

Peut-être, à un moment. Ce n’est pas quelque chose auquel on réfléchit en ce moment, mais peut-être. Jouer un album en entier, peut-être, plus tard.

Je t’ai vu au Château des ducs l’année dernière aussi, à Nantes, en France. Est-ce que c’est important pour toi, pour ta musique, de jouer dans ce genre d’endroit à part ?

Oui, c'était un super endroit. Et tout à fait. C’est quelque chose qu’on a fait depuis le début. J’ai remarqué qu’où on joue et dans quel cadre, c’est très important pour nous. On est très sélectifs sur le genre d’endroits dans lequel on veut jouer. J’ai remarqué que quand on joue dans un endroit qui, d’une certaine façon, complémente la musique, ça devient une synergie positive : 2 + 2 devient 6 au lieu de 4 quand ces forces vont ensemble, le lieu et l’art en lui-même. Donc oui, c’est important. Ça joue un rôle important dans l’expérience des auditeurs et aussi dans la nôtre, sur scène.

Dernière question : tu parlais de sagas tout à l’heure, est-ce que tu as des sagas à conseiller ?

Si je devais ne parler que d’une saga, ce serait certainement la saga d'Egill Skallagrímsson. C’est une saga fantastique autour d’un personnage très intéressant et complexe, Egill Skallagrímsson. Il y a tout dans cette saga. C’est une super histoire. Je dirais que c’est une saga qui… Certaines des sagas anciennes peuvent être un peu lourdes et difficiles à lire, mais la saga d’Egil a un côté moderne. Pour des gens qui n’ont jamais lu de saga, je conseillerais celle-là. C’est une pièce superbe.

Je lu une bande-dessinée qui s'appelle la Saga de Grimr qui est sortie il y a deux trois ans. Je ne sais pas si tu la connais, j'imagine qu'elle n'a pas été traduite en norvégien, mais elle est très belle, c’est une super bd. Merci en tout cas pour cette discussion.

OK, non ça ne me dit rien. Mais oui, c’est une super histoire. Et l’écriture est vraiment exceptionnellement bonne. Ça vaut le coup de s’y intéresser pour plein de raisons. Et merci, tout le plaisir est pour moi !

Wardruna va diffuser un concert en ligne le 26 mars pour célébrer la sortie de Kvitravn. Quatre titres du nouvel album seront joué ainsi que des titres de leurs anciens disques. Le contenu sera exclusif et diffusé à 21h puis disponible uniquement pendant 48h. Les places s'achètent par ici.

Pentacle (Février 2021)

Un grand merci à Louise pour son travail sur la traduction et la retranscription de cette interview.

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