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Olivier Drago de New Noise par mail, 2020

Cette interview fait partie d'une série d'articles pour vous présenter la presse Metal française depuis ses débuts jusqu'à aujourd'hui. Cette série est financée grâce à vos dons Tipeee, si nous n'arrivons pas à l'équilibre ce genre de contenu ne pourra pas continuer.



Après notre dossiers sur la presse papier française dédiée au Rock / Metal (Partie I / Partie II) nous avons souhaité nous entretenir avec certains de ses acteurs et en savoir un peu plus sur ces magazines. Rendez-vous pris avec Olivier Drago, rédacteur en chef et journaliste chez New Noise, pour ce troisième entretien.



Comment en es-tu venu à créer New Noise ? J’ai cru comprendre qu’il y a eu des débuts capricieux ? Entre Velvet, Versus, Noise puis New Noise… Est-ce que tu peux revenir là-dessus ?

Vers 1999, je venais d’obtenir un DEUST "Métiers de la culture". C’était le début de la démocratisation d’Internet, que j’avais découvert un an auparavant. Plus rien ne m’intéressait vraiment dans la presse musicale en France, mais sur Internet, j’étais tombé sur de nombreux webzines américains intéressants. Dans le cadre de ce DEUST, on nous a alors demandé de mettre en ligne une "page perso", sur un thème librement choisi. J’ai donc commencé à écrire des chroniques de disques sur cette page. Un ami, avec qui j’animais une émission de radio depuis plusieurs années et qui suivait la même formation que moi, a commencé à me donner un coup de main, puis peu de temps après, un autre ami graphiste nous a également aidés. On a fait de cette page un webzine du même nom que l’émission de radio : No Brain No Headache. On a commencé à être pas mal lus, de nouveaux contributeurs se sont joints à nous et assez rapidement j’en suis venu à m’occuper quotidiennement de ce site, en plus de mes études et d’un boulot de guichetier/comptable remplaçant à La Poste. Je recevais de plus en plus de promos, j’avais de plus en plus de contacts avec les labels et les groupes, en France et à l’étranger. No Brain No Headache, le webzine, a existé entre 1999 et 2003, en gros.

Un jour, en 2003, je reçois un coup de fil d’un "éditeur" - les guillemets sont importants -, qui m’explique qu’il suit No Brain No Headache depuis des années et qu’il a pour projet de lancer un magazine dans la veine de Rage première mouture, mais agrémenté d’un supplément DVD. J’ai bien évidemment accepté tout de suite. J’ai donc monté une équipe, composée en grande partie de rédacteurs de NBNH, mais aussi d’Obsküre et Melodick, deux autres webzines limougeauds et de Kérosène, un fanzine nancéien à la base, et Prémonition. L’éditeur nous a d’abord demandé de travailler gratuitement sur un n° 0 qui devait lui servir à démarcher, son père dirigeait une régie pub. Pendant quelques mois, toujours depuis Limoges, j’ai donc supervisé la réalisation de ce n° 0, en continuant de m’occuper de NBNH, de suivre mes cours à la fac et de bosser à La Poste. Puis une fois que "l’éditeur" a pu me garantir un salaire, j’ai tout largué et je suis venu vivre à Paris. On a vite réalisé que le bonhomme n’avait en fait aucune expérience dans les domaines de l’édition et de la presse. Au moment où on l’a rencontré, il s’occupait d’une sorte de webzine vidéo, orienté Hardcore et Néo Metal, Velvet.tv, et travaillait sur le DVD de je ne sais plus quelle édition du Fury Fest, la première mouture du Hellfest. Son père était de toute évidence assez fortuné et finançait tout ça. On a tout de même réussi à sortir un premier numéro, mais de nombreux problèmes ont commencé à surgir : j’étais payé, mais impossible d’obtenir de fiches de paye et certains rédacteurs et la secrétaire de rédaction ont vite commencé à ne plus être rémunérés. On a eu droit à tous les motifs d’annulation de rendez-vous possibles lorsque ceux-ci avaient pour but la remise de chèques, de contrats ou de fiches de payes. Sa grand-mère a bien dû mourir trois fois en six mois.

Les deux premiers numéro se sont bien vendus, mais le chiffre pub ne suivait pas. Le père de l’éditeur a donc fait appel à l’un de ses amis qui dirigeait une régie et ce dernier a chargé son fils de s’occuper de Velvet - le nom de cette première version du magazine. Le bonhomme en question a ramené quelques publicités, mais lui aussi avait du mal à se faire payer ses commissions. On venait de terminer le troisième numéro, mais on était à bout : ras-le-bol des promesses, des mensonges et la tension montait entre l’éditeur et les collaborateurs ne parvenant pas à se faire payer. On se retrouvait aussi en plein milieu d’une guerre des familles, celle de l’éditeur et celle du directeur de la régie pub, dont le fils n’arrivait toujours pas à se faire payer. Si bien que ce dernier a proposé de reprendre l’équipe et de lancer un nouveau magazine, parce qu’il espérait se faire du fric avec, et aussi pour emmerder son ancien ami devenu ennemi. Personnellement, je voulais continuer coûte que coûte, les autres étaient partants, on a tenté le coup.

On a poursuivi l’aventure avec ces nouveaux financeurs / éditeurs, encore une fois un père et son fils donc. Eux ne nous promettaient rien et nous ont annoncé d’emblée qu’on devrait travailler bénévolement sur quelques numéros, le temps « que l’argent rentre ». On a donc lancé Versus, alors qu’en parallèle, l’ancien éditeur continuait de sortir Velvet avec une équipe de journalistes venant en grande partie de X-Rock et Rocksound. La ligne éditoriale n’était plus du tout la même que la nôtre, beaucoup plus Pop, Indie Rock et "Revival Rock". Pour eux, l’aventure n'aura duré que trois numéros, car notre ancien éditeur, qui avait alors aussi investi dans la dernière édition du Fury Fest, s’est volatilisé dans la nature, emportant avec lui une partie de la caisse du festival, arnaquant tout le monde au passage (l’orga du Fury, les co-financeurs allemands, etc.). De notre côté, nous avons continué tant bien que mal avec Versus. Au début, tout nous semblait aller mieux, le père du directeur de publication réussissait à nous trouver pas mal de pub hors-musique (la SNCF, des marques d’alcool…), mais on peinait toujours à se faire payer. Au bout d’un moment, la situation s’est dégradée entre le père et le fils, le magazine n’était finalement pas très rentable, car mal géré. Ils n’engageaient que des incapables au poste de chargé de pub, le hors-captif ne rentrait plus et le père découvre alors que le fils a dépensé une partie de l’argent en cocaïne et autres drogues. On a tout de même réussi, très difficilement et en étant pour la plupart dans des situations plus que précaires financièrement, à sortir une quinzaine de numéros. Et les ventes restaient stables. Si elles avaient baissé, on aurait probablement arrêté, c’était ce qui nous motivait : on aimait ce qu’on faisait malgré toutes les difficultés et on avait de toute évidence un lectorat fidèle.

Après trois ans à bien galérer, on était tout de même bien découragés, on pensait que l’histoire allait s’arrêter là. Mais un associé de l’éditeur, avec lequel nous partagions les bureaux depuis quelque temps pour limiter les coûts, nous a proposé de reprendre l’équipe et de relancer un magazine. Eh oui, encore… Après la fin de Versus, nous avons donc monté Noise avec le troisième éditeur. Au début, tout se passait plutôt bien, mieux qu’avec les deux précédents. Mais en 2008/2009, il s’est pris la crise économique de plein fouet. Empêtré dans d’autres problèmes, il a commencé à se désintéresser de Noise et j’ai dû petit à petit m’occuper de plus en plus de choses : chercher de la pub, gérer les abonnements et les commandes sur le site, les envois, les relations avec l’imprimeur, avec le distributeur : tout en fait. Puis Michael Jackson est mort. Dans l’espoir de régler d’un coup ses problèmes financiers, l’éditeur nous a demandé de sortir un hors-série sur "Le roi de la Pop", ce que nous avons évidemment refusé. Il a alors rapidement embauché un spécialiste de Jackson pour rédiger ce magazine, qu’il a sorti sous l’appellation « hors-série Noise », car créer un autre titre rien que pour ça aurait pris trop de temps. Il a tiré ce numéro hors-série à 200 000 exemplaires : une folie ! À ce moment-là, on n’en pouvait déjà plus : en plus de cette histoire de hors-série, sont venus se greffer d’autres problèmes : un contrôle du fisc, puisqu’il n’avait pas payé de TVA depuis un bon moment. Et apparemment, il ne payait plus non plus l’imprimerie, qui ne voulait donc plus travailler avec nous tant que la situation n’était pas réglée. On était dans une impasse, car cette fois, plus personne pour nous reprendre.

Le porteur d’affaires avec lequel on travaillait depuis un bon moment m’a demandé pourquoi je ne montais pas ma propre boîte d’édition, puisque je faisais tout et que j’étais capable de gérer la confection du magazine de A à Z. La réponse / raison était évidemment l’argent : après des années de RSA, de payes non déclarées, de facturation en tant qu’auto-entrepreneur, je n’avais pas un seul centime de côté. Il m’a alors proposé de me « faire de l’encours » : étant donné que les ventes étaient stables, tout comme mon chiffre pub, même s’il était faible, ça lui paraissait plus que faisable. J’ai donc monté la SARL Noise Publishing, avec un capital de 10€, et lancé New Noise. Ce qui n’a pas été simple puisque l’éditeur a essayé de me mettre des bâtons dans les roues, en refusant au dernier moment que je continue d’utiliser le nom Noise. Puis l’avocat de l’imprimerie, n’arrivant pas à mettre la main sur l’éditeur, a essayé de me faire porter le chapeau et m’a assigné en justice. Je me suis donc retrouvé au tribunal : on me réclamait la modique somme de 272 000€… Heureusement, je n’avais jamais signé aucun bon de commande. En plus de tout le reste, je suis donc depuis 2011 l’éditeur du magazine et le gérant de la SARL Noise Publishing, avec tout le travail de paperasse que ça implique.

  

Au départ, parler de groupes assez pointus / indé comme AucanCheveu ou Warpaint, vous ne vous êtes pas dit que ça pouvait être un peu risqué ?

Non, car dès le début on a habitué le lectorat à ce genre de sommaires et de couvertures. On s’est vite aperçus que peu importe l’artiste en une, les ventes restaient sensiblement les mêmes. Entre des couvertures Neil Young, Portishead, Tool ou Nine Inch Nails et des couvertures Dälek, Marvin, Aucan, Warpaint, OM ou Health, on avait très peu de différences de ventes, quelques centaines d’exemplaires en plus ou en moins, donc difficile de dire si la couverture était seule en cause. On s’est même aperçus que nos ventes restaient dans la moyenne haute quand on mettait en avant des groupes français qui tournaient beaucoup, comme Marvin. C’est pour ça que par la suite, on n’a jamais hésité à mettre en une des groupes comme Jessica93JC SatanFrustration, Hangman’s Chair ou Perturbator et on ne s’est jamais plantés. Je suis régulièrement interviewé par des étudiants qui rédigent des mémoires portant sur la presse ou la presse Rock et forcément je suis toujours étonné de voir des gens de vingt ans s’intéresser à la presse papier. Je leur demande donc comment ils ont découvert le magazine, et à chaque fois j’ai droit à la même réponse : lassé de la presse rock « grand public » comme Rock ‘n’ Folk, ils cherchent d’autres magazines et tombent sur New Noise avec en couverture un groupe comme Jessica93 ou Hangman’s Chair, qu’ils ont vu jouer pas loin de chez eux quelque temps auparavant et, surpris, ils l’achètent. En fait, la seule fois où les ventes ont été significativement plus basses, c’est lorsque nous avons mis John Carpenter en couverture et la seule fois où elles ont été nettement plus hautes c’est lorsque nous avons fait notre couverture avec un dossier intitulé "La France a peur", avec une trentaine de musiciens et d’acteurs de la scène Rock française. Bref, personnellement, je n’ai pratiquement jamais acheté un magazine uniquement pour sa couverture, j’ai donc toujours supposé qu’il existait d’autres gens comme moi. Et j’ai pris exemple sur le magazine Rage des années 90, qui entre des couvertures avec Faith No More, Rage Against The Machine, Pearl Jam ou Nirvana, mettait en une The Butthole Surfers, Fun-damen-talLt-NoRollins Band, The Young Gods ou même Deftones lorsqu'ils n’étaient pas encore très connus. D'autres magazines, qui s’adressent à un public plus âgé (bien que le nôtre ne soit pas vraiment jeune non plus : 25-55 ans, avec une très grosse proportion de 30-45), plus mainstream et plus conservateur, ne peuvent pas se permettre toutes les couvertures qu’ils veulent. Je crois me souvenir que le dernier rédacteur en chef de Hard Rock Magazine, Sven Letourneur, m’avait expliqué que lorsqu'ils avaient relancé le titre, avec des couvertures sur Mike Patton, Killing Joke ou Mastodon, les ventes ne décollaient pas, ce n’est que lorsqu'ils ont commencé à mettre Iron Maiden et autres Cradle Of Filth qu’elles ont nettement augmenté…

Avais-tu une formation de journaliste, littéraire ou quelque chose qui puisse s’approcher d’un aspect rédactionnel qu’on s’imagine lorsque l’on crée un magazine ?

Moi, non, pas du tout. Sur une quarantaine de contributeurs, je crois que seulement quatre ou cinq ont fait des études de journalisme. Plusieurs d’entre eux écrivent dans divers médias et / ou sont auteurs de livres. Personnellement, à part un ou deux articles pour Libération et Noisey / Vice ces dernières années, divers fanzines et webzines à la fin des années 90 et au début des années 2000, un vieux magazine qui n’a pas fait long feu nommé Addict, je n’ai toujours écrit que dans New Noise et ses diverses incarnations passées.

Tu es rédacteur en chef, mais tu écris aussi des chroniques, réalises quelques interviews il me semble… Tu souhaitais garder un côté rédactionnel dans le magazine ?


Oui, bien sûr ! Je signe deux ou trois interviews par numéro et une vingtaine de chroniques.

Quelles autres tâches gères-tu au sein du magazine ? J’ai également cru comprendre qu’Elodie Denis était là lors de la création du magazine. De quoi s’occupait-elle à ce moment-là et actuellement ?

Je suis le rédacteur en chef du magazine, mais aussi son éditeur via la SARL Noise Publishing, dont je suis le gérant. Je m’occupe donc de la gestion, d’une partie de la comptabilité, de la facturation, de la relation avec l’imprimerie, avec la société de routage qui s’occupe des envois abonnés, etc. Je reçois la plupart des promos, que je propose - ou pas - aux chroniqueurs, je monte les sommaires, à partir des propositions de mes rédacteurs, mais évidemment aussi des groupes que j’ai envie de faire figurer au sommaire. Je fais l’intermédiaire entre certains rédacteurs et les attachés de presse, groupes ou labels, je relis et modifie les articles, j’écris des chroniques et des interviews, je poste des news sur le site web, je m’occupe d’une partie des commandes passées sur le site et des abonnements, je démarche les labels, tourneurs, salles de concert, festivals, pour de la publicité, etc. La secrétaire de rédaction se charge également des relectures, des vérifications, quelqu’un m’aide à m’occuper du site et de nos réseaux sociaux, une régie démarche les annonceurs hors-musique et nous avons évidemment un graphiste maquettiste, en plus d’une quarantaine de rédacteurs, et de deux ou trois photographes réguliers, dont William Lacalmontie à qui l’on doit un bon nom de nos photos de couverture. Oui, Élodie Denis (tout comme sa sœur jumelle Émilie) est là depuis le début et même avant puisqu'elle écrivait déjà sur No Brain No Headache. Étant donné qu’elle participe à l’aventure depuis très longtemps et qu’on forme elle et moi un bon binôme d'intervieweurs, on a parfois naturellement gardé cette configuration pour répondre à certaines interviews qu'on nous soumettait sur les coulisses du magazine. Mais la SR Catherine Fagnot, qui écrivait aussi jusqu'à il y a quelques années, et le graphiste Arnaud Pedandola, sont aussi présents depuis les tout débuts. Tout comme plusieurs rédacteurs.

Es-tu salarié chez New Noise ? Les autres personnes qui réalisent interviews / chroniques sont bénévoles / pigistes ?

Je me paye en tant que gérant de la SARL Noise Publishing. Certains rédacteurs, ceux dont les piges sont l’unique source de revenus, et qui écrivent dans plusieurs autres médias, sont payés. D’autres, qui eux vivent de métiers qui n’ont souvent rien à voir avec la musique, participent bénévolement au magazine. Les profils sont très différents, avec des contributeurs dont l’âge varie entre 25 et 55 ans et aux goûts musicaux très divers.

La vente du magazine suffit-elle à couvrir tous les frais ? Ou est-ce que la publicité avec les labels ou autre reste un bon moyen pour s’en sortir et maintenir le magasine à flot ?

Non, les ventes du magazine couvrent la moitié des frais environ, les pubs l’autre moitié. Étant donné que le distributeur se prend en moyenne 40 % sur les ventes - sans compter différents autres frais de gestions qu’il facture -, il est très difficile de se passer de la publicité. Contrairement à d’autres magazines musicaux, Metal notamment, nous avons la chance d’avoir eu, ou d’avoir encore, des annonceurs hors-musique, comme Vans, Acer, Audi, Coca Cola, Heineken, et plus récemment Céline ou L’Or Maison du Café, ça aide ! Même si on en a perdu pas mal il y a quelques années.

  

Avez-vous une pression de la part des labels / organismes de publicité pour parler en bien de tel ou tel groupe en échange de contreparties financières ?

De la pression, non. Mais certains t’envoient des e-mails dans lesquels ils établissent le sommaire de ton prochain numéro à ta place, du style : « on a du budget pub pour ton prochain numéro, on te prend une demie page si tu publies une interview d’untel et untel et chroniques les albums d’untel ou d’untel, OK ? » Ou alors : « si je te prends de la pub à l’année, peux-tu interviewer TOUS mes artistes ? », la chose étant présentée sous la forme d’un « partenariat ». D’ailleurs, ce genre de pratique est surtout répandu dans le milieu Metal, je ne crois pas avoir eu ce genre de propositions de la part de labels Indie Rock ou autres. Avant, c’était principalement la façon de faire des gros labels, mais désormais on reçoit ce genre de propositions de bien plus petites structures, et la plupart du temps je ne réponds même pas à ce genre de mails. Bref, ces histoires de publicité, tout dépend vraiment de la relation que tu as avec tel ou tel label, tel ou tel attaché de presse : tout peut se passer le plus naturellement du monde, tout comme ça peut s'avérer très compliqué, voire tendu. En tout cas, dans ce magazine, personne n’a jamais fait une interview ou une chronique à contrecœur juste pour obtenir une pub. Et il m’est arrivé bien des fois de refuser de la pub car une interview et une chronique allaient forcément de pair avec et que je ne voulais pas du ou des groupe(s) en question dans le magazine.

Après, soyons honnêtes, j’incite aussi certains labels à « puber », car dans ce milieu, c’est « trop bon, trop con ». Quand tu as traité un nombre conséquent d’artistes de tel label depuis des années et qu’il ne passe jamais de pub chez toi, alors que tu en vois dans les autres médias, tu as un peu l’impression d’être pris pour un imbécile… Aussi, lorsqu’on fait notre couverture avec un artiste, on demande au label s’il veut puber, et il refuse rarement. Certains proposent d’ailleurs d’eux-mêmes et pas toujours les plus riches... Mais ce n’est pas parce que d’autres refusent ou ne peuvent pas qu’on renonce à faire la couverture en question, là encore, tout dépend des relations que nous avons avec le label, l’attaché de presse, des autres possibilités de couverture, etc. Il y a quelque temps, je lisais une interview du boss du Debemur Morti Productions qui disait que prendre de la pub dans un magazine ne servait plus à rien, que ça revenait « à payer une bière à un pote après qu’il t’a rendu un service ». Et j’ai trouvé cette réflexion totalement méprisante vis-à-vis de la presse musicale (que je le soupçonne de ne jamais avoir tellement lue puisque plus loin dans l’interview il expliquait ne pas aimer lire les chroniques de disques), car même si certains médias exigent de la pub en échange de rédactionnel, ce n’est pas le cas de tous. La presse Metal / Rock ou tout simplement musicale étrangère est encore blindée de pubs (Decibel, Revolver, The Wire…) et je découvre autant de groupes dans les articles de ces magazines que dans leurs pubs (et je sais que je suis loin d’être le seul), car elles sont bien faites : multi-artistes, avec une brève description pour chaque disque, c’est bien simple, je les scrute toutes. Après, effectivement, prendre une page de pub dans un magazine, montrant la pochette de l’album avec la date de sortie en dessous et une punchline bidon (avec quinze fautes d’orthographe dedans souvent), alors que l’artiste figure en couverture, je ne vois pas trop l’intérêt. 

Est-ce qu’une couverture sur Cult Of Luna ou Neurosis fait vendre plus de numéros qu’une couverture sur Shannon Wright ou Whispering Sons ? En gros est-ce que la notoriété d’un groupe joue sur les ventes ?

Comme je l’expliquais tout à l’heure, non. Et en ce qui concerne ces exemples précis, je pense que Shannon Wright est à peu près aussi connue dans le milieu Rock indé que Cult Of Luna dans le milieu Metal (les deux ont joué au Trianon à Paris durant leurs dernières tournées respectives, par exemple), donc pas vraiment de raisons de penser que les ventes puissent être si différentes. Whispering Sons par contre, effectivement, il s’agit certainement d’un des groupes les moins connus que nous ayons mis en couverture, mais les ventes ont été bonnes. Il faut aussi préciser que la plupart du temps chaque numéro a deux couvertures différentes. Bon, en l’occurrence, l’autre couverture de ce numéro était consacrée à Cave In, groupe certes plus connu, mais pas non plus d’une popularité folle en France (ni ailleurs).

Pour certain-e-s, New Noise peut être considéré comme un magazine trop Metal ou pas assez, trop Indé ou expérimental et en même temps pas assez Rock ou trop hipster ? C’est quoi ton avis là-dessus ? J’ai l’impression que ça en fait votre spécificité aussi, quitte à être un peu dans une niche ?

Comme je le dis souvent, nous sommes considérés comme un magazine de beaufs bourrins par certains parce qu’on parle de Metal / Hardcore (au sens très large) et de magazine pour hipsters par les autres, parce qu’on parle d’Indie Rock ou de genres musicaux soi-disant « cérébraux » ou intellectuels (ah ah, la bonne blague, s’il y a bien un milieu dans lequel je n’ai jamais rencontré un seul véritable « intellectuel », c’est bien celui de la musique, mais certains ont l’impression d’être en face d’un groupe formé par des diplômés du MIT dès qu’ils entendent un riff dissonant ou un rythme impair, donc bon). Bref, c’est comme ça, certains en sont encore là… J’estime être chanceux d’avoir été adolescent à la toute fin des années 80 et au début des années 90, une époque où le Metal s’ouvrait à plein d’autres genres musicaux et ou la presse Metal était obligée de suivre le mouvement et de parler aussi bien de Sonic Youth, Nine Inch Nails, Bad Brains, Beastie Boys, Red Hot Chili PeppersMeat Puppets ou The Jesus Lizard que de Bon Jovi, Obituary, Paradise LostThe Cult et Testament. Et à côté de ça, tu avais des magazines encore plus ouverts, comme Rage, toujours lui, dans lequel tu passais d’un article sur Radiohead à un sur Napalm Death et à un autre sur Aphex Twin sans que ça ne choque personne (en tout cas pas leurs lecteurs). Je n’ai donc jamais compris les puristes ni même ce besoin d’appartenir à un clan, avec des règles, un uniforme, je dirais même que j’ai toujours détesté ça, ce qui explique que New Noise est ce qu’il est. Mais effectivement, c’est ce qui fait notre particularité, et j’espère qu’on aura donné envie à certains lecteurs de découvrir d’autres genres musicaux que ceux avec lesquels ils avaient le plus d’affinités jusqu'alors. Enfin, je constate déjà que c’est le cas : on a récemment mis en couverture des groupes comme HealthBoy HarsherAlgiers, Lysistrata ou Idles. Les quatre derniers ont bénéficié d’un buzz, mais qui ne sort que très peu du cadre des médias ou des festivals Indie Rock / Pop. On fait donc découvrir ce genre de groupes à la partie de notre lectorat dont les goûts penchent plutôt du côté du Metal / Hardcore et affiliés et beaucoup apprécient ! Et j’imagine que nous avons fait ou que nous allons faire découvrir Alcest ou Oranssi Pazuzu à des lecteurs aux goûts plus Rock / Indie Rock. Durant longtemps, cette ligne éditoriale, pas très claire pour certains, nous a causé du tort parce que les labels Metal préféraient passer de la pub dans les magazines Metal et les labels Indie Rock dans les magazines Pop, Rock ou Indie Rock. Mais ces dernières années, ça s’est amélioré de ce côté-là.

  

Il y a eu quelques soirées New Noise pour des concerts. C’est un peu à part d’un magazine, est-ce que tu peux revenir sur ça ? La volonté de créer / organiser des concerts ?

L’initiative vient des salles, le Trabendo, puis Petit Bain. D'autres nous ont démarchés aussi, mais on ne veut pas multiplier les soirées dans trop de lieux différents, ça n’aurait plus trop de sens. En tout cas, la plupart ont vraiment bien marché, notamment la double soirée de juin dernier au Trabendo avec Year Of No Light, Hangman’s ChairJC Satan, Jessica93Vox Low et White Heat, pour nos quinze ans. On est heureux de programmer des groupes qu’on aime et ces soirées sont le meilleur moyen de faire de la promo pour nous (nous n’avons pas tellement les moyens d’en faire autrement), elles font parler du magazine. J’ai répondu à pas mal d’interviews avant et après l’événement et je ne sais pas si c’est la seule raison, mais depuis mai / juin derniers les ventes du magazine sont allées en augmentant… Du moins jusqu'à la crise sanitaire actuelle. Je n’ai pas les chiffres de ventes du numéro actuellement en kiosque, le 52, et je n’ai aucune idée de comment va se vendre notre n°53 avec Oranssi Pazuzu et Igorrr en couverture, car c’est bien évidement la première fois que nous sortons un numéro dans un contexte pareil. On avait d’autres soirées en préparation, une calée à Petit Bain le 23 mai (repoussée au 25 août) avec Health, Pencey Sloe et Dead et deux autres au Trabendo en juin, qu’on pense repousser à octobre. On verra… 

Ça serait quoi les principales difficultés que vous rencontrez actuellement pour continuer d’éditer New Noise ?

Le Covid-19, la hausse perpétuelle du prix du papier, les réseaux sociaux, YouTube, le manque d’ouverture et de curiosité des gens, leur flemme (de lire), la culture du tout gratuit, le dépôt de bilan récent de Presstalis (l’un des deux seuls distributeurs de presse en France, le plus gros, new Noise est distribué par l’autre, MLP, mais si Presstalis coule bel et bien tout le secteur va être impacté), et j’en oublie probablement. Mais bon, je n’ai pas envie de me plaindre non plus, c’est difficile dans de nombreux secteurs, et on a toujours trouvé des solutions à tous les problèmes ces quinze dernières, ça durera encore le temps que ça durera, tout a une fin. New Noise n’est pas à plaindre, voilà 16 ans que le magazine existe, que certaines personnes arrivent à en vivre plus ou moins correctement selon les périodes, que 95% des gens qui y ont participé ou y participent encore me semblent heureux de le faire, et ce n’est pas sur le web que nous aurions pu y arriver.

Pentacle (Avril 2020)

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Commentaires

Digital DogLe Vendredi 08 mai 2020 à 01H30

total respect, jamais raté un numéro, je suis de la même génération que M. Drago et j'étais déjà lecteur de RAGE évidemment... longue vie!

Arnaud1973Le Lundi 27 avril 2020 à 20H46

Très bon interview et très intéressant.
J'ai un peu suivi les différentes incarnations de New Noise (j'étais même abonné à un moment : en cadeau un CD de Dinosaur JR que j'ai découvert à ce moment là - ne connaissais que de nom jusqu'alors).
J'aime beaucoup la diversité des styles abordés et la quantité de chroniques des albums
Superbe magazine qui m'a fait me pencher vers des artistes sur lesquels je n'aurais pas forcémment jeté une oreille