Gold Rennes - Les Lunatiques, 2019



En 2017, Gold sort son second album, Optimist, chez Van Records. Le groupe originaire des Pays-Bas commence à se faire une renommée hors de leurs frontières, avec une musique sombre et froide entre Dark-Rock / Post-Punk / Doom et Psyché. Why Aren't You Laughing ? vient de sortir cette année chez Artoffact Records et poursuit dans cette voie d'un Rock très personnel et intimiste. Après un concert cet été au Hellfest, Gold revient en Bretagne au festival Les Lunatiques en ce beau mois de septembre ensoleillé. L'occasion pour nous de nous entretenir avec Milena (Chant) et Thomas (Guitare) les deux compositeur/compositrice du groupe.

On a une asso qui organise des concerts à Nantes et il me semble qu’on vous avait invité l’année dernière. Vous aviez joué au Ferrailleur, ou à la Scène Michelet…

Thomas : À la Scène Michelet, oui ! C’était un des concerts les plus sympas qu’on n’ait jamais fait, je pense.

J’aime beaucoup écouter votre musique dans des petites salles. Je vous ai vu au Hellfest et c’était cool, mais je trouve qu'elle passe mieux dans des lieux plus intimistes.

Milena : C’était tellement grand, tellement grand… Et c’était tellement tôt le matin. (rires)

Thomas : Et c’était un set super court, ça aussi c’était un peu bizarre. Je trouve ça bien mieux de jouer une heure que de jouer une demi-heure.

Milena : Oui, je pense que tout le monde est d’accord là dessus, sauf les groupes de Punk. (rires)

Et ce soir vous jouez… ?

Thomas : Une heure, oui, donc c’est parfait.

J’aimerais parler de votre nouveau disque. Pour moi il est plus sombre qu’Optimist. Est-ce que c’est quelque chose que vous avez voulu mettre en avant quand vous avez commencé à composer ?

Milena : Le fait qu’il soit plus sombre, tu veux dire ? C’est intéressant, je pense qu’on a juste écrit de manière organique et qu’on n’a pas vraiment réfléchi à où ça allait. Ce que je pense, par contre, c’est qu’il y a beaucoup de sujets qui n’étaient pas optimistes sur cet album. Et je pense que le son est plus clair, donc on peut vraiment entendre ce qui est dit.

Thomas : Oui, il y a plus d’impact parce qu’il est plus direct, au moins en ce qui concerne les paroles.

Milena : Je ne sais pas si c’est le cas pour le son, par contre.

Thomas : Je ne sais pas, c’est marrant, c’est une des choses pour lesquelles j’étais un peu anxieux d’avoir des réactions quand l’album est sorti. J’étais impatient de savoir si les gens allaient ressentir les émotions et comment ils allaient les ressentir. Les premières réactions étaient super intenses, les gens pleuraient même à la première écoute, et j’étais genre « whoah ». Je ne m’attendais vraiment pas à ça, j’étais super content d’entendre ça, même si je ne suis pas là pour faire pleurer les gens. (rires)

Milena : Oh, un petit peu. (rires)

Thomas : Mais ça m’a même soulagé d’entendre ça, les émotions et les sentiments derrière la musique étaient tellement bien transposés.C’est peut-être aussi que les gens se concentrent plus sur la forme de la musique, puisque la production est beaucoup plus claire. On peut simplement écouter les mélodies comme de la musique, comme des suites de notes, parce qu’on les entend très bien.

Milena : C’est ce que je veux dire quand je dis « plus clair » : d’une certaine manière on ne peut pas vraiment éviter le propos, on ne peut pas écouter superficiellement… Je pense que ce qu’on dit, ce sur quoi on chante, est sans équivoque. 

Thomas : Ce n’est pas qu’on veuille faire un album plus sombre, c’est qu’on fonctionne comme ça, aussi. No Image et Optimist étaient tous les deux assez sombres, je pense que c’est juste comme ça. Et si Gold faisait un album qui n’était pas sombre ce ne serait plus Gold. (rires)

Pour moi, un des points forts de Gold est votre façon de composer et de faire des refrains marquants. Est-ce que c’est quelque chose que vous travaillez spécifiquement quand vous composez ?

Thomas : Je pense que oui, mais c’est aussi naturel pour nous, en quelque sorte. On a justement parlé de notre musique hier avec les autres membres du groupe. C’est marrant, des fois tu dois le faire, en tant que groupe. C’est un sujet qu’on évite souvent, mais des fois c’est bien d’en parler.

Milena : On évite un peu, c’est pas intéressant quand on est indépendants, c’est comme ça. Mais parfois on en parle, oui.

Thomas : On en parlait donc hier avec le groupe dans les coulisses du concert, et une des choses qu’on disait c’était qu’en fait on aime vraiment la musique Pop. Même si beaucoup de musiques extrêmes ou expérimentales peuvent quand même avoir une composition plus ou moins claire, du moins dans la musique que j’aime. Il y a toujours quelque chose dont on se souvient dans ces titres là, une sorte de structure couplet-refrain-couplet, même si c’est de la Harsh Noise ou autre. Je n’ai jamais vraiment aimé l’Ambient ou la musique qui louvoie et qui ne va nulle part.

Milena : Et je pense aussi qu’on écrit vraiment des chansons. Ce serait impossible pour moi d’écrire des titres à partir d’une jam. On écrit juste les morceaux, on commence à écrire: la première partie, la deuxième partie, parfois la deuxième ou la troisième partie deviennent le refrain, mais ce n’est pas vraiment…(À Thomas) Non ?

Thomas : Oui, je pense que les meilleures chansons sont celles où l’accroche, les émotions et l’idée de progression se rencontrent. Il y a beaucoup de musique avec une forte idée de progression, mais il n’y a pas vraiment d’accroche. C’est là que tu me perds. J’aime la musique qui accroche. Et parce que c’est de la musique que j’aime, c’est aussi probablement de la musique que je vais écrire.

Est-ce que vous aimeriez écrire des morceaux longs en faisant une jam, par exemple ?

Thomas : On n’y arriverait probablement pas.

Milena : Je pense que je ne pourrais pas. (rires) Ça m’agace trop. Ce qu’on fait quand on écrit nos chansons, c’est qu’on écrit ensemble à la maison. On se concentre juste sur la guitare et je chante. On commence et ce que j’essaye toujours de travailler dès le début, c’est la structure. On ne fait jamais vraiment que écrire, écrire, écrire une mélodie, on écrit juste des petites parties et ensuite on décide de quelle structure on leur donne. On fait ça comme ça : si Thomas a une progression d’accords ou un rift sympa par exemple, je lui demande de les jouer encore et encore, et s’il se passe quelque chose, il se passe quelque chose. Parfois on arrête parce que ça ne fonctionne pas. Mais la plupart du temps, d’une façon ou d’une autre, il y a ce moment presque magique (rires) où j’ajoute quelque chose et on commence à écrire. Et là, souvent, je passe en mode « oh, c’est une idée stupide, non ? », et Thomas me dit « non, essaye encore », et c’est parti. Parfois c’est sans mots, parfois c’est tout de suite avec des paroles. Je me souviens de quand j’ai écrit Old Habits, qui est un titre plus ancien. Je me rappelle avoir écrit les paroles tout de suite, sans même y réfléchir. C’est plus ou moins une jam…

Thomas : C’est une mini-jam maison. (rires)

Milena : Mais je pense que je me sentirais mal à l’aise de faire ça avec plus de monde. C’est facile de faire ça parce que c’est juste nous, à la maison, ce qui rend les choses très intimes. On peut faire des erreurs ou tester les trucs les plus stupides et ne pas être mal à l’aise, parce que c’est juste nous. C’est agréable.

Et vous composez toujours ensemble ?

Milena : Oui, on écrit toujours le cœur du morceau ensemble. Ensuite, quand on a une structure, des choses pour la guitare, parfois des choses pour la basse et une idée de la batterie, on va à notre salle de répétition et on le joue aux autres. Ils écoutent, ils disent ce qu’ils en pensent et ensuite on essaye de la jouer ensemble.

Est-ce que les autres musiciens apportent leurs idées ?

Milena : Oui, ils amènent leurs idées. On donne de la place à notre batteur Igor pour qu’il écrive ce qu’il a envie d’écrire, et parfois notre autre guitariste ajoute quelque chose, et notre basse est le plus souvent écrite par notre bassiste.

Avez-vous changé votre approche pour composer ce disque ?

Milena : Non, je pense qu’on a trouvé notre façon de fonctionner.

Thomas : Oui, je crois que ça a toujours été comme ça, depuis le début.

Milena : Mais c’est drôle, je pense qu’on peut entendre que les chansons étaient plus acoustiques quand on a commencé. Ce n’est pas acoustique sur l’album mais on peut entendre que ça a été écrit sur une guitare acoustique. Imagine-le (Thomas) jouer un riff de Black Metal sur une guitare acoustique. (rires) C’est bizarre mais ça marche, donc on fait ça à la maison. C’est toujours un peu étrange d’écrire comme ça parce que j’ai l’impression que la chanson est déjà terminée, mais après on va à la salle de répétition et ça devient très bruyant. Je dois aussi toujours m’en détacher, ensuite on recommence à écrire. C’est comme écrire un titre en deux fois, en fait. Et des fois en six fois, parce que ce n’est pas écrit en une étape. Parfois on peut écrire une chanson pendant la journée et ensuite on la répète le soir avec le groupe et c’est bon. Mais des fois ça prend des semaines, on essaye encore et encore et on l’emporte avec nous parce qu’on a l’impression que ça ne fonctionne pas quand on la joue avec le groupe. Alors on revient avec de nouveaux riffs ou un nouveau refrain ou autre chose, et là on essaye encore une fois. Pour Please Tell Me You’re Not The Future, je crois qu’on a écrit ce titre…

Thomas : Je crois qu’il y a eu quatre versions différentes avant qu’il ne devienne ce qu’il est. Et parfois la chanson est écrite vraiment très vite, comme Taken By The Storm. Même si on dirait que c’est un titre complexe, c’était vraiment deux sessions de répétition et pas beaucoup de prise de tête. À un moment on a rajouté une fin qui n’y était pas au début, mais c’était vraiment une piste facile à écrire pour nous.

Milena : Oui, c’était facile, on a eu de la chance.

 

J’aimerais parler de la couverture de l’album...

Thomas : C’est le sujet préféré de beaucoup de gens. (rires)

La couverture me met vraiment mal à l’aise, est-ce que c’est quelque chose que vous souhaitiez provoquer ?

Thomas : J’aime quand l’art met mal à l’aise, oui.

Milena : J’aime être mal à l’aise.

Thomas : Ah oui ? (rires) Je n’en suis pas si sûr.

Milena : Pas toujours, mais quand j’écoute de la musique, oui. J’aime ressentir des choses nouvelles.

Thomas : Oui, pour les films ou l’art c’est clair. Mon œuvre d’art préférée, peut-être de tous les temps, c’est la troisième saison de la série Twin Peaks de David Lynch. C’est une expérience tellement gênante, mais c’est incroyable !

Milena : Mais ça dépend aussi de ce que tu vois dans cette pochette, parce qu’il y a beaucoup de gens qui ne la trouvent pas si perturbante. Il y a aussi beaucoup de gens qui la trouvent perturbante, donc (à moi) tu n’es pas le seul. (rires) Quand on l’a vue on ne l’a pas trouvé gênante (à Thomas), pas vrai ? J’ai trouvé qu’elle donnait une impression de vulnérabilité.

Thomas : On a travaillé avec l’artiste Daniëlle Van Ark, d’Amsterdam. Elle a sélectionné des photos qui lui semblaient pouvoir marcher pour la pochette et c’était la dernière photo qu’elle nous a envoyé. On l’a vue séparément et on a tout de suite tous les deux pensés que ça pourrait être la bonne. Je pense que ce que j’aime dans cette photo c’est l’idée de superposition. Même si c’est juste une photo et qu’il n’y a rien d’ajouté par-dessus. C’est parce qu’il se passe tellement de choses dans un si petit cadre, même en vrai on ne voit probablement pas plus d’un petit mètre carré. Mais il se passe tellement de choses, avec la femme qui se cache, les mains…Et surtout ce qu’on ne voit pas, tu sais, c’est ça qui fait la photo, ce qu’on ne voit pas.

Milena : Oui, c’est aussi ce qui plaisait à l’artiste. Parce que c’était une photo plus grande mais elle l’a recadrée, elle trouvait que c’était ça l’important pour la photo, pour l’album.

Thomas : C’est aussi son style en quelque sorte, sa vision : elle aime travailler en superposant des éléments. Et je pense que ça va bien à Gold, parce qu’il y a plein d’éléments superposés dans Gold aussi. Même très directement dans la musique, tu vois, il y a plein de choses. Mais je pense que la façon dont on montre la vie et la façon dont on se présente ont différentes couches aussi, je pense que c’est ça qui m’a frappé dans cette œuvre.

Milena : Oui, j’ai aussi aimé le fait que ce soit une vraie photo, que ce soit des vrais gens et que ça se voit. On ne peut pas dire que ce soit quelque chose de prétentieux, ce qui convient bien à notre musique.

Est-ce qu’elle a travaillé sur Optimist ?

Thomas : Non, on l’a fait nous même.

Et pourquoi un bébé qui pleure ? (rires)

Thomas : C’est Milena, le bébé.

Milena : Oui, c’est une photo de moi bébé.

Thomas : C’est quelque chose ça : peut-être qu’on aurait dû mettre une note sur l’album parce que personne ne sait que c’est Milena, plein de gens pensent que c’est juste une bébé qui pleure. Non, c’est notre chanteuse, c’est notre compositrice !

Milena : Oui, on trouvait qu’Optimist était un album tellement personnel qu’il fallait une approche très personnelle pour la pochette. Avant ce dernier album on a fait toutes les pochettes nous-même, et on avait des propositions pour Optimist aussi, mais quelque part ça ne collait pas. On n’en était pas contents. Et je ne sais plus pourquoi, on a pris cet album photo, on a trouvé la photo et on a pensé que c’était une bonne idée.

Thomas : Oui, je crois qu’on feuilletait l’album…

Milena : Mais pas pour ça.

Thomas : Je ne crois pas, et je crois qu’on a vu la photo et on s’est dit pourquoi pas, ça pourrait être la pochette.

Milena : Ce qui est chouette, aussi, c’est que c’est une photo de la photo, ce n’est pas l’original. C’est un peu la même chose que pour la pochette de Why Aren’t You Laughing ?.

Thomas : Comme c’est un album de photo de famille, ta mère avait écrit quelque chose en dessous. Je ne me rappelle pas de ce qu’elle avait écrit mais ça avait un côté très optimiste. C’était sur l’effort....

Milena : Mon enfance était assez stricte et pas toujours heureuse, mais ma mère était très poétique. Elle pensait que c’était sympa de ne pas prendre de photos que des choses heureuses, comme les anniversaires, les fêtes, les gens souriants etc. Elle pensait que c’était bien d’avoir des photos comme ça aussi. C’est une des première photos qu’elle a prise de moi où je ne suis pas en train de rire. Bien sûr, il y a des tonnes de photos de moi bébé où je ris, où j’ai juste l’air bête. Et il y a aussi des tonnes de photos de moi en train de tomber, de pleurer ou le visage en sang… Elle prenait toujours notre appareil photo, elle m’a montré la vie en quelque sorte. J’ai tous ces albums vraiment cool qui montrent les hauts et les bas de ma vie. Je connais beaucoup de gens qui ont aussi des albums photos, mais ils ne voient que les photos heureuses, et ils ne savent pas s’ils ont vécu des moments plus sombres. Et cette photo n’est définitivement pas sombre, c’est juste un bébé qui pleure.

Thomas : Oui, parce qu’elle est tombée ou quelque chose comme ça.

Milena : Je trouvais ça chouette et ça a aussi clairement inspiré ma façon de voir la vie.

Thomas : Oui, et pour en revenir à la superposition… Beaucoup de gens voient ça autrement, mais pour moi l’optimisme c’est essayer, essayer d’améliorer sa vie ou de faire évoluer une situation en quelque chose de meilleur. Et il y a toujours le risque d’échouer, l’échec est presque inhérent à l’optimisme en fait. Pas toujours, mais il n’y a pas d’optimisme sans échec parce que si tu essayes quelque chose de différent, si tu veux améliorer quelque chose, il y a toujours une bonne chance que ça ne marche pas. Et il y a quelque chose de positif dans ce bébé qui pleure. Elle s’est dit qu’elle allait aller quelque part ou se lever, mais elle est tombée à plat ventre et elle a pleuré. Et c’est une métaphore pour la vie, une métaphore pour l’optimisme.

Milena : Je ne suis absolument pas optimiste, et je pense que c’est assez drôle. (À Thomas) Tu es très optimiste, du coup peut être que la couverture c’est moi et le titre c’est toi. (rires) C’est un peu comme ça que ça marche et c’est cool.

Vous avez changé de label pour ce disque, avant vous étiez chez Ván Records, pourquoi avez-vous changé ?

Milena : Je pense qu’on sentait qu’il nous fallait quelque chose de nouveau. On a une bonne relation avec les gérants de Ván Records, une très bonne relation. On a été très heureux et très chanceux de sortir nos trois premiers albums avec eux. Même quand on commençait juste et qu’ils ne savaient pas ce qu’ils allaient sortir, on leur a juste dit qu’on voulait sortir quelque chose et ils ont dit oui, en gros. On a plus ou moins une relation amicale. Ils nous ont vraiment aidé pendant toutes les années où on a travaillé avec eux, mais ce qui est étonnant c’est que Ván Records est surtout connu pour leur musique extrême. On est clairement pas aussi extrême que les groupes qu’ils sortent, ils sont très bons en marché de niche. Je pense qu’il était temps pour nous de voir ce qui arriverait si on sortait quelque chose sur un label différent, à quel point on serait entendus, et si d’autres personnes pourraient s’y intéresser. Je pense que les gens qui écoutent Ván Records nous connaissent et nous écoutent encore, mais c'était bien d'essayer autre chose.

Thomas : Oui, je pense que Ván Records nous a ouvert beaucoup de portes, mais ils ont été les premiers à dire qu’on avait probablement atteint nos limites avec eux, que c'est tout ce qu’on pouvait faire ensemble et qu’on ne pouvait sans doute pas pousser davantage. Et Artoffact Records était là. Je pense que c'est un label très intéressant parce que c'est un marché totalement différent, ils se sont spécialisés dans la musique électronique, le Post-Punk et la New Wave et ils ont plein d’expérience là-dedans.

Milena : C’est aussi une niche, mais une niche totalement différente.

Thomas : Je ne sais pas pourquoi, mais ce qui est intéressant depuis que Why Aren't You Laughing ? est sorti, on est encore plus appréciés par la scène Metal. Maintenant qu’on n’est plus chez un label de Metal, j'ai l'impression qu’on est plus dans cette scène qu'avant, je ne me l’explique pas.

Vous pensiez que ça allait changer votre public ?

Thomas : Ça n’a pas vraiment été le cas.

Milena : Ça n’a pas vraiment été le cas, non.

Thomas : Notre public a grandi, mais c'est toujours un public Metal plus qu'un public gothique ou un public Punk. Je ne sais pas pourquoi, parce qu’on pourrait s’attendre à autre chose. Après bien sûr, il y a des éléments dans Why Aren’t You Laughing ? qui sont les éléments les plus Metal qu’on ait eu jusqu'ici, d’une certaine manière. Le Black Metal est plus présent dans le nouvel album. C'est peut-être ça, je ne sais pas. Beaucoup de gens ont tendance à penser que les fans de Metal sont fermés, mais ils sont parmi les amateurs de musique les plus curieux en fait, et ils sont très ouverts à ce que fait un groupe comme le nôtre. Je pense que c’est aussi ça.



Je pense que Dool aussi a le même public que vous, eux aussi dans un registre assez Rock… Milena, j'aimerais parler de ta façon de chanter : on dirait que tu parles aux gens parfois, est-ce que c’est quelque chose que tu travailles ou que tu fais naturellement ?

Milena : Je pense que je le fais naturellement, je pense que - (à Thomas) dis moi si je me trompe - je suis une personne assez directe. Je peux aussi être timide, mais la plupart du temps, je suis plutôt directe. J'ai une opinion et ça m'aide sans doute à parler aux gens : j'aime bien leur dire ce que je pense. Je crois que c’est ça qui se passe sur l’album, mais c'est aussi parce que c'est notre musique. C’était déjà notre musique dans les albums précédents, mais là c'est plus personnel. Je ne suis pas sûre, je n'ai jamais vraiment travaillé sur des trucs techniques sur ma voix, je le fais comme j'ai envie de le faire. Et évidemment, j'ai des techniques parce que j'ai besoin de le faire tous les soirs en tournée, mais ce n'est pas comme si je réfléchissais sur comment je chante.

Thomas : Je pense que c'est ça la qualité de son chant, la qualité que tu décris, c'est qu'elle te parle à toi, l’auditeur. C'est parce que Milena ne prend pas une fausse voix, elle n’utilise pas des techniques théâtrales ou quoi, sa voix est toujours claire, intime et personnelle. C'est ta voix honnête qu’on entend, et je pense que ça aide.

Milena : Oui, par exemple, on écoutait Killing At Least 13 il y a quelques jours... On conduit pendant des heures et des heures, et des fois on ne sait pas quoi écouter. Et puis à l’occasion, une fois de temps en temps, même pas une fois par an, on écoute une de nos propres composition, Thomas a pensé que ce serait drôle.

Thomas : C’était pas drôle, j'avais juste l'impression que…

Milena : L’impression que c’était le moment ? (rires) Mais je me souviens que je me suis assise quand on l’a enregistré. Normalement c’est plus logique de se tenir debout quand on chante parce que c'est plus facile de respirer et d'atteindre les notes. Mais pour Killing At Least 13, j'étais assise quasiment comme je le suis maintenant, donc très ramassée sur moi-même.

Thomas : En train de chuchoter dans le micro.

Milena : Oui, ce qui rend les choses très personnelles et très directes sans avoir à chanter très fort. Mais c'est parce que je n'y avais pas vraiment pensé avant. Je le faisais debout et j'avais l'impression que ça ne sonnait pas comme je voulais. Et j'ai dit à Gomez, notre producteur : « Est-ce qu’on peut poser le micro autrement, est-ce que je peux m’asseoir ? Je pense que ça marcherait mieux. » Et on l’a enregistré comme ça. Donc ça vient probablement naturellement.

Vos paroles sont assez tristes et sombres, est-ce que c’est difficile de chanter ces morceaux tous les soirs pendant les concerts ?

Milena : Euh… parfois. Ça dépend vraiment, c'est drôle. C'est intéressant que tu poses cette question parce que des fois on a l'impression que c'est juste…Des fois, tu as des concerts où tu as l'impression de ne pas avoir ressenti ce que tu chantais. Et puis tu chantes et les gens viennent te voir après le show et te disent qu'ils ont ressenti des choses. Tu es contente qu’au moins ça ait été transmis. Parfois je ne ressens pas personnellement d'émotions en chantant. Mais la plupart du temps, oui. Et puis il y a quelques semaines nous avons joué en Pologne, il y avait quelques personnes devant la scène qui me chantaient les paroles et j'ai pleuré sur scène. Ce qui est la chose la plus stupide à faire quand tu chantes parce que ton visage devient comme ça (parle avec une voix pleurnicharde) et tu ne peux vraiment plus rien faire. (rires) Ça ne marchait pas très bien, mais j’ai été très émue parce qu'ils connaissaient les paroles et qu'ils comprenaient de quoi elles parlaient. Oui, c’est bizarre.

Thomas : Et c'était aussi sur He Is Not, sur le message de la chanson.

Milena : Oui, c’est sûr. Après ça, on a joué Things I Wish I Never Knew, qui est aussi très émouvante. On l’a rejouée sur cette tournée, mais on a aussi évité de la jouer pendant un certain temps parce que je ne me sentais pas à l'aise pour la chanter. Donc ça dépend, je pense. La plupart du temps ce que j’aime dans les chansons, quand on n’est pas en train de les enregistrer ou de les écrire, c’est de les jouer en live. Les répéter, en quelque sorte. C’est comme si j’avais une histoire à raconter, donc c’est facile de se rappeler des paroles. Pour dire quelque chose d’un peu technique ou stupide…C'est tellement facile de raconter une histoire. Je leur raconte, c’est ça que je fais, je ne leur chante pas.

Une dernière question : depuis quelques années, j'entends de plus en plus de groupes qui viennent des Pays-Bas, comme Dool, Birth Of Joy ou Death Alley. Est-ce que vous pensez qu’il se passe quelque chose de spécial dans votre pays ?

Milena : C’est grâce à la qualité de l’eau ! (rires) Non, je ne sais pas.

Thomas : Je pense qu'il y a toujours eu de la musique intéressante aux Pays-Bas. Tu sais, dans les années 90 on avait une scène Death Metal géniale avec des groupes comme Sinister, Gorefest et Pestilence. Et bien sûr The Gathering est venu de là, et c'était un grand groupe de la scène Metal mondiale. Ils avaient tout ce truc du Metal Symphonique qu’on n’aime vraiment pas, mais qui est très apprécié dans le monde avec des groupes comme Within Temptation. Après les groupes dont tu parles on s'en fiche un peu. Mais je pense qu'il y a une bonne scène Black Metal qui arrive. Turia est un groupe fantastique, et les membres du groupe sont impliqués dans tellement de projets différents chez nous, c'est presque impossible à suivre. Mais ils ont une qualité incroyable. Bien sûr, il y a aussi Urfaust, qui est un groupe excellent.

Milena : Je pense que ça aide d'avoir juste quelques groupes qui sont vraiment cools. Ils inspirent les gens, c’est sûr, et puis la scène s’agrandit, ça s’étale sur des années. Quelque part tu te dis que tu peux peut-être atteindre quelque chose de cette manière là aussi, je pense que ça aide.

Thomas : Mais ce qui est triste, c'est que la plupart des gens ne sont pas vraiment reconnus aux Pays-Bas. Ils ont plus un impact international que national. Birth Of Joy a splitté, mais Death Alley et bien sûr Dool se débrouillent plutôt bien. C'est un peu différent parce que leur chanteur est connu aux Pays-Bas

Ce ne sont pas des gens que vous connaissez personnellement ?

Thomas : Oh, on connait très bien les gens de Dool.

Milena : Oui, le guitariste de Dool… Et sur notre premier et notre deuxième album on avait joué avec Nick Polak, c’est aussi un membre de Dool. Leur batteur a joué avec nous pendant notre première tournée quand notre batteur ne pouvait pas jouer. Notre bassiste Leyla est mariée avec un gars qui a fait partie de Dool pendant longtemps aussi. On est très proches.

Thomas : Et tu jouais avec le chanteur de Dool, donc il y a un lien très fort.

Milena : Nous avons dessiné la pochette de leur ancien album, donc… Oui, on les connaît très bien.

Thomas : Mais ça fait plaisir de voir que les Pays-Bas sont revenus dans le paysage. Même s’il n'y a pas vraiment une scène si solide que ça, je pense. On se connaît entre nous aux Pays-Bas, c'est tout.

Est-ce que vous pensez que le Roadburn pourrait aider à diffuser ce type de musique ?

Thomas : Ils le font, mais la plupart du temps c’est au niveau international et pas national. J'adore le Roadburn, on y va depuis très longtemps, mais ce serait cool s'ils avaient plus de place pour la musique hollandaise. Je pense qu'ils s’améliorent chaque année, il y a de plus en plus de groupes hollandais qui y jouent.

Milena : Oui, d'un autre côté, j'ai l'impression qu'ils essaient juste d’avoir de bons line-up, ils ne se concentrent pas sur les pays d’origine des groupes. Ils l'ont fait un moment pour la scène islandaise, mais ils l'ont fait aussi cette année pour la scène hollandaise.  

Thomas : Oui, cette année la scène hollandaise a beaucoup de place, c'est vrai.

Milena : Ils se concentrent un peu plus sur les petites scènes, et cette année c'était la scène hollandaise. L'année prochaine ce sera peut-être… pourquoi pas la scène française ?

Pourquoi pas, Perturbator est curateur au Roadburn cette année. 

Pentacle (Novembre 2019)

Merci à Louise pour la retranscription et à Thomas pour l'invitation aux Lunatiques.

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