C'est quoi gérer un label ? La réponse de Shaxul (Armée De La Mort Records)

On s'est posé une question toute bête, et on a voulu y répondre. C'est quoi gérer un label en 2019 ? Et puis en tirant sur le fil, on s'en est posées d'autres, des questions. Quel volume de travail cela représente-t-il ? Comment se faire repérer par un label aujourd'hui ? Comment vendre des disques face à la gratuité d'Internet ?
Pour nous répondre, quatre maisons nous ont ouvert leurs portes, avec des profils différant par la taille, les genres abordés, menant à des approches parfois diamétralement opposées. À dessein, nous avons gardé une trame d'interview commune afin de mettre en avant les méthodes propres à chaque écurie, tout en nous efforçant de conserver une cohérence générale. Dans la continuité de notre interview de Pauline, roadie de l'extrême, nous espérons vous en apprendre plus sur les métiers de l'ombre dans le milieu Metal actuel. 

Pour te situer, peux-tu nous dire quand tu as démarré, combien de sorties tu as à ton actif et combien d’artistes sont passés ou sont dans ton roster ?

 
Après avoir collaboré avec des labels comme End All Life Productions et Drakkar Productions dans les années 90, j'ai créé Legion Of Death Records en 2001 afin d'avoir mon propre concept. J'ai sorti 50 productions sous ce nom, essentiellement en 7"EP's. Je continue désormais sous le nom d'Armée De La Mort Records. J'ai sorti 41 CD's, 9 LP's et 9 7"EP's. Je sors très rarement plusieurs disques du même groupe, à part le mien, qui est Manzer. Ça fait donc un paquet de groupes ! Je me consacre désormais en priorité à mes propres projets musicaux que sont Manzer et Shaxul, en me faisant plaisir de temps à autre avec des signatures qui me tiennent réellement à cœur.

J’imagine que tu reçois beaucoup de démos, comment t’organises-tu pour tout écouter et faire le tri ? Est-ce que tu prends des notes pendant l’écoute ? Tu fais attention au nom du groupe, des titres, à l’artwork, ou seule la musique compte ?

Non, aucun label underground ne reçoit de demos à proprement parler de nos jours, il s'agit simplement de spams de la part de groupes horribles qui ne comprennent absolument rien à rien. Fût un temps, je prenais le temps d'écouter et de répondre. Vu ce qu'est devenue la scène, à savoir une majorité de groupes inutiles rêvant de signer sur de gros labels à gerber et jouer à de gros festivals de merde qui serait une consécration dans leur cervelle d'ados finis à la pisse, j'efface tout simplement les messages. Car bien sûr, il ne s'agit que de mails. Il y a des siècles que je n'ai pas reçu une demo en format physique. Enfin bon, pour le reste de la question, je ne fais attention à rien dans le cas précédemment évoqué puisque je n'en ai rien à foutre lorsqu'il s'agit de ces groupes qui écrivent juste parce qu'ils ont trouvé ton adresse mail totalement par hasard, sans rien savoir du label. Mes choix sont extrêmement drastiques depuis des années et je choisis qui j'aimerais produire. Il s'agit d'artistes que je connais vraiment bien, avec qui j'échange énormément. Dans ton énumération, il manque clairement l'aspect humain, je ne peux pas concevoir de sortir un disque si je ne suis pas en adéquation avec le groupe. Bien sûr qu'il faut que la musique tue, mais aussi cliché que ça puisse paraître, ce n'est pas que de la musique. Il y a donc le concept, les paroles, et l'univers visuel que le groupe souhaite développer. Il faut une identité propre, sinon c'est juste un groupe lambda, noyé dans la masse de bouses qui inondent la scène aujourd'hui.
Shaxul (au centre) et son groupe Manzer

Quelle est la routine quotidienne d’un gérant de label ? Qu’est-ce qui représente le gros du travail ?

Il y a beaucoup de correspondance et de communication, que ce soit avec les groupes pour préparer une sortie, ou les labels pour faire des trades et ainsi étoffer la distro. Il faut évidemment faire des paquets et envoyer les commande ou trades. J'effectue les layouts de mes propres productions, ça fait donc partie de mon travail quotidien également. Je fais des stands aux concerts dès que possible. Et je réponds régulièrement à des interviews, la preuve héhé. Il y a la partie promotion sinon, mais c'est devenu minime de nos jours, il y a très peu de zines valables, les flyers n'ont plus aucun impact, etc. La promotion a surtout lieu sur les réseaux sociaux, ce qui me fait royalement chier mais pas le choix à notre époque, et sur plusieurs centaines de "likes" bien hypocrites, je vais vendre un ou deux CD's...

Signerais-tu un groupe qui ne te plaît pas plus que ça mais qui aura une résonance chez les auditeurs ?

Absolument impossible. Je conçois que ce soit la norme pour les labels qui font du business à l'extrême, puisque le Metal est devenu un produit de grande consommation tout à fait banal de nos jours, dénué de toute sa subversivité. Mais je chie bien à la gueule de cet état d'esprit de merde. Je signe avant tout ce qui me plaît, par pure passion désintéressée. Et si ça peut plaire à des gens de bon goût, alors c'est gagné.

Ton label a une esthétique définie en terme de genre, de pochettes, etc. L’objectif est de proposer un catalogue cohérent ? Est-ce une nécessité aujourd'hui de rester dans une sorte de niche et de ne pas trop s’éparpiller ?

Je ne pense pas qu'il y ait une esthétique définie pour Armée De La Mort Records. Chaque groupe a la sienne d'ailleurs. Je suis axé sur tout ce qui est old school mais le dernier Stonewitch (Heavy/Doom Metal) n'a esthétiquement rien à avoir avec l'album de Goatvermin (Black/Death Metal bestial), par exemple. Manzer a une ligne directrice bien précise en ce qui concerne le sujet, mais encore une fois, le label en lui-même n'en a pas. Ou alors il s'agirait d'en imposer une à tous les groupes, ce qui serait une absurdité totale. Un label doit soutenir les groupes, pas l'inverse. L'important n'est pas tant l'esthétique au sens premier, mais plutôt le concept. Je suis connu pour dénicher et sortir des groupes venus du fin fond du trou du cul du monde, un pote m'avait un jour surnommé le "Max Havelaar du Metal" hahaha... Enfin en tout cas, on me connaît surtout pour ça, et c'est positif car ceux qui connaissent un tant soit peu le label le cernent tout de suite.
Tu as sans doute déjà fait face à des difficultés en voulant signer un groupe ou sortir un disque, peux-tu nous en parler ?
 
Il y a bien longtemps, j'ai essuyé deux ou trois refus de la part de groupes qui visiblement avaient les yeux plus gros que le ventre et ils ont jugé mon label trop "petit". Par exemple, je voulais faire une ré-édition en double CD des enregistrements de Death Power (France). Mais l'un des membres voulait absolument être distribué à la FNAC et ce genre d'enseignes sur lesquelles, comme tu t'en doutes, je chie copieux (sic). Ce n'est pas mon univers du tout. J'ai donc dû annuler et c'est Triumph Ov Death qui a finalement sorti ce projet, le groupe ayant un peu revu sa copie. C'est bête puisque mes productions sont distribuées partout dans le monde, c'est mieux que de voir un CD croupir dans un putain de supermarché à un prix exorbitant, mais enfin, ce n'est pas bien grave. Autrement, il y a des difficultés mais qui font partie du travail de label. Parfois, la communication avec un groupe est difficile simplement parce qu'ils n'ont pas l'expérience ou alors ils sont carrément feignants. Mais rien n'est facile, et ce serait bien que les gens qui veulent faire un label le comprennent, car l'underground est saturé par ce que j'appelle des "hobby labels", des ploucs qui pense qu'avoir un label est facile et trop cool. Ils arrêtent souvent très rapidement et du coup la scène en pâtit. Mais c'est bien trop demander que de réfléchir au "métalleux" d'aujourd'hui, qui n'est qu'un mouton décérébré.

Fais-tu ou as-tu déjà fait des sorties en collaboration avec un autre label ? Quel est l’intérêt d’avoir un partenaire dans ces cas-là ?

J'ai fait une seule sortie en collaboration avec Emanes Metal Records et Under Siege Records, il s'agit du split 7"EP Children Of Doom / The Bootle Doom Lazy Band. J'ai eu l'impression de ne pas avoir vraiment sorti ce disque. Je préfère ne plus en refaire, du coup. Je souhaite gérer une production de A à Z, pour éviter toute surprise et être sûr que ce soit bien fait. L'intérêt est souvent financier dans le cas d'une collaboration, surtout dans le cas d'un vinyle où les frais sont très lourds, mais je préfère sortir un peu moins de disques et tout assumer en tant que label.

Y a-t-il une sortie qui te rende particulièrement fier ?

Non, c'est trop difficile de choisir. Je choisis toujours drastiquement les projets, et encore plus aujourd'hui. Du coup je suis toujours fier de mes productions. Je pourrais bien sûr citer les 7"EP's de groupes venus de contrées méconnues où il n'y avait jamais eu de sortie vinyle auparavant, mais il y en a eu pas mal sur Legion Of Death Records.

Avant l’explosion d’internet beaucoup de labels ont pressenti une crise du disque et nombre d’entre eux ont dû fermer leurs portes. Aujourd’hui, avec une boutique en ligne, des média comme bandcamp, youtube, des chroniques dans diverses langues, est-ce que tu dirais qu’internet est toujours un danger pour un label de musique underground ? 

C'est bien sûr la raison du mal-être général et mondial des labels underground. La majorité ressent cela. Mais attention, Internet est une chose, et quelque part, il a bon dos. Car le problème principal, n'est-ce pas l'utilisation que les gens en font ? Internet, c'est donner de la confiture aux gorets, comme on dit par chez nous. J'ai une page bandcamp et je poste aussi sur YouTube, et ma vision, c'est que ce sont des plateformes pratiques pour écouter avant d'acheter. Sauf que les gens étant de plus en plus des mollusques à cause de la facilité et la gratuité qu'offre Internet, qu'ils se contentent d'écouter en streaming mais n'achètent quasiment plus rien. Je fais régulièrement des stands, et à une époque, les gens rigolaient en voyant des vinyles et des cassettes, et bien maintenant, c'est aussi pour les CD's, genre "ça existe encore ?"... Je ne peux même pas les insulter en leur disant de se foutre leurs mp3 pourris dans le cul, vu que par essence, c'est de la musique dématérialisée... Leur disque dur peut-être ? Bref, je suis très pessimiste quant à l'avenir de l'underground. Les acteurs les plus investis constituent une espèce en voie de disparition.

Question peut-être un peu polémique : penses-tu que le téléchargement illégal fait du mal ? A mon avis ça pousse à la découverte, et un auditeur conquis ira au final acheter le disque, du merch, ou ira voir le groupe en live.

Héhé y'a vraiment pire comme polémique, ça va, tu peux y aller, t'as de la marge avec moi ! Evidemment que le téléchargement illégal fait du mal. En fait, ça rejoint ma réponse précédente. Ton raisonnement est cohérent, je trouve aussi que c'est bien pratique, car j'ai connu l'époque où on ne pouvait pas se fier à grand-chose avant d'acheter, à part un descriptif de 3 mots sur un mail-order photocopié, ou bien sûr une chronique dans une fanzine, donc là, c'est un avantage que la modernité nous apporte. Mais crois-tu réellement que tous les gens qui apprécient vont passer le cap de l'achat ? C'est bien le problème, ce cap-là est de moins en moins franchi ! Les gens préfèrent investir dans des futilités de monsieur Tout-le-Monde, tout en prétendant de manière hypocrite et mensongère que le Metal est leur plus grande passion. Avant, le vrai passionné courait acheter des disques dès qu'il avait 3 francs 6 sous, c'était la base. Pourquoi se faire chier à acheter alors qu'on peut écouter gratos en ligne ou en téléchargeant illégalement ? Voilà où on en est... D'un autre côté, même si la fréquentation baisse aux concerts (c'est un autre sujet qui touche aux gros festivals sans âme), les gens qui se déplacent savent pourquoi ils le font et c'est vrai que souvent, ils soutiennent les groupes en allant aux stands. Par exemple, dans le Poitou, il y a eu Anal Vomit qui a joué à Niort en juin 2018. Ce sont des légendes au Pérou et un groupe hyper respecté dans toute l'Amérique Latine, en France c'est juste un groupe inconnu au nom rigolo pour le métalleux-beauf de base. Ils ont joué devant 40 personnes, c'est triste mais leur stand s'est fait dévaliser. Donc bon, on peut y voir un côté positif, car c'est la preuve qu'il reste des acharnés un peu partout, mais les chiffres baissent sans arrêt...

A l’approche des années 2000 on a eu le droit à un discours sur le retour du vinyle, et même de la cassette dans une moindre mesure. Déjà, est-ce que ces formats ont disparu à un moment de ton catalogue ? Quel format physique a aujourd’hui la côte ?
 
Ces formats n'ont jamais disparu. Leurs ventes ont diminué lors de l'apogée du CD, mais dans l'underground, et pas seulement le Metal, ils ont toujours été présents. Après, il y a des périodes où c'est vraiment la mode. Et on est en plein dedans en ce moment. Le vinyle est devenu un format pour bourgeois, collectionneurs ou hipsters. Les gens veulent un bel objet, rare et limité, si possible avec des babioles inutiles avec, et parfois, ils ne l'écoutent même pas de peur de l'abîmer. L'objet prime avant la musique. De plus, la demande est tellement importante que les boîtes de pressage, enfin surtout la principale en Europe à savoir GZ, a du mal à fournir et la qualité sonore s'en fait ressentir, même si certains se prétendant avec arrogance "audiophiles" te diront le contraire alors que le son est parfois vraiment mauvais, mais à l'ère d'Internet, on peut prétendre être tout ce qu'on veut même si on a de la merde dans les oreilles. La cassette est en train de subir le même sort car les prix (de fabrication et donc de vente également) ont doublé récemment. Personnellement, je privilégie donc le format CD, simple, pratique et pas cher. Un vrai format de prolétaire, comme j'aime à le dire haha !
Hate&Disgust, 1er EP solo de Shaxul (Black Metal/Punk)

Est-ce que tu as une idée de la proportion d’albums que tu vends en physique comparé aux ventes numériques ? De mon point de vue, je ne peux pas croire que le Metal soit devenu une musique quasi exclusivement digitale.

Je n'ai pas calculé mais c'est vite vu puisque je ne vends quasiment rien sur bandcamp. Le site est vraiment là pour que l'on puisse écouter avant d'acheter, comme on l'a évoqué dans une réponse précédente. Je mets mes prods complètes à 1 ou 2 Euros, et même à ce prix, les ventes sont extrêmement faibles. Quelques achats / téléchargements par mois. Donc c'est 99% de ventes en format physique. Le souci étant que ces ventes chutent sans cesse. Le Metal est devenu principalement digital, puisque les soit-disants fans vont télécharger illégalement ou tout bêtement écouter en streaming. Ceux qui jouent le jeu en achetant du digital sont une poignée, en tout cas pour ce qui est des sorties underground (et encore, même dans le mainstream, la situation est assez catastrophique). Il faut bien regarder la réalité en face... Tout se casse la gueule et j'ai peu d'espoir.

Quelle recommandation ferais-tu à l’heure actuelle à un jeune groupe de Metal qui souhaiterait être signé ? Que ce soit d’ordre très général ou très pratique...

Je dirais à ces jeunes merdeux de rester dans leur coin et d'arrêter de spammer les labels avec leurs lettres de motivation minables et leurs rêves de gloire, et si possible, d'arrêter toute activité car la scène est saturée à un point où nous sommes en pleine implosion.

Merci beaucoup pour le temps passé à répondre à cette interview, je te laisse la parole pour conclure comme tu l’entends.

Merci à toi pour l'interview, même si elle est totalement impersonnelle héhé ! Aux lecteurs, soutenez l'underground ou restez dans votre monde de Bisounours de merde en allant bien vous faire foutre. Sur ces bonnes paroles... A çhés fàetes,
Shaxul.

Armée De La Mort Records
Bandcamp
Manzer, Pictavian Black Metal

Skaldmax (Décembre 2019)

Merci à Pentacle pour son aide sur cette interview.

Partager :
Kindle

Laisser un commentaire

Pour déposer un commentaire vous devez être connecté. Vous pouvez vous connecter ou créer un compte.

Commentaires

manolo69Le Mardi 03 décembre 2019 à 18H58

Ouais, mais si on est trop à supporter l'underground, ça va devenir mainstream ... Et si tous les boeufs (ha, merdeux, pardon ...) qui n'écoutent que du mainstream de Bisounours de merde laissent tomber pour supporter l'underground, c'est le mainstream qui va devenir underground alors ?
Ah là là, c'est compliqué tout ça, hein ...

letatarLe Mardi 03 décembre 2019 à 13H14

Une personne charmante, vraiment. Ayant pour ma part quelques difficultés à distinguer les limites de la sacro-sainte catégorie "underground", je crains de devoir aller me faire foutre selon sa courtoise invitation...

ZbrlahLe Lundi 02 décembre 2019 à 17H34

Cette colossale quantité de haine, bordel, une vraie pépite.

manolo69Le Lundi 02 décembre 2019 à 06H15

La limite de l'élitisme, c'est quand l'élite ne se résume plus qu'à toi-même et que le monde entier n'est plus composé que d'abrutis. Ce jour-là, faut quand même se poser sérieusement quelques questions ...