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Decline Of The I et l'Art 16/07/2019, par téléphone

Decline Of The I et l’Art

Sans grande prétention, cette interview est un second essai après un premier infructueux, qui tente cette fois de dépasser le modèle et la structure usuelle d’une interview, et donc de dépasser le premier essai. Plus vivant, le dialogue que nous avons livré durant 1h30 nous a permit d’aborder bon nombre de notions différentes, empruntant beaucoup à la philosophie. Seuls des sujets avaient été listés, sujets sur lesquels nous avons dérivé parfois bien loin, en interrogeant nos mots&leurs sens, et en cherchant plus loin que la surface de termes grands et pleins de symboliques comme celui d’Art. Toute l’interview se concentre donc bien plus sur l’Art derrière les productions que sur les productions en elle même, et ce malgré que nous abordons également certains détails précis des compositions d’A.K. Retour sur Decline Of The I, l’Art à l’époque moderne, la spiritualité, Nietzsche, les Mythes Grecs, mais également Sektarism.


Alixer : Cette interview se concentre surtout autour du concept d’art et de sa signification pour toi, mais nous allons tout de même beaucoup aborder Decline Of The I. Pourrais tu donc nous présenter ce groupe en tant qu’entité, et peut être te présenter toi, tes différents groupes et la place de l’art dans ta vie ?

A.K : DOTI a commencé vers 2006 comme une sorte de poursuite de mon ancien projet solo qui s’appelait Love Lies Bleeding, duquel j’avais un peu l’impression d’avoir fait le tour. C’était un projet assez Black Metal sympho / mélancolique que j’avais commencé vers 16 ans, les derniers albums étant plutôt expérimentaux. J’ai d’ailleurs sorti le dernier et cinquième album vers 2006. J’avais d’autres groupes à l’époque : Vorkreist notamment, Neo Inferno 262, je bossais aussi pour Diapsiquir, j’avais déjà pas mal de trucs.

Mais j’avais besoin de continuer à composer pour moi, un truc où j’étais tout seul et où je m’emmerdais pas avec l’écueil d’un groupe et le problème des relations. C’est venu un peu comme ça, avec des compositions qui ne rentraient dans aucun de mes autres groupes. J’ai commencé à sortir des trucs qui ressemblaient pas à ce que je faisais d’habitude, des trucs assez lourds. J’ai d’ailleurs très vite composé Mother And Whore (sur le premier album Inhibition). Qui plus est, j’avais déjà travaillé avec des samples, et le premier morceau de Decline Of The I avait déjà cet aspect qui alternait entre Black Metal et pas mal de samples.  

                 Résultat de recherche d'images pour "MOther and whore"  (La Maman et la Putain - 1973)
 
A l’époque, j’avais un projet avec Frédérick Martin, compositeur de musique classique et aussi fan de Black Metal, et on travaillait sur les bruits de la vie, en enregistrant dans la rue et n’importe où où on pouvait avoir des sons intéressants. On avait notamment travaillé sur un extrait absolument hallucinant qu’un ami m’avait envoyé, où une de ses voisines faisait une énorme crise d’hystérie, un truc dingue. On avait bossé là dessus pour produire un truc assez Noise, et j’avais composé dessus en l’accompagnant, en suivant le délire du sample sans le découper de partout. Pour Decline Of The I, et notamment Mother And Whore, je voulais par contre un rendu plus musical mais j’ai gardé cette idée d’accompagner le propos et ce qui se dégage du sample en le mariant avec la musique. Tout est né ainsi, j’étais en plus en train de lire Henri Laborie à l’époque, et m’est venue l’idée de faire une trilogie sur son œuvre. D’ailleurs, le terme de Decline Of The I était déjà présent dans Love Lies Bleeding sous la forme d’un morceau, et il est également un anagramme de mon prénom ainsi que de mon nom, littéralement Au Déclin De Ce Je, je trouvais ça fort de porter ça depuis ma naissance et de m’en rendre compte tardivement. 

Je suis ensuite rentré dans MerrimackMalkhebre, The Order Of Apollyon, etc.. 

Cette pluralité de groupes à laquelle tu prends part, combien de temps est ce que ça prend dans ta vie ? 

J’ai eu la chance de ne pas avoir tous mes projets hyper actifs au même moment. C’est donc assez variable. Il y a toujours des périodes de sommeil, d’activité, des périodes de concerts, d’albums... Je n’ai évidemment pas le même degré d’implication dans chaque projet : je compose beaucoup dans Merrimack (duquel j’ai composé les 3/4 du dernier album) mais je suis plutôt instrumentiste dans The Order Of Apollyon. J’ai des périodes assez intenses de concerts. 

Mais à cause de mon aspect un peu anxieux et velléitaire, j’ai du mal à faire des choix du coup je me retrouve dans pleins de projets. J’essaye du coup vraiment de me confronter à d’autres gens, pour étudier la façon dont ils travaillent, c’est très instructif, notamment à l’époque où j’ai bossé pour Diapsiquir. Tout ça, ça nourrit mes projets solos et mes compositions. Rentrer dans l’intimité, être dans une nouvelle équipe, ça créé quelque chose. Flirter avec des intensités, d’autres périodes de solitudes, encore d’autres où je me perd dans un peu dans cette folie Dionysiaque des concerts...  

Mais pour répondre strictement à la question, ça me prend du temps de pensée. Il ne se passe pas un jour sans que je réfléchisse à des façons de faire, ou à des arrangements. Des idées, finalement. La musique est un peu l’art suprême, parce que ça communique par l’idée et via le médium de travailler avec sa guitare, etc.. Il ne se passe pas un jour où je n’y travaille pas, même si c’est pas manuel.

Il y’a deux termes très intéressants abordés ici. Le terme "Dionysiaque", qui renvoi notamment aux travaux de Nietzsche et aux mythes Grecs, implique bien à cette idée de "flot ininterrompu" de la musique, cet aspect incontrôlable et puissant, comme une possession.  Peut-on parler de transcendance ? 

(NDLR : Dans les travaux de Nietzsche, il décrit l'art comme un équilibre entre deux pulsions artistiques. La première, la pulsion Dionysiaque, représente surtout la bestialité du son qui traverse le corps, une énergie brute et primitive qui possède l'individu. A son contraire, Apollon représente la forme, qui encadre la pulsion pour ne pas céder à la barbarie. Ensemble, avec l'équilibre adéquat, ils créent l'expérience esthétique qui dépasse l'individualité et la raison. Une expérience sensible qui marque l'individu, pour résumer.)

Je parlerai plutôt d’immanence personnellement. C’est à dire que Dionysos est le Dieu de la Fête, c’est assez horizontal, avec une substance  dans laquelle on se baigne, qui n’est pas au dessus de nous. 

L’aspect de réunion, donc. Cet aspect Dionysiaque, chez Nietzsche, est opposé à l’Apollinisme qui lui représente plus la forme du flot, qui le restreint et le contraint pour ne pas en faire juste une énergie primitive et barbare. Ce mécanisme de la contrainte, est ce que tu ne le retrouve pas dans les travaux de groupes dont nous parlions avant ? 


Il y a une sorte d’attraction dans la contrainte pour la composition oui. C’est ce que Nietzsche dit dans Naissance de la Tragédie : l’art suprême c’est la rencontre des deux Dieux et leur équilibre pulsionnel. La contrainte et le travail ne sont pas des gros mots pour moi. L’énergie Dionysiaque pour moi c’est vraiment ces trucs bruts et Punk, style Crust ou Grind, où tu défonce les règles en faisant fi de la norme et de la forme. Tu sais pas faire grand-chose mais tu le fais avec une pure intuition. C’est fascinant, même si j’en écoute pas vraiment. Philippe Nassif avait introduit la notion de "Punk par le haut", où tu apprend tes arrangements pour jouer avec les règles, et c’est exactement le principe de la contrainte. C’est assez dur, on se sent un peu perdu, mais avoir quelques directions permet de trouver des frontières, d’avoir des règles avec lesquelles on peut s’amuser. Les contourner, les dévier... Pour faire simple, il n’y a pas de jeu sans règle. 

Je trouve ça bien d’avoir à apprendre les règles pour voir ce qu’on peut en faire de créatif, pour ça que j’ai des bases de solfège. Je suis assez bluffé de jouer avec des musiciens qui n’ont aucune notion de solfège et qui parfois te sortent des trucs qui, sur le papier, ont l’air absolument pas viables, mais qui sont totalement dingues en exercice. Je trouve cependant vraiment très intéressant d’avoir cette conscience des règles académiques pour se situer par rapport à elles.

Pour l’exercice selon la contrainte, Nietzsche avait cette expression de "Danser dans les chaînes", qui rappelait aussi le flot Dionysiaque restreint dans la forme Apollinienne. 

Je connaissais pas la citation, c’est assez parlant effectivement. 

Danser dans les chaînes amène théoriquement à l’art, à l’esthétique. Mais que met tu derrière ce terme d’art ? Il est assez fourre tout et vague, en particulier à notre époque.

Quelque chose de très terre à terre. La pratique de l’activité artistique. Si on sort de l’Art Liturgique qui ne fait que rendre hommage et sanctifier, tout ce qui reste à un aspect vraiment blasphématoire. Il y a le monde qui est très vaste, avec des possibilités infinies, on l’a devant nous, et on se dit quand même que ça suffit pas. Créer c’est un peu ça, c’est dire au Créateur "on est dans un monde hyper vaste mais je vais quand même rajouter des trucs".

C’est un peu égoïste dans un certain sens ?
 

Ouais, il y a un trip d’égo. C’est un peu se dire "Non mais moi j’ai quelque chose à dire de plus". Mais il  faut aussi distinguer le fait de faire et le fait de distribuer. Ce qui m’est essentiel c’est de le faire, mais il faut pas se leurrer, le partage et la rencontre avec l’auditeur est aussi important.  L’impulsion artistique est un peu cette matière trouble, pas claire, que j’ai besoin de décharger. Je pense que je deviendrais fou si j’avais pas ce truc là.

Mais du coup l’art est un produit de l’égo, de la volonté, des deux en même temps ? 

C’est surtout un prisme qui renvoi énormément de choses. L’égo, c’est clair. Mais on est aussi le produit de son histoire et de ce qui nous précède. Donc on est un peu un tamis qui va rendre une matière personnelle, formée de choses pré-existantes. Il y a ce côté égo, mais il y a aussi paradoxalement un côté humble qui propose de ramener quelque chose de disparu.

Dans l’ère post-moderne, où l’art ne fait que bégayer et pompe tout sur les années 80, on en finit plus de l’épuisement de ces années 80. Il n’y a qu’à voir la Synthwave... On créé un style qui n’existait même pas à partir de trois films de John Carpenter et de la musique d’Outrun, et on en fait carrément un style musical. Ça se retrouve partout. On ne fait que des hommages, toute la culture se gorge de ça, jusque dans les nouveautés sonores pour les compositions. On parle notamment d’un retour d’une caisse claire des années 80, enfin bref tu vois l’idée. 

Il y a vraiment ce truc de "tout est post quelque chose" parce qu’on est après quelque chose, constamment. On ne sens plus de bouffée artistique à notre époque. En revanche, c’est la technologie qui a prit le pas, où on voit des disruptions, de vraies révolutions tous les six mois. C’est là que se créée l’époque de maintenant, dans l’aspect supra-technologique. L’art, on sait plus trop quoi en faire, on a l’impression de l’avoir épuisé. D’ailleurs pour ça qu’on va se faire rencontrer des styles, pour tenter de créer un truc nouveau. Y a qu’à voir la trap, on l’entend partout, et le peu de nouveauté qu’il y a dedans est vraiment omniprésente. Après, on peut bégayer un moment, en témoigne le nombre de productions à notre époque, qui est plus le produit de la technologie que de la créativité. 

Tu me parlais de la multiplicité des groupes tout à l’heure. Est ce que cela peut se résumer  par la notion de contrainte et de renouvellement de la contrainte / de chaînes différentes ? 


Y a de ça oui, ainsi que l’aspect égo-trip. C’est le moyen d’expression au-delà des mots. Ça prend le relais. 

De la notion d’art découle assez logiquement le concept d’œuvre.  Comment dirais tu que tu passes d’un travail à une pratique artistique ? 

Je différence pas les deux. Si on passe l’étymologie du terme travail (NLDR : Trepalium, qui était un instrument de torture), je pense que c’est pas un gros mot.  On a tendance à relier ça à l’emploi salarial. Une œuvre pour moi c’est juste la somme des travaux. On y met peut être une signification un peu ronflante, mais j’y met pas plus de sens que ça. Je ne suis pas intéressé par la postérité. 

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(Decline Of The IInhibition, 2012)


Tu abordes la place de l’artiste dans l’œuvre, qui est très importante à notre époque, notamment avec les polémiques politiques. Venetian Snares disait dans une interview que les gens à notre époque écoutaient la musique pour ce qu’ils veulent y entendre et pas pour être confronté à l’œuvre. Est-ce que l’œuvre est devenu uniquement le produit d’un artiste ? Y avait il une indépendance de l’œuvre avant ça ? 

Je pense pas qu’il y ait eu d’indépendance de l’œuvre. D'ailleurs, la musique liturgique c’était au service de. Ici c’est plutôt la problématique entre l’émetteur et le récepteur, notamment concernant l’aspect politique. Pourquoi pas en fait ! Il y a mon œuvre, avec ma vision, mais c’est très bien que ce soit interprété autrement par quelqu’un d’autre.

Deleuze parlait de ça dans son livre sur le concept de pli, où il abordait surtout Leibniz et les Monades. Il avait reçu des courriers d’associations de surfeurs et d’origamis, et il avait trouvé ça génial. C’est comme envoyer une bouteille à la mer, tu n’as aucune idée de comment les gens vont utiliser ça. Ils l’ont prit de manière intéressante, donc pourquoi pas. Il faut accepter que la musique et l’art en général ait une dose intrinsèque d’interprétation. 

Cette problématique rend compliqué le fait de se faire comprendre. Donc une œuvre personnelle avec un langage... il y a tellement d’intermédiaires entre le moment où c’est balancé et le moment où c’est reçu. C’est un espèce de téléphone arabe infini, et à la fin on a aucune idée de ce que va garder l’auditeur.  Ça peut aussi faire écho à un confort trop installé, ainsi qu’un manque de volontarisme esthétique. On cherche ce qu’on connaît. Mais la profusion de productions à notre époque, cet effort là est de moins en moins fourni. On en est même au stade où des algorithmes déterminent nos playlists selon ce qu’on a déjà écouté. Cette duplication du Moi enlève la possibilité de la surprise.

Ça rejoint le côté industriel de l’époque moderne.. 

Ouais !  Mais y a un truc vraiment intéressant avec tout ça. Les algorithmes nous dépassent, y a qu’à voir l’affaire de la machine qui a battu le champion du monde de Go. A un moment, l’ordinateur à proposé un coup que tout le monde a trouvé ridicule. On s’est en fait rendu compte que 30 coups plus loin c’était une technique de folie qui a fait perdre l’adversaire. L’algorithme a créé un truc nouveau dans ce jeu qui existait depuis des milliers d’années.

Tout ça pour dire qu’on a finalement des algorithmes créateur. Si on met ça au profit de la découverte et non pas du confort, je pense qu’il y a quelque chose à faire. 

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(Decline Of The IRebellion, 2015)


Avec les algorithmes qui s’approprient les œuvres comme ça et les organisent, ça remet en question la relation entre l’artiste et son œuvre. Dans cette même interview de Venetian Snares, l’artiste disait qu’il avait besoin de prendre de la distance avec son œuvre avant de la publier, pour la voir comme indépendante. Comment tu définirais la relation entre un artiste et son œuvre ? 

J’ai ce même fonctionnement. Il y a cette transe de la production pendant des jours. Je m’enferme parfois plusieurs jours dans une maison de campagne uniquement pour composer. Mais après, j’aime me mettre à la place de l’auditeur, pour vraiment vivre la chose différemment. D'ailleurs, ça m’a permit de me rendre compte qu’il y a une sorte d’intention cachée. 

Finalement, je produis parce que c’est ce que je veux entendre et que je ne le trouve nul part ailleurs. Si c’était la musique de quelqu'un d’autre, je penserai « c’est incroyable, exactement ce que j’ai envie d’écouter ». Il y a ça d’absolument captivant dans la musique. Parfois, quand t’écoutes la musique de quelqu'un d’autre, tu peux te dire "putain j’aurais pu faire ça", et c’est ce qui est captivant dans la musique. Voir même mieux, te dire "on est sur la même route, mais il est avant moi, c’est dingue". C’est comme rencontrer un ami. Deleuze disait qu’on écrit pour des futurs amis, ça créé cette relation étrange. 

L’œuvre en fait, c’est pas un produit, mais plutôt une Idée que tu te fais ? 

Ouais, ça ou bien une machine. Un truc pas forcément fini, que tu balances en te disant que t’as fais le maximum. C’est comme balancer un outil pour te rendre compte que d’autres gens l’utilisent d’une manière totalement différente. C’est assez polymorphe. Puis c’est littéralement un créateur d’amitié, une œuvre. Si je produisais pas, on aurait par exemple pas cette discussion. 

Partir d’un truc qui est vraiment intime, notamment dans les projets solos, pour finir par voyager et exporter ton œuvre, ça fait vraiment parti de ma vie, de mon existence de manière concrète. C’est une raison de vivre à plein d’égards. 

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(Decline Of The IEscape, 2018)

De ce fait, est ce qu’une œuvre c’est un objectif, un intérêt, ou bien plutôt un acte libre et gratuit ? 


Je crois pas au libre arbitre, mais bon, je pense que c’est une espèce de sérendipité perpétuelle. Tu lances quelque chose en disant vaguement que ça va arriver là, pour arriver totalement ailleurs au final. C’est une exploration en quelque sorte. 

Je dirais surtout qu’une œuvre au sens large c’est un désir. Il n’a pas d’objet ; Deleuze disait qu’on aime quelque chose parce que c’est à l’intérieur de ça qu’on place son désir. Le désir vient avant l’amour. Ce dernier n’a pas vraiment d’intérêt en soi. C’est la rencontre entre un être désirant et son objet.

On pourrait encore ramener ça à Nietzsche, le désir étant plutôt affilié à Dionysos et à la volonté.


J’ai un problème avec la notion de volonté. C’est plutôt un déploiement d’énergie sans trop de vision claire, alors que la volonté c’est vraiment porté sur quelque chose de précis, comme Schoppenhauer et la Volonté qui serait la perpétuation de l’espèce. C’est pas une volonté claire. Je penserai plutôt à l’augmentation de la puissance d’agir en créant. Créer ça amène cette puissance réelle qui te prends en entier. 

C’est la vitalité, en fait ? 


Ouais, la vitalité. En même temps, c’est pas forcément joyeux. 

La même vitalité dont Nietzsche parlait à propos de la tristesse tragique des pièces de Wagner. On va en profiter pour revenir sur Decline Of The I et aborder un thème un peu plus léger conceptuellement.  Il y a une grande place pour le cinéma dans l’œuvre globale du projet. Pourquoi le cinéma ? Quelle place a-t-il et qu’est ce qu’il apporte à la musique ? Je trouve personnellement que ce sont deux arts opposés sur pas mal de points.

Tu formule bien la question car c’est une sorte de revanche. Je suis "philosophiquement contre" l’opéra et la musique de cinéma ; enfin je suis pas contre, mais disons que je n’aime pas quand la musique est au service de. Elle est si puissante, que n’importe quel truc auquel est associé devient rayonnant ou plombant. J’ai voulu faire l’inverse avec Decline Of The I

J’utilise des éléments dramatiques et cinématographiques d’une manière précise. C’est le cinéma qui est au service de la musique et pas l’inverse. C’est à dire que si on sépare les deux, les samples n’ont que très peu d’intérêt, alors que la musique vit déjà plus. C’est une sorte d’additif, qui rehausse la substance de la musique. 

Après, je dirais pas que les deux arts sont opposés, les deux étant les arts du mouvement. Ils ont une temporalité définie par celui qui créé. Une chanson, un film, c’est le créateur qui détermine sa durée. Un livre, c’est le lecteur qui choisi. 

C’est intéressant comme point de vue, je pensais plutôt  à la technique de création qui est plutôt procédurale pour le cinéma…

Je pense qu’on peut faire pas mal de parallèles. Faire un album de Madonna, ça doit être ultra procédural, tout comme ça le serait de faire un X-Men. D’ailleurs, la technologie peut maintenant permettre de faire un film à la sauvage, avec un simple téléphone, tout comme tu peux enregistrer un album dans ton garage. 

Après, la plupart du cinéma est bourré de signifiant, en dehors du cinéma expérimental, qui est celui que j’utilise pour Decline Of The I. C’est surtout une matière, qui sert la musique. Jamais l’inverse. 

Encore dans la Naissance de la Tragédie, l’auteur parle de l’Opéra comme le renversement des pulsions, où Apollon prend trop le dessus sur Dionysos, ce qui donne la perte de la vitalité de l’art et de l’esthétique en elle même. Est ce que tu essayerai d’inverser la tendance, pour ramener le Dionysiaque ? 

Ouais, c’est ça. Mais avec cette colonne vertébrale Apollinienne. C’est hyper travaillé, faut suivre pleins de règles. Mais oui, j’essaye clairement d’illustrer Dionysos se servant d’Apollon, et pas l’inverse.

Tu disais que le cinéma est au service de la musique et pas l’inverse. Ta trilogie qui s’est achevée présentait un concept autour de l’œuvre de Laborie, dirais tu que le concept était au service de la musique ? Qu’est ce que ça implique ? 

C’est beaucoup plus trouble mais je pense toujours que la musique est première. Je me sers du concept comme d’un fil rouge et non d’une illustration. C’est une matière pour composer, et je tiens à ne pas en être prisonnier. Mon but vis à vis de ce concept, c’est avant tout que l’auditeur de rationalise pas son écoute comme une explication de texte. Disons qu’il y avait une sorte d’hommage, c’était une rencontre très importante qui m’a donné une grille de lecture de la vie en générale. 

D'ailleurs on pourrait revenir à ce qu’on disait tout à l’heure, c’était pour me redonner une contrainte certaine. Sans caricaturer les 3 concepts (Inhibition, Violence et Fuite), ça me donnait parfois des bouées de sauvetage face au côté alambiqué de mes morceaux et à la possibilité infinie de composition. Ça aide à trouver une atmosphère, par exemple. Il y a, dans chaque album, cette dominante propre au concept, en tout cas le concept tel que je l’ai vécu. 

C’est donc une contrainte mais aussi un déterminant ? Ça structure la construction de l’ensemble de l’œuvre ?

Ouais, exactement. La grande question c’est finalement "est-ce que je repars sur un truc comme ça pour la suite ?".

On a donc établi la relation entre l’œuvre littéraire et la musique, mais qu’en est il  de l’inverse ? Qu’est ce la musique vient apporter à la pensée d’un auteur ? 

Pas grand-chose. A la rigueur si j’ai fais un peu de promo à l’auteur... et encore.  Si j’ai réussi à faire lire Laborie à 2/3 auditeurs, c’est déjà un sacré accomplissement. C’est bien plus une entente qu’un mécanisme de "dominant/dominé".

La trilogie a désormais prit de l’âge, tu as pu prendre un peu de recul par rapport à celle ci. Comment la perçois tu et comment est ce que tu te situe par rapport à elle ? 

J’en suis très satisfait. Comme dis plus tôt, je fais de la musique pour écouter des trucs que j’aimerais écouter. En dehors de l’aspect itératif des concerts  qui épuise un peu l’intérêt que j’ai pour certains morceaux, ça m’arrive encore d’écouter Decline Of The I. Je trouve que j’ai, pour la première fois, un truc qui se tient vraiment, que je sens comme assez juste. Les quelques éléments de frustration qui restent n’entravent pas cette satisfaction. Pas de regret, plutôt de la fierté. 

En dernier sujet global que nous avons déjà abordé, j’aurais aimé parler de l’art à l’époque moderne. De ce fait, je voulais parler un peu plus de la "lyrics vidéo" que tu as sorti l’année dernière. J’ai trouvé que c’était un peu contre-courant par rapport à l’utilitarisme assez présent à notre époque.  Quel était ton objectif avec celle ci ? 

En vrai, c’est un peu une pirouette. C’est clair que c’est vraiment utilitariste comme concept. Les paroles qui défilent ça reflète bien ce manque de volontarisme esthétique dont je parlais plus haut. Les "lyrics vidéos" c’est un peu le concept des paroles pour combler le manque d’attention de l’auditeur. C’est bien plus une expérience ludique qu’esthétique. C’est un peu ce concept de Punk par le haut : je connais les règles et je me suis amusé avec celles ci. C’est un pied de nez, pas grand-chose d’autre. Ceci dit, j’ai aimé les commentaires de la vidéo. Il y en a un qui disait "Non mais attend, y a une erreur, les paroles c’est pas du tout ce qui est écrit !". Bon, voilà. Rien de plus à dire. 

Je vais pas non plus faire la vierge effarouchée : c’est aussi un bon coup de comm’. C’était une bonne farce qui a eu un résultat assez appréciable avec le genre de commentaires que j’ai trouvé en dessous. 

La notion de technologie dans la musique permet des initiatives vraiment uniques, notamment en travaillant avec les contraintes de notre époque. De ce fait, Sektarism et ses improvisations studio me font un peu l’effet d’un renouveau du Dionysiaque. Quel est l’objectif d’un concept comme celui de Sektarism ? J’ai un peu l’impression que la contrainte de l’improvisation est comme « absolue », très présente et forte dans la création. 

Ou pas, en fait. L’improvisation c’est la liberté. Je précise aussi que là, je vais donner MA vision de Sektarism, je ne prétend pas parler pour les autres. C’est important. 

J’y ai vécu quelque chose d’énorme, de très fort. Pour parler du mode opératoire, en fait c’est l’inverse. Les contraintes, c’est les quelques riffs qu’on va faire à un moment. Pour le reste, on laisse tomber Apollon pour se noyer dans un espèce de magma Dionysiaque. Nos séances d’enregistrement, c’est comme sur scène. On était en toge, on buvait énormément de whisky, on se flagellait même pendant les enregistrements (on peut parfois entendre des bruits de coup, c’est des trucs qui se passaient vraiment entre nous pendant la session)… Il y avait vraiment l’envie d’essayer tant bien que mal de laisser voir une expérience hyper vivante, vraiment physique. On enchaînait des sessions sur les mêmes riffs, en s’interdisant certains trucs. Au bout de plusieurs sessions sur le même enchaînement de riffs, on peut être tenté de se dire "ça c’est pas mal, on pourrait le refaire". Ça, c’est vraiment l’opposé de la démarche car c’est planifier. On perd le saut dans le vide qu’on essaye de faire à chaque fois. 

(Sektarism - Fils de Dieu, 2018)

L’élan est absolument brut. Je suis fier d’avoir pu croiser les routes de mes camarades sur ce projet parce que je pense qu’on a fait un truc très fort. Qui plus est, c’était capté par Xort du studio Drudenhaus qui était vraiment le cinquième membre du groupe. Il a fait en sorte que la technologie ne soit pas un problème, parce que vouloir tout enregistrer au même endroit - même le chanteur - c’est souvent très compliqué et refusé. On s’est débrouillé pour qu’à aucun moment on pense qu’il y avait des micros partout. On était éclairés à la bougie, ça a créé ce truc là vraiment hors norme. 

Ça repousse bien le côté industriel de la musique, contrairement à ce qui se fait à notre époque…

Complètement. D'ailleurs, le côté "social" et les contraintes de l’art, ça m’a amené ça. Cette espèce d’intransigeance, ce truc de "aucun compromis", c’était quelque chose d’assez nouveau pour moi, amené par les autres membres. Ça m’a permit de découvrir d’autres facettes de l’art, de la composition.. 

Le terme "brut" est donc très justifié.

Ouais, mais aussi "Punk par le haut". On entend tout, c’est puissant. Ça donne quelque chose de gros, d’entier. 

Nietzsche parlait de la place de l’art à l’époque antique grecque, comme étant l’unificateur absolu, la vitalité d’une civilisation. L’importance de l’art est elle encore similaire aujourd’hui, est ce qu’elle a été remplacée par la technologie ? Manque-t-elle terriblement à notre époque ? 

Je pense que c’est toute la spiritualité qui manque cruellement à notre époque. Quand j’étais jeune, on pensait que la question des religions était évacuée, alors que c’est pas du tout le cas aujourd’hui. C’est un peu le retour du refoulé : quand les nouveaux temples c’est les Apple Store, c’est qu’il va y avoir un truc qui va nous tomber sur la gueule. On peut dire ce qu’on veut, on peut pas vivre sans transcendance. La musique, et l’état dans laquelle elle me met quand j’en fais ou que j’en écoute, ça me donne l’impression, tout comme le disait Cioran, de « flirter avec les sphères divines » au sens large. Je pense que tout le monde s’agite dans cet espèce de désert paradoxalement chaotique, où on va se retourner à fond sur les religions traditionnelles, et ce alors qu’il y a un essors dingue sur le développement personnel et des mix des spiritualités... L’art ou autre chose, on se sent de plus en plus libre et abandonné, avec le retour de l’hyper individualisme qui est délétère. On a donc ce besoin de se reconnecter avec des choses plus grandes que soi, du coup ça créer ces sursauts de besoin de spiritualité. C’est très dur d’être face au vide. Chaque génération tue une valeur (Dieu, la famille, le couple...), et je le déplore pas, tout détruire pour reconstruire autrement permet de faire des normes en DIY. C’est pas simple, donc la peur du vide fait qu’on se tourne de manière hystérique vers ce qu’on trouve, l’art notamment, en tout cas c’est la mienne.

Il suffit d’intuitionner un peu autour de soi. C’est une époque très violente et chacun cherche un peu son sanctuaire.

C’est le manque de métaphysique finalement, qui va de paire avec l’ascendant des sociétés alexandrines, la "mode de la vérité" et la mortification de l’art. Nietzsche déplorait ça dans la Naissance de la Tragédie et voyait Wagner comme une solution à tout cela ou plutôt une tendance inverse. On se demande si nous aurons un Wagner à notre époque, finalement.. 

Surtout, on a beau dire que Internet relie tout le monde, ça créé surtout des communautés insulaires. Plus grand-chose nous rassemble, en dehors de la coupe du monde (dont je me fous par ailleurs, mais on ne peut pas passer à côté) ou des attentats.. C’est dans ces moments là qu’on à l’impression d’être relié aux autres, et ce même un peu malgré nous. Plus rien ne nous relie. Même la politique, qui était un des derniers remparts, a été détruite. Plus personne n’y croit. Après, les communautés îlots peuvent fonctionner…
 
Le phénomène de masse,  cette perte de l’individualité, c’est ce qu’on retrouve dans les concerts et dans l’art en général. Nous arrivons à notre conclusion. Tu ferme un chapitre de Decline Of The I, qu’est ce qui arrive après ça ? Quelle place prennent les lives ?
 

Ils servent de synthèse des trois albums. C’est pas juste faire des morceaux. C’est une pièce qui s’arrête jamais, avec des morceaux ré-arrangés, etc. La suite immédiate c’est quelques concerts, mais je compose aussi, j’ai déjà les 2/3 du prochain album. Je cherche encore ma cohérence absolue. Je me suis posé la question de fermer ce projet comme pour Love Lies Bleeding mais au final, je suis plus susceptible de prolonger. 

D’ailleurs ce ne sera plus sur Laborie, et la question se pose donc de savoir si j’incorpore à nouveau un concept fil rouge ou pas. Je pense que je serai rassuré de refaire une trilogie histoire de ne pas repartir à zéro à chaque album, cette fameuse bouée de sauvetage. Ça va suivre, et pour être concret, j’aimerais bien sortir le prochain fin 2020. Faire du live me motive encore plus pour avancer, on avait d’ailleurs le concept du spectacle pendant le concert, pour tenter de faire un truc qui s’approche de l’art Total. Au concert de Paris en avril, on avait amené des danseurs qui étaient dans le public parmi les spectateurs, et qui se sont déshabillés pour un morceau précis (voir ici). Ça donnait une dimension vraiment unique au morceau. Pour l’instant, les retours des lives sont excellents, je n’y croyais pas, donc on va continuer et persévérer.

D’ailleurs, la danse c’est assez sous-exploité. Le Black Metalleux de base à un rapport au corps étrange, faut voir comment les metalleux marchent, tu vois qu’il y a un problème. Je pense qu’il y a des choses à faire.

Pour conclure sur Nietzsche, je dirais « Je ne saurais croire qu’en un Dieu qui comprendrait la danse ».

Merci beaucoup pour ton temps. 
 
Merci à toi, ça fait du bien ! 

Alixer (Juillet 2019)

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