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Olivier de la Scène Michelet par téléphone, 2020

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En cette période de crise sanitaire et d'annulation de concerts nous sommes allés à la rencontre des acteurs et actrices du milieu culturel, celles et ceux qui organisent des concerts, promeuvent les groupes, gèrent des salles de spectacles ou organisent des festivals. Tout.e.s ces acteurs et actrices de l'ombre qui font vivre et défendent toute l'année les musiques que nous aimons. Sauf que depuis quelques mois, une saleté de virus à mis au point mort et à mal leur activité. On leur donne donc la parole à travers une série de questions histoire de prendre la température et faire un peu le point sur la situation.



Tout d'abord, comment avez-vous vécu cette période de confinement d'un point de vue personnel, mais aussi professionnellement parlant vis à vis des tes activités à la Scène Michelet ?

Olivier : Alors, au début, je n'ai pas vraiment pris le truc au sérieux, je pensais que ça durerait deux ou trois semaines, que c'était une grosse grippe... puis les premières information n'étaient pas alarmantes, donc j'ai plutôt pris ça comme une période de repos, une sorte d'opportunité pour lâcher du lest, de manière assez sereine. En plus on avait notre mariage à préparer, donc c'était aussi l'occasion d'être dessus. Les premières semaines étaient faciles à gérer, tu manges, tu dors, tu joues avec tes gamins... t'as du temps pour toi en fait, ça fait un peu vacances même si tu ne peux pas sortir. Tu mates les séries que t'avais mises de côté, tu restes dans le canapé, c'est l'orgie de télé et tu ne culpabilises pas de rien faire au début. Puis quand j'ai vu que ça commençait à durer, ça a été plus compliqué, l'inactivité commençait vraiment à me peser, notre mariage a été annulé avec tous les préparatifs qui vont avec et pour les enfants les quinze derniers jours étaient vraiment durs.

D'un point de vu professionnel, c'est devenu problématique quand la trésorerie a commencé à se flinguer. On a dû faire toutes les démarches : les reports d'assurance de prêt, les annulations de dates, essayer de récupérer les fonds auprès des tourneurs sur les avances de cachets qu'on avait pu faire. On a eu énormément de stress qui commençait à monter puisqu'on n'arrivait pas à récupérer les fonds, la trésorerie fondait comme neige au soleil. Là, tu commences à t'inquiéter du devenir de la structure au bout du deuxième mois, quand on a entamé des démarches auprès de la banque et que celle-ci n'acceptait pas les échelonnements de paiement. On a été sans doute un peu long à réagir aux reports de prêts qu'il y avait, mais on avait payé l'URSAFF, les cotisations sur les deux structures que ça soit l'asso ou le bar et puis on s'est rendu compte que la trésorerie ne suivait plus. C'est la galère, tu gèles tes revenus (je me suis payé le mois de mars, mais pas celui d'avril) ça commençait à devenir extrêmement inquiétant.

Tu avais une équipe à payer en plus j'imagine ?

Oui, on a réussi à maintenir 100% des payes grâce à la cagnotte ! Je voulais faire un message de remerciement, mais j'ai été pris de court avec l'hospitalisation de ma fille. On a maintenu notre engagement auprès des trois assos partenaires qui programment le plus à la Scène Michelet jusqu'au 30 juin. Aujourd'hui ils bossent, mais on pensait vraiment que la structure aurait les reins assez solides pour s'en sortir facilement, mais ce n'est pas le cas. On a rouvert en juin, mais on fait un tiers de l'activité habituelle. On n'a plus de reports de paiement en dehors de ceux qui bossent pour la salle.

A l'inverse d'autres structures, les concerts prévus ces derniers mois n'ont pas pu être reportés. Vous n'avez pas du tout de visibilité sur les prochains mois pour reprogrammer des groupes ou s'engager sur une nouvelle programmation ?

On en reporte quelques uns quand même. Mais tu vois ça fait treize ans que la Scène Michelet existe, et sur tout ce qui est jeudi / vendredi / samedi, on a désormais - pas tout le temps non plus - cinq à six mois d'avance sur la programmation sur ces jours là. Ce qui fait que pour reporter des dates, c'est une merde sans nom. Donc on a commencé à reporter des dates de mars sur fin juin parce qu'on croyait qu'on pourrait reprendre à ce moment là, donc on n'arrête pas de jouer avec les agendas. Là, on pensait pouvoir rouvrir en juillet, on a redécalé pas mal de dates, on a aucune informations du gouvernement, mais vu que les boites de nuit ne pourront pas fonctionner avant septembre, on se dit qu'on sera dans une situation similaire et qu'on ne pourra pas reprendre les concerts avant.

On avait prévu de faire les treize ans de la Scène Michelet du 19 août au 29 août, est-ce que ça va être réalisable ? Parce qu'on a commencé à bosser sur la programmation. Ce qui est très dur à vivre actuellement, c'est qu'on jongle avec des agendas en permanence et le boulot que t'as fait le lundi, si ça se trouve, dix jours après, il n'a plus rien à voir et t'as encore plus de dates à reporter, à décaler... C'est kafkaïen. Vinz avait proposé de nous aider sur trois jours de programmations en soutien au lieu sur la rentrée juillet, sauf qu'on voit qu'on a pas le droit de le faire ou alors avec trente entrées, ce qui est ridicule... On nous laisse dans le flou. 

Tu ne sais pas du tout quand tu pourras rouvrir normalement avec la jauge habituelle ?

Non, on ne sait pas et pour le moment c'est pas du tout le cas. Pour le moment on fait des Live Sessions, captées par Violent Motion, donc ça prend plutôt bien, les gens viennent boire des coups, mais là on sauve les meubles. Mais au delà de ça, c'est impossible pour nous d'ouvrir si on ne peut pas au moins faire la moitié ou les deux tiers de la jauge de la salle, sinon on fait ça à perte et on creuse le déficit.

Ce que disait le ministère de la culturel était en ce sens aberrant, en préconisant d'ouvrir les salles de concerts avec un siège sur deux ou avec des jauges hyper réduites.

Alors nous c'est un collègue qui a regardé ce qu'on pouvait faire et si on pouvait mettre une vingtaine de personnes dans la salle du dessus pendant les Live Sessions en respectant toutes les normes, en installant les musiciens au centre pour respecter les distances de sécurité. J'ai peur de dire une connerie, mais je crois que c'est entre 19 et 25 personnes dans la salle, musiciens compris. La première session on l'a faite avec deux musiciens pour qu'il y ait un peu plus de monde, enfin tu vois, pour alléger le truc, mais bon tu imagines bien qu'avec 25 personnes dans la salle, c'est impossible d'être viable. Ca ne paie même pas les artistes. Pour le moment il y a un côté soutien où les gens viennent boire des coups en terrasse, mais nos deux activités, que ça soit le bar ou salle, sont interdépendantes. Aujourd'hui, on élargit un peu la programmation, mais notre modèle économique est viable uniquement parce que l'on fait du Rock et du Metal, parce que c'est des gens qui viennent dans les bars et qui ont le pouvoir d'achat pour. Faut pas se leurrer, on arrive à faire du Rock, mais on est une salle de bar / concert qui fonctionne avec moins de 3% d'aides publiques. On va faire 20 000 spectateurs cette année avec les spectacles pour enfants. On se rend compte aujourd'hui, qu'en tant qu'équipement culturel qui tient avec aussi peu de financement, des contrats de session, des bénévoles, des auto-entrepreneurs, des adhérents associatifs, qu'on est un OVNI dans le paysage culturel.



Est-ce que tu as pu obtenir des aides de la part de la mairie de Nantes par exemple ?

On espère en avoir de la mairie effectivement. Il y avait trois périodes pour déposer les dossiers d'aides exceptionnelles. La première c'était fin avril, mais aujourd'hui je préfère attendre, car ils nous demandent des chiffres assez précis, et sachant qu'on ne va pas rouvrir avant fin août, au moins quand on déposera le dossier le 30 août, on aura une idée exacte de ce que l'on a perdu.

Comment ça s’est passé pour le remboursement sur les billets pour les annulations ? Les systèmes de billetterie en ligne remboursent directement les gens ?

On a remboursé tous les billets, oui. Enfin on soustraite, on passe souvent par Place Minute, et eux ont remboursé directement tous les acheteurs. On aurait peut-être pu demander aux gens de laisser le prix des billets en terme de soutien pour le lieu, mais quand tout s'est décidé, la structure, qui est un mélange d'associations et de privé, que ça soit les deux, j'étais convaincu qu'on avait assez de trésorerie. J'étais convaincu que j'avais bien géré ce qu'on m'avait appris en études supérieures, d'avoir trois mois de trésorerie d'avance pour assurer le coup et qu'il n'y aurait aucun problème. Mais en fait non, parce que déjà moi je n'avais plus de revenus, on s'est retrouvé dans une situation précaire. Il y a eu quelques pertes sur les denrées, même si j'ai tout donné à une association, mais c'est là que tu te rends compte que sans revenus, on ferme trois semaines / un mois en août, trois mois avec que des charges et sans rentrée d'argent, ça devient extrêmement compliqué, même si, il faut bien le préciser, en France, on a la chance d'avoir un amortisseur social. Mais en mars / avril, avec octobre et novembre, c'est nos quatre plus gros mois d'activité dans l'année. À part Février là où on a les West Stoner Sessions, ou la soirée Karadoc avec le Hellfest qui changent un peu les chiffres, mais les meilleurs mois sont ceux que je t'ai cités et en Juin / Juillet ça dépend beaucoup du temps, ou sur certains day off de groupes qui viennent de loin, ils sont très bien payés le weekend, ils permettent de s'arrêter les mardi  / mercredi / jeudi pour des cachets moindres et permettent ainsi une certaine activité l'été. 

Quelle est la situation pour les associations résidentes de la Scène Michelet. Je pense à Erato, Crumble Fight et Grumal Production ?

Il y a ces trois assos là, et l'année prochaine on en intègre une nouvelle, Crazy Touch Prod. Pour les trois présentes, ils n'ont eu aucune perte, du 14 mars au 30 juin, on a tenu 100% de nos engagements avec eux. Ce qui était risqué, c'est pour ça qu'on a lancé la cagnotte, qui a largement dépassé ce que j'attendais. Je peux te donner les chiffres et puis je ne sais pas trop comment remercier les gens, mais en gros on a touché environ 9000€ net (9293€ sur Leetchi qui prennent 3% de la somme) et il y a 5800€ qui sont partis pour les assos. On a gardé 3200€ pour le bar, ce qui correspond à cinq semaines de loyer. 

Concernant les cagnottes, on ne se rend pas forcément compte des sommes, si c'est beaucoup d'argent, ou au final pas tant que ça, vu que ça implique les loyers, les salaires, les charges etc...

Effectivement, tu vois, moi j'étais censé me verser entre 3600 et 3800€ ces trois derniers mois, mais j'ai gelé mon salaire, puis j'ai pris au final 700€ parce qu'il faut bien bouffer et le reste c'est pour le bar. En tout cas je ne voulais pas précariser les assos qui bossent, surtout qu'au moment de la réouverture si je n'avais plus personne pour m'aider, ça ne serait plus possible. Maintenant, j'espère qu'à l'avenir on va changer notre mode de fonctionnement avec eux. On garantissait un fixe, avec un coût de production derrière, sauf que je ne vais pas pouvoir les payer en Juillet / Août sans aucune activité, mais ils jouent le jeu, que ça soit Chloé, Ben ou Simon par exemple qui a repris un boulot de porteur funéraire en ce moment. Ça a mis aussi le doigt sur le fait que c'est compliqué d'être autant DIY sur la salle si on veut perdurer. On est quand même une structure importante, avec un équipement performant, ça serait dramatique si on était amené à disparaître. Où joueraient tous ces groupes amateurs ou semi-pro qui viennent chez nous ? Aujourd'hui on a plus le choix, il faut professionnaliser la structure. À part les ingés-son, on avait que des bénévoles, notamment sur de l'administratif que ça soit mon père ou moi, alors que je suis payé avec le bar ou la faculté. On ne peut plus rester à la bonne-franquette comme on a fait là, il faut qu'on se professionnalise.

C'est peut-être le point positif de la covid, c'est de se rendre compte de cet aspect bancal. Demain je rencontre, Vlad Productions, je vais aller voir le Pôle, l'administratif et la compta vont passer par un regroupement d’associations de professionnels du spectacle qui s'appellent Les Gens de la Lune et vont être amenés à gérer tout ça, car on est trop "alternatif". Quelque part c'est un peu le même truc que pour les Stoned Orgies, pendant des années ça repose que sur des bénévoles avec Vinz qui organise des concerts et qui a un boulot à côté. Là, je suis content, je repars à Polytech pour donner des cours, mais là on a plus le choix, il faut absolument qu'on professionnalise la structure, qu'on fasse des dossiers plus cadrés, qu'on fasse des rapports d'activité plus poussés... Aujourd'hui, la Scène Michelet pour la plupart des gens qui gravitent autour de la scène Rock / Metal et des musiques alternatives, c'est une institution, mais on a jamais demandé d'aides à la Sacem (on leur paye juste des sommes énormes), à part un peu la mairie de Nantes, on ne fait aucun dossier de demandes de financement. On fait que des contrats de sessions, alors qu'on peut avoir des aides sur des contrats d'engagement à coté, mais on a choisi d'aller au plus simple pour être dans les clous administrativement, sans jamais se pencher sur les aides culturelles dont on pourrait bénéficier. Mais là, il faut qu'on le fasse.

D'ailleurs, quand on a fait des rendez-vous avec des structures professionnelles, ils hallucinaient de voir qu'on arrivait à avoir deux ingés-sons salariés, ils demandaient comment on faisait. Bah on fait, parce qu'on a l'habitude, parce que ça fait plus de dix ans qu'on est là et que ça marche, qu'on a envie de remplir la salle, que mon père est bénévole qui a géré par le passé une grosse structure associative, parce que moi j'ai des revenus en dehors du bar. C'est une sorte d'utopie qui a duré pendant douze ans, mais là sur la treize année on a plus le choix de se professionnaliser.

Tu vois, par exemple Trampolino, quand ils organisent une soirée, c'est entre 3000€ et 5000€ de budget, sur un café qui est plus petit que le notre avec moins d'équipement. C'est un tel écart entre les salles conventionnées et subventionnées avec les salles alternatives et je pense que désormais on a la légitimité d'accéder à ce type d'aides. Le but ne sera jamais d'accéder à des niveaux de financement complètement fou, mais obtenir quelques aides extérieures, en dehors de la mairie de Nantes qui nous soutient et supporte depuis le début et je ne parle pas que financièrement. Qu'un lieu comme ça puisse exister à Nantes c'est pas rien. Imagine, la Scène Michelet serait à Bordeaux, une ville de droite, à un emplacement dans un quartier bourgeois, on est sur du 380 m² au sol, 600m² en tout. La ville nous mettrait des bâtons dans les roues pour nous couler et récupérer les murs pour faire un bel immeuble. À Nantes, non, on nous dit qu'on a notre place, on nous laisse travailler et on est soutenu. C'est aussi de ma faute, de ne jamais avoir pris le temps pour les aides. Je ne viens pas du monde de la culture, mon but c'était qu'il y ait du monde chez nous et puis parce que c'est chiant de passer du temps à monter des dossiers, la partie administrative c'est pas le truc le plus sexy. Depuis 2010 on n'a plus d’administratif salarié, avant tout était dans les clous, on récupérait des sous du CMB, c'était très efficace, mais l'énergie qu'on mettait là dedans, on ne l'utilisait pas pour la programmation et le lieu.

Quelle est votre façon de procéder en ce moment ? Plutôt essayer de retrouver des dates pour les programmations annulées ces dernières semaines ? Plutôt tenter de faire jouer d'autres groupes dans les prochains mois ?

Alors j'essaye à peu près de tout recentraliser, mais actuellement c'est la merde. Comme je te disais, on jongle avec les agendas, on avait sept dates en juillet, c'est sept dates qu'on décale sur la rentrée. Sauf que mon agenda de rentrée il est plein et que tous les groupes veulent des jeudi / vendredi ou samedi. On a maintenu deux / trois tournées américaines, mais tous les jours tu es à l'arrache sur ton agenda, il y a des moment ou tu laisses tomber, tu attends l'allocution présidentielle comme un final de coup du monde ou la programmation du Hellfest. (rires)



Il y a pas mal de groupes internationaux qui ont joué à la Scène Michelet. Les groupes américains notamment semblent encore coincés chez eux pendant un moment. Est-ce que tu penses que vous allez vous consacrer sur d’avantages de groupes français / locaux ?

Pour l'instant on n'a maintenu que deux groupes américains parce que c'est des groupes coup de cœur et qu'on sait que ça va remplir la salle. Pour l'instant, on attend et je me laisse jusqu'au premier juillet pour prendre une décision et trancher définitivement. Et concernant les groupes locaux, il y a deux points : le premier c'est que quand tu fais des locations de salle pour du local, donc tu fais moins de production, mais d'un côté c'est un peu plus facile à gérer en terme de business. Et l'autre truc c'est qu'il va y avoir une demande de fou, parce que tous les groupes locaux vont vouloir tourner. C'est ce qui va se passer : on va se concentrer sur des formations françaises, locales, peut-être aussi et on l'espère des groupes belges, allemands, issus de l'Union Européenne. Je n'y crois pas pour les américains et ça va être compliqué pour eux parce qu'ils ont l'habitude de bosser à l'international et de vivre de leurs tournées. 

Tu parlais tout à l'heure que beaucoup de groupes étaient reprogrammés sur des jeudi / vendredi / samedi et avec toutes les reprogrammations en fin d'année ou début 2021, j'ai un peu peur que tous les concerts se télescopent et qu'il y ait une sorte de trop plein de concerts en même temps. Est-ce que tu crains ce genre de chose ?

Oui je suis d'accord avec toi, cela dit pour nous c'est un peu différent, car quand les groupes locaux jouent, t'as un côté soutien des gens qui viennent voir leurs potes. Je me souviens d'une soirée où en face on avait le festival Muscadeath qui était complet, les Four Horsemen qui jouaient au Ferrailleur c'était complet également et avec la première Stoned Orgies on avait fait complet aussi. Donc même sur un bassin Rock / Metal qui est lié aux activités du Hellfest, au Ferrailleur et la mienne, il y a quand même un gros public dans la région nantaise. Le Ferrailleur c'est 300 places, nous 150, on a quand même facilement 450 personnes qui ont envie de sortir pour voir un concert. Les gens ont besoin de socialisation, je pense que les gens répondront présents. Mais c'est vrai on va mettre deux / trois ans à revenir à la normale.

Une autre crainte que j'ai, c'est que le jour où les restrictions sautent, tout le monde n'aura peut-être pas envie de retourner en concert. Est-ce que tu envisages ça ?

Si, bien sûr, mais je crois que les gens ont envie de ressortir, que la vie reprenne son cours et revienne à la normale. Et puis de toute manière, la Scène Michelet c'est mon troisième enfant, c'est l'histoire de ma vie, ça fait treize ans que je lui consacre bien plus de temps qu'à l'éducation de mes enfants (rires). Je veux repartir ! Le partenaire institutionnel qui est la mairie et les partenaires brasseurs ne nous ont pas lâchés, je me sens privilégié parce qu'on a des soutiens importants comme le Ferrailleur, on est des lieux installés et identifiés. Un lieu qui se créerait en ce moment, je vois pas comme il ferait. Si on arrive à maintenir la programmation de septembre sur du local / français, on aura rarement eu une aussi belle programmation sur ce mois là et je pense que sur les trois premiers soirs on a largement moyen de faire sold out sur chaque date. Donc c'est plutôt encourageant pour la suite et puis après le moment traumatisant qu'on a vécu, on a pas trop le choix de se battre pour continuer, sinon on s'effondre. Je suis plutôt dans l'optique d'avancer, d'être sur une note positive, qu'on fera tout pour revenir même si ça ne sera pas comme avant. Il y aura forcément un avant et un après coronavirus.  

Tu en parlais un peu tout à l'heure, à propos du livestream qui s'est généralisé depuis trois mois. Est-ce que tu crois que ça pourrait vous porter atteinte sur le long terme ?

Non je ne pense pas, j'aime bien regarder des concerts, mais ça remplace pas un vrai live, de trinquer avec un copain. Une soirée Metal c'est plus qu'une soirée concert, en tout cas à la Scène Michelet. Tu viens autant pour la convivialité que pour la programmation, tu es assez souvent venu chez moi pour le savoir (rires). Je ne sais plus qu'elle date Stoned Orgies qui était une catastrophe en terme d'affluence (la date Brothers of the Sonic ClothBehold! The Monolith et Chrch en avril 2016) par contre au bar c'était pas si mal (rires). Et non la date marche pas trop, mais on va quand même en profiter. C'est aussi ce qui joue avec ce genre de public. On change d'esthétique musicale, tu remplaces les gens qui viennent par un public pas respectueux et difficile à gérer, tu tiens pas treize ans. Quand je suis derrière le bar à certaines soirées, je suis au boulot, certes, mais c'est un boulot qui reste agréable. On est avec des gens passionnés avec qui tu peux discuter de musique, t'as jamais d'emmerdes ou de bastons, c'est surtout des moments d'échange de convivialité, avec des gens heureux, affectueux... les altercations ici en treize ans, ça ce compte sur les doigts d'une main. C'est aussi pour cette raison qu'on continue.

La Scène Michelet a rouvert ces derniers jours pour le bar. Comment ça se passe pour le moment ?

C'est très aléatoire. Le jeudi / vendredi c'est plutôt pas mal car les gens sortent, mais le mardi / mercredi c'est quand même très difficile sans concerts et le samedi c'est tout ou rien. Mais on est loin de l'activité qu'on a habituellement pour un mois de juin, si on arrive à 60% de l'activité c'est déjà pas mal, surtout que les autres années on ferme une semaine pendant le Hellfest. Là, on couvre à peine les charges, on peut peut-être tenir encore en juillet, mais sinon, si ne peut pas rouvrir fin Août pour fêter les treize ans et également en Septembre, on ne pourra pas tenir plus, le système économique ne sera plus viable. 

Tu dirais que c'est quoi les principales difficultés auxquelles tu fais face en ce moment ?

Le plus dur je dirais, c'est de ne pas avoir de réponses du gouvernement de quand on pourra rouvrir normalement. Aujourd'hui, avec le bar, on fait face, en technique on a fait pas mal de maintenance, on fait des live sessions, donc on s'occupe et on survit tant bien que mal, mais ce qui est atroce, c'est de ne pas avoir de date pour retravailler. Une grosse salle institutionnelle, elle s'en moque, puisque derrière, elle n'est pas tributaire de son activité pour vivre. Nous non, on a besoin de remplir, sinon on n'a pas de rentrées d'argent. Et comme on n'a pas de date fixée de réouverture, on jongle avec les agendas comme je te disais, de caler des dates avec des artistes, de les rappeler parce qu'il faut décaler ou annuler, c'est vraiment affreux car j'ai l'impression que 80% de mon boulot ne sert à rien. C'est frustrant, moralement faut rester accroché. Et puis avec les groupes tu prévois une date, mais faut décaler, mais le groupe est pas forcément dispo ensuite ou alors il te dit qu'il y a le lancement de l'album à ce moment là, que leur communication était prête avec tel plateau de tournée... Il faut essayer de contenter tout le monde mais bref, je n'ai jamais eu un agenda aussi galère à gérer.



Est-ce que tu trouves que le gouvernement a pris des mesures nécessaires dans la gestion de la crise vis à vis de vos activités et de manière générale dans le secteur culturel ?

Ca va peut-être te surprendre, mais tu as vu comment nous on a été déstabilisé par le virus, on peut leur reprocher le coup des masques et des annonces bancales, mais je ne vois pas un seul gouvernement qui a pris de bonnes mesures. On a quand même un amortisseur social en France, aux Etats-Unis, du jour au lendemain tu es licencié, tu as rien du tout. On dit souvent qu'on paye trop d'impôts en France, mais ça sert aussi à ça. Dans un sens je suis un peu plus jaloux de certaines grosses salles conventionnelles, ou même équivalentes à la nôtre, ils dorment très bien et n'ont pas de stress, mais notre modèle économique n'est pas basé sur le financement public, il faut qu'on ait une activité pour vivre. Les deux clivages dans la culture. Comme je te disais on fait 20 000 entrées au total par an, pour un billet on ne touche même pas 1€ dessus. Au Stereolux, sur un prix de billet, c'est 15€ qui viennent des financements publics. On n'est pas du tout sur les mêmes critères. Qu'ils fassent une date pleine ou vide, ça ne leur coûtera pas plus cher. C'est pour ça que je te dis que c'est sans doute le moment pour nous de changer de modèle d'activité. On est tributaire du bar pour vivre. On avait fait quelques dates comme ça pour des groupes qui faisaient des premières parties de Zénith ou qui avaient obtenu des aides de leur région pour monter une tournée, mais ils s'en foutent de la billetterie, ça ne rentre même pas en compte. Tu les accueilles un vendredi ou un samedi, tu fais 30 entrées, eux ils s'en tapent parce qu'ils sont payés dans tous les cas, mais nous notre modèle économique de fonctionne pas dans ce genre de cas.

Chez nous, c'est 230€ avec la Sacem dedans, au Ferrailleur c'est entre 500 et 600€, si on devait louer la salle à tarif coûtant sans recettes du bar, avec le loyer et les charges, on est à plus de 1000€. On a 50 000€ de matos en haut, un ingé-son qui est là pour accueillir les groupes, un emplacement qui est top, un espace de déchargement, des loges, une terrasse, on a toute la comm' aussi. Si tu prends le vrai coût d'une date, tu as un tarif beaucoup plus élevé. Toute proportion gardée, mais on peut aussi se poser la question si un festival comme le Hellfest tiendrait sans ses bars ? Franchement, sans les recettes du bar, t'as beau avoir une grosse billetterie derrière avec des prix des tickets dans les plus chers en France, sans le bar, je suis convaincu que le Hellfest ne tient pas.

C'est un peu le même problème pour les groupes de Metal français, il y en a très peu qui sont professionnels, ce qui permet de faire des sessions et pas des contrats d'engagement. Je pense à Malkavian par exemple qui sont extrêmement bons, mais les musiciens ont tous un métier à côté. Ou Justin(e) aussi ou leur envie c'est de jouer et il n'y a pas d'envie de professionnalisation derrière. Très peu ont une activité à temps plein sur du Metal, on est sur des pratiques amateurs, amateurs éclairés même. Je me demande si c'est pas Orange Goblin qui ont tous un taff à côté alors qu'ils sont capables de remplir un Stereolux. Tu prends un groupe de reprises de Francis Cabrel, ils sont quatre sur scène, il faut quatre cachets, il faut les hôtels trois étoiles... Sur l'Electro c'est différent aussi, tu as un ou deux DJs sur ta soirée, tu as moins de cachets, de chambres d’hôtels... On avait fait jouer Perturbator à la Scène Michelet deux ou trois fois, il arrive il juste son ordinateur, on avait avait loué un peu de matos dans ce qu'il nous avait demandé, dix minutes de balances, dix minutes pour tout démonter, tu as que un gars à faire manger, tu appelles un livreur, tu lui fais un open bar vu qu'il est tout seul (rires). Enfin voilà c'est pas le même genre de gestion.

De toute façon, dans le Rock ou le Metal, à beaucoup de niveaux, ça fonctionne de la même façon, dans les orgas, dans les groupes, les gens achètent un vinyl ou un tshirt donc ça fait un peu de thune pour le groupe qui peut réinvestir dans du matos ou dans un studio d'enregistrement...

Pour le merch, tu as que ça sur les groupes de Metal, ou les groupes arrivent avec autant de t-shirts ou de disques. Certains groupes nous appellent pour savoir la taille de l'espace merch dont ils pourront bénéficier. Et on nous fait des remarques parce qu'on n'a qu'une table, alors qu'en vrai, c'est pas si mal, mais des fois on s'est retrouvé avec des espaces merch qui empiétaient sur le bar et là c'était plus possible. Mais dans cette musique on est sur ce genre de modèle économique. Le ticket moyen d'une soirée pour quelqu'un qui vient à la Scène Michelet, la personne paye 10€ son concert, lâche au moins 20€ au bar pour deux / trois pintes, puis 15 / 20€ au merch pour un t-shirt ou un vinyl, donc ta soirée, elle t'a coûté 50 ou 60 balles

Tiens je peux te raconter un truc, je suis allé à une soirée de tribute à Police pour faire plaisir à une amie de ma mère. On bouffe un burger hyper gras pas bon où ils se font une marge d'enfoirés, tu payes une pinte de Grimbergen 2€ plus cher qu'une des bonnes bières qu'on a nous au bar, on paye 8€ la place ce qui est pas cher parce que 50% du cachet des musiciens et des techniciens est pris en charge. Mais bon, c'est de l'animation musicale. Il n'y a pas de passion, pas de convivialité, pas de merch, le son est pas fou et tu bois ou manges des trucs pas terribles. Bon, les reprises de Police étaient bien faites, mais est-ce que ça c'est de la culture, de l'émergence, le Rock que j'ai envie de défendre ? Bah non.

Ce sont pas mal les salles qui sont en périphérie de ville qui sont comme ça, tu gares ta voiture sur un parking, tu as de la bouffe dans la salle ou en foodtruck, des gros brasseurs. De 19h à 20h30 tu manges, de 20H45 tu vois le concert, 22h c'est fini, 22h30 tu rentres chez toi et à minuit le lieu ferme. On m'avait proposé une gestion de ce type de lieu avec des associés, parce que le modèle lucratif est intéressant, ça fonctionne bien, mais c'est pas ce que je veux faire. Je ne vois pas ce métier là comme un métier contrainte, mais un métier passion. C'est le point positif avec la covid, c'est que ça ma redonné la niaque pour continuer et je compte encore rester quelques années là. D'un autre côté ça me fait peur, on a treize ans, j'ai passé presque un tiers de ma vie à la Scène Michelet. Je vais citer Johnny, c'est moyen pour finir : "j'ai retrouvé l'envie d'avoir envie". (rires). Ca roulait assez bien la Scène Michelet avant la covid et là il y a du challenge, il faut se battre pour remonter la pente, je trouve ça motivant.

Pentacle (Août 2020)

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