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"La Norvège a perdu sa position au premier plan du Black Metal." Ivar Bjørnson (Enslaved) (Paris, février 2019)

Aujourd'hui, Ivar Bjørnson est un musicien plus occupé que jamais, avec trois projets très différents mais tous intéressants : EnslavedIvar Bjørnson&Einar Selvik et Bardspec. Nous avons pu le rencontrer pour parler de sa manière de travailler avec ces trois formations, évoquer le dernier album d'Enslaved et ses projets à venir. Et tout porte à croire qu'il aura beaucoup de choses à proposer à ses fans.




Tu écris de la musique depuis longtemps maintenant. Ressens-tu une forme de routine dans ta manière de composer ? Et si oui, penses-tu que c'est positif ou non?

Je pense que c'est une épée à double tranchant. Je dois en être conscient tout le temps, avec quelques idée en tête. La première consiste à me laisser être moi-même: lorsque tu écris de la musique autant que moi, je pense que ça ne sera pas très différent tout le temps. Mais je suppose que c'est aussi quelque chose qui vient avec l'âge ou l'expérience: tu dois te faire confiance quand tu sens que c'est quelque chose qui vient du cœur. Ensuite, tu devrais t'attacher à ça et ne pas trop t'en préoccuper. Moi par exemple, je suis influencé par mes groupes préférés comme Bathory ou King Crimson ou autre : je dois avancer avec les choses que j'apprécie. Quand je suis critique envers moi-même, je suis plus critique vis-à-vis de ma propre appréciation, pour être un peu "méta" par instant. Parce que parfois, un morceau est bon simplement parce que c'est un bon titre. D'accord, vous pouvez peut-être associer ce titre à une chanson écrite deux ans plus tôt ou vingt-cinq ans plus tôt et qui continue dans cette voie, mais ce n'est que très naturel au fond.

Tu as des projets assez différents en cours: EnslavedBardspec et ce projet avec Einar Selvik (Wardruna). As-tu la même manière d'écrire pour tous ses projets?

Les processus sont très différents en réalité. Enslaved est celui que je mène depuis le plus longtemps, c'est plus un savoir-faire. Je peux sentir quand j'ai l'inspiration, puis je m'assieds pour écrire la musique. Mais j'ai aussi essayé de développer un peu cela, de changer mon écriture: parfois, je travaille très dur pendant de longues périodes et j'essaie de façonner et de produire des choses et d'autres fois, je me force à attendre que l'idée se concrétise. Mais dans Enslaved, je pense toujours aux autres gars: comment Grutle va faire sa voix, comment va être la batterie. Même si c'est moi qui écrit toute la musique, tout le monde est impliqué. Ils sont toujours dans ma tête, ils me donnent des retours. Mais maintenant, alors que je suis en train de travailler sur de nouveaux titres d’Enslaved, c’est moi et Iver Sandoy qui sommes les premiers du groupe à travailler dessus. L'idée est de répéter dans une pièce avec lui pour que nous puissions les essayer avec la batterie.

Bardspec est une bonne chose. C'est comme courir dans l'obscurité totale ou nager sans savoir où se trouve la terre. Je me force vraiment de pas trop y réfléchir. Je ne veux que réagir au processus de création de son et de musique et voir ce qui se passe. Je ne savais pas vraiment à quoi le premier album allait ressembler et maintenant, j'ai commencé à travailler sur le prochain. Une partie sera une continuation et une autre sera différente. J'essaie vraiment de me forcer à faire quelque chose d'aussi inconscient que possible, parce que je veux que ce soit purement émotionnel.

Et avec Einar Selvik, c'est encore une chose différente. Nous sommes deux personnes qui travaillons avec la musique et Einar a une signature musicale très forte. J'ai vraiment confiance dans la façon dont il écrit la musique et dans sa manière dont il la pense. Travailler avec lui est une leçon très utile, dans un sens, parce que j'aime beaucoup la façon dont il analyse les éléments que nous écrivons ensemble et ceux que j'écris moi-même. Je suis aussi un peu surpris de voir qu'il est si facile de travailler ensemble, car nous avons tous les deux une idée précise de la façon dont les choses vont se passer.

Oui, il peut être très difficile de collaborer dans ce cas.

En effet, mais encore une fois, tout remonte à Enslaved. Enslaved est une preuve que collaborer et donner sa confiance aux autres peut fonctionner. Donc je dirais que la seule chose que je fais vraiment en solo est Bardspec. Les autres projets dépendent vraiment des autres.


Ivar Bjørnson avec Enslaved (et la boue du Hellfest 2007)

En tournée avec Einar Selvik, vous avez joué une reprise intéressante de Return To Yggdrasil. Penses-tu qu'il serait pertinent de réarranger davantage de vieux titres d'Enslaved de cette façon et peut-être de faire un album ou un set complet ?

Je pense que oui. Je pense qu'on va en faire plus. Nous avons évoqué d'autres chansons et nous avons commencé à travailler un peu dessus. Maintenant, c'est aussi plus facile puisqu'Iver Sanvoy travaille sur Enslaved et sur mon projet avec Einar Selvik. Ca a apporté des idées nouvelles et l'arrangement d'Yggdrasil a été fait par Einar. Il a fait une traduction des paroles et une restructuration de la chanson. J'ai procédé d'une manière un peu  "nerd", je lui ai donné les briques simples du morceau à la guitare acoustique avec un click. Et je ne les ai pas mises ensembles, je lui ai donné dans un ordre aléatoire et lui ai demandé de les reconstruire ensemble. C’est ce qu’il a fait et j’aime vraiment cette façon de travailler, car c’est une purification, en un sens: c’est une composition pure et puis tu as quelqu'un d’autre qui s'occupe de l’arrangement pur de la composition et j’aimerais en faire plus.

L'année dernière, nous avons interviewé Hervé Herbaut (Osmose Productions) pour parler de sa collaboration avec Enslaved.

Ah, le grand patron !!

Exactement. Il nous a dit qu'à l'époque, Mardraum - Beyon The Within et Below The Lights ne se vendaient pas aussi bien au moment de leur sortie. Maintenant, au moins Below The Lights est considéré comme un classique de l’histoire d'Enslaved. Comment expliques-tu cette réaction, penses-tu que le changement de son était trop important ?

Oui, c'était trop soudain et trop grand dans un court laps de temps à l'époque. Nous l'avons fait et c'était un choix très important pour nous. Je vois dans quel sens Mardraum peut être perçu comme un peu confus, dans la mesure où il change tellement de choses à la fois: la production, une partie du style vocal, les arrangements, les compositions, même les paroles et comment le groupe se présentait. Tout s'est passé en même temps et cela a suscité de nombreuses réactions. C'était comme le cliché, nous avons rencontré de vieux fans hardcore de Black Metal et ils nous ont dit "Ugh, vous nous avez vraiment déçu les gars!" Et j'ai répondu: "Vous savez, dans ce cas, vous devriez poursuivre cette idée. Suivez votre cœur et n'écoutez plus cet album." C'est avant tout comme ça qu'on écoute de la musique. Quoi qu'il en soit, Osmose Productions nous ont toujours soutenus pendant ces moments et je serai toujours reconnaissant envers Hervé pour cela.

Votre album E était également un moyen de présenter votre nouveau claviériste. L'avez-vous recruté grâce à son incroyable groupe de prog 70's Seven Impale ?

En fait, c'est exactement ce qui s'est passé. La dernier concert avec Herbran a eu lieu en décembre 2016, il nous avait prévenu pendant l'été. Et nous nous sommes ensuite souvenus, dans les années 90, quand nous avions un peu paniqué lorsque nous avons changé de line-up. Nous nous forcions à trouver des remplaçants. Nous avons donc décidé de faire un peu confiance au destin et de voir si nous pouvions trouver quelqu'un naturellement, organiquement. Cela pouvait prendre six mois, un an, deux ans: peu importe. Enslaved est un vieux groupe . Mais la nuit même où Herbrand a fait son dernier concert, Seven Impale ouvrait pour nous et j'ai pu regarder leur set avec Grutle, gardant un œil sur Hakon aux claviers. Nous nous sommes dit : "C'est ce que nous devrions avoir dans Enslaved." Nous avons parlé avec lui par la suite et il s'est avéré qu'il avait du temps libre dans son agenda, du fait que certaines personnes dans Seven Impale n'étaient pas disponibles. Nous avons ensuite découvert qu'il pouvait chanter, donc c'était parfait. C’est donc un peu ironique, une de ces leçons de vie, lorsque vous décidez de vous laisser aller et de laisser les choses se dérouler naturellement, la chose s'est en fait débloquée en quelques secondes, au lieu d’être stressés et que ça prenne des années.

C'est comme si les anciens Dieux avaient décidé que vous deviez continuer sans vous arrêter !

Ouais, on pouvait sans doute voir la grosse main Monty Python en train de descendre et de pointer sa tête !

C'est drôle parce que, parfois, Hakon chante vraiment comme Herbrand sur E. Vous lui avez donné des instructions sur son chant ou est-ce que ça s'est fait naturellement ?

C'était naturel, c'est arrivé instinctivement en studio. Ce qui est marrant, c'est qu'on l'a fait avec Iver Sandoy, qui est maintenant le nouveau batteur d'Enslaved, en tant que coproducteur. C'était lui qui connaissait déjà Hakon, puisqu'il avait produit le premier album de Seven Impale. Donc tout était connecté. Concernant le fait qu'ils sonnent un peu pareil: je ne suis pas sûr que ce soit parce qu'Enslaved les fait sonner comme ça ou simplement parce qu'ils ont des similarités.


Ivar et Grutle au Hellfest 2007


Il y a un solo de saxophone sur E, quelque chose que vous n'aviez jamais fait auparavant. Il semble y avoir un grand intérêt pour le sax et les cuivres dans le Metal, en particulier en Norvège avec Shining, Ihsahn travaillant avec Jorgen Munkeby et il a également toujours voulu travailler avec une section de cuivres. Pourtant, il est assez difficile d’incorporer ce type d’instrument que ça sonne un peu forcé. D'où vient votre intérêt pour l'instrument dans Enslaved?

Premièrement, cela faisait longtemps que nous en  rêvions. Moi et Grutle en parlons depuis très tôt dans Enslaved dans les 90s. Tant de nos influences ont d'excellentes parties de saxophone, comme King Crimson, Pink Floyd l'ont utilisé avec beaucoup de goût, certains de nos musiciens favoris de Jazz... Mais nous n'avons jamais vraiment trouvé le moment. L'oncle de Grutle joue du saxophone, nous y avons donc réfléchi. Une fois la bonne chanson trouvée, nous le ferions jouer sur l'album. Et puis Hindsight est une histoire étrange. Tu as mentionné Shining et nous avons organisé un concert commun intitulé Armageddon Concerto en 2008 en Norvège. Le thème principal de Hindsight est une partie que j'ai écrite pour ce concert et Jorgen y jouait du saxophone. C'est en quelque sorte restés dans dans un coin de nos têtes, du genre "un jour, nous devrons faire quelque chose avec ça". Quand nous sommes arrivés à E, je réfléchissais à la dernière piste du disque, car l’album était écrit chronologiquement: normalement, tu fais un groupe de compositions et tu les arranges sur l’album. Mais cette fois: le premier riff qui a été écrit est le premier qu'on entend sur l'album, et ainsi de suite. Alors, cherchant la dernière chanson, tout d'un coup un jour, j'ai pensé à Hindsight et à finir ce morceau qui faisait partie du concert. Alors je l'ai pris et j'ai écrit une chanson entière à partir de ça. Dans le même temps, il y avait ce gars qui s'appelle Kjetil Muster. Soit dit en passant, si vous êtes intéressé par le Jazz et d'autres trucs qui mélangent les genres, vous devez absolument écouter ce qu'il fait, son un groupe s'appelle tout simplement Muster. Et ce mec a un studio juste à côté de celui d'Ivar, où nous étions en train d'enregistrer. Nous avions décidé qu'il nous fallait un saxophone et nous avons invité Kjetil Muster pour voir ce qu’il pouvait faire. Il est venu, a écouté la piste et a dit "Je n'avais jamais travaillé avec un groupe de Metal auparavant, mais c'est exactement ce que je veux faire." Alors il a commencé à travailler dessus et nous avons décidé de rester en dehors de ça, nous l'avons laissé seul avec Ivar pour enregistrer, nous ne voulions pas qu'il ressente de la pression de notre part. Grutle y est retourné ensuite pour écouter et lui faire un retour. C'était sa première tentative et Grutle a dit qu'il ne pourrait pas le faire à nouveau, car la prise était parfaite. Le problème, c’est que nous l’avons tous écoutée le lendemain en disant : "Nous en voulons plus!" (rires) Alors oui, nous avons été pris au dépourvu par cette vieille idée et comme tu l'as dit: Ihsahn, Shining ou Devin Townsend l'ont déjà fait, mais tu sais, quand tu as une bonne idée, tu ne peux pas te censurer parce que d'autres l'ont déjà fait. Cela veut juste dire que plus de personnes découvrent une bonne idée et je pense que c'est génial.

L'année dernière, vous avez sorti une reprise de Faith No More. Êtes-vous tous des fans de Mike Patton dans le groupe?

Tout le monde est fan de Mike Patton mais le grand fan de Faith No More, c'était Herbrand. Cela remonte à un concert que nous avons donné au musée norvégien Henie Onstad Kunstsenter, près d'Oslo. Et ils nous ont demandé de faire dix morceaux: cinq compositions d'Enslaved et cinq reprises qui avaient une importance particulière. Etant cinq dans le groupe, chacun a donc choisi un titre à reprendre. Herbrand a choisi celle-là. Nous aimons tous beaucoup Mike Patton mais tout cela nous a fait comprendre que les vieux trucs de Faith No More ont vraiment quelque chose d'unique, c'est génial!

Tu viens de dire que tu travailles sur du nouveau matériel pour Bardspec. Pouvons-nous espérer plus de concerts avec ce projet?

Eh bien, je vais essayer de jouer au Roadburn 2020, car j'aurai de nouvelles compositions à ce moment là. Mon concert préféré avec Bardspec est définitivement celui que j'ai fait là bas, donc je veux le refaire.

Es-tu toujours intéressé par ce que le Black Metal a à offrir de nos jours? Il est intéressant de voir que la Norvège n’est plus vraiment le fer de lance de la scène aujourd'hui. Cela semble provenir de pays comme la Pologne, les États-Unis et aussi la France. 

Je pense que je suis toujours celui du groupe qui accorde le plus d'attention au Black Metal. C'est important pour moi de continuer à écouter ça. Je suis totalement d'accord avec toi: la Norvège a perdu sa position de pays leader du Black Metal.

D'ailleurs, ça ne veut pas dire pour autant qu’il n’y a pas toujours de sorties de grande qualité, comme Dodheimsgard.

Oui, mais ils se sont un peu éloignés du Black Metal. Tu as beaucoup de groupes de Black Metal classiques, comme Ulver, qui sont à leur meilleur maintenant je pense, ils font quelque chose de complètement différent. Le problème avec la Norvège est que l’après-croissance s'est arrêtée. À un moment donné, nous étions tellement fiers d'être norvégiens que nous avons oublié de continuer à innover. Donc je pense que c'est bien de se concentrer sur d'autres pays: les suédois sont vraiment au premier plan avec Watain et ce genre de groupes. Pour la France, Deathspell Omega est l’une des choses les plus importantes qui soit arrivée au Black Metal, parce qu'ils ont véritablement propulsé le genre sur le territoire du Jazz, de la musique improvisée, etc. Ensuite, il y a bien sûr la scène américaine. Je ne sais pas trop ce qui se passe là-bas, mais ils ont de très bonnes choses comme Absu.

Neredude (Juillet 2019)

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