La Sélection #8 : Meshuggah par Laurent David ([email protected]) Par mail

Meshuggah fait partie de ces groupes à avoir en grande partie initié un sous-genre à part entière du Metal. Si le nombre de formations touchant de près ou de loin au Djent a grimpé en flèche depuis une dizaine d’années, les Suédois y sont pour beaucoup. Il peut cependant être difficile d’appréhender la discographie fournie du groupe, en particulier dans un style musical demandant une grande implication de l’auditeur. Lorsque nous l’avions interrogé l’an passé au sujet de son trio Jazz-Rock [email protected], le bassiste Laurent David avait évoqué sa passion pour la bande d’Umea. Nous avons décidé de le laisser vous expliquer son rapport à Meshuggah et à sa musique.

Laurent David : Je serais bien incapable de présenter mon intérêt pour Meshuggah en rapport avec la notoriété du groupe ou même en fonction de la reconnaissance de tel ou tel album plus qu’un autre. Par extension, en tant que bassiste pas trop porté sur la chanson, en tout cas sur les textes, je fais complètement l’impasse sur les sujets abordés par le groupe ; mes impressions sont uniquement basées sur le son. LE SON !


J’ai un parcours un peu singulier en tant que musicien : je n’ai jamais su ou pu choisir un style musical qui pourrait me convenir en particulier. J’ai tendance à écouter la musique en fonction de ce qui me touche ou non. Au fur et à mesure des années, j’ai remarqué que certains albums, certaines œuvres ou certains artistes ne m’ayant pas spécialement intéressé au premier abord me sont devenus indispensables. Quelques exemples : Cecil Taylor, pianiste de free absolument phénoménal, l’album The Dropper de Medeski, Martin&Wood, le Live à Woodstock de Jimi Hendrix ou même l’opéra Peter Grimes de Benjamin Britten.

Ça n’a pas été le cas avec Meshuggah. Ma première écoute de ce qui est pour moi le "vrai" début du groupe, à savoir l’album Destroy, Erase, Improve en 1995 m’a radicalement subjugué. Il s’en est suivi une vraie obsession pour cette musique qui rend fou, dans le sens qu’elle réveille des régions du cerveau complètement hors de portée.  D’ailleurs, à propos de la folie, la traduction littérale du mot yiddish meshuga signifie "fou", mais n’est pas du tout le bon mot pour définir le groupe, qui serait plutôt "organisé", "calculé", "précis", "intense", "intelligent", mais pas fou.

On ne peut s’empêcher d’associer leurs modèles de composition musicale avec des systèmes scientifiques. MAIS, c’est suffisamment complexe pour qu’on abandonne l’idée de comprendre ces systèmes, en tout cas durant les premières lectures, à la faveur d’une pure écoute traversant directement le cerveau. C’est un peu comme écouter un orateur scientifique nous expliquer quelque incompréhensible théorie mais de façon complètement hypnotique. J’aimerais signaler, pour les néophytes, qu’il existe une thèse sur Meshuggah, écrite par Matthieu Metzger et soutenue en 2003, dont voici le lien.

Je suis persuadé qu’il n’y a aucun rapport entre la façon dont les membres du groupe ont écrit et joué la musique et l’interprétation personnelle qu’on peut en faire. Je pense réellement que l’effet de cette musique sur le cerveau dépasse largement les intentions du groupe. Et c’est en ça qu’on peut parler de transcendance, c'est sans doute la raison de sa notoriété.


J’ai fait un classement, qui n’engage que moi, des réalisations de Meshuggah : albums, eps, etc. 

Les inclassables

I – (2011)
None (EP) (1994)
Rare Trax (2001)
Vanished (demo) (1995)
The True Human Design (Maxi - CD) (1997)

Je fais délibérément l’impasse sur ces sorties-là, même si je les trouve indispensables dans la compréhension de l’histoire artistique du groupe et parties prenantes de leur recherche. A noter quand même, on trouve dans la piste Futile Bread Machine un côté humoristique qui n’est pas dans les habitudes de Meshuggah, en tout cas ça ne transparaît pas vraiment dans les albums !

Catégorie A - Les origines

Psykisk Testbild (1987)
Contradictions Collapse (1991)

Entre ces deux-là, on sent le passage des styles "contemporains" de la fin des années 80 façon Metallica à quelque chose de potentiellement nouveau. Et je suis convaincu que l’arrivée de Tomas Haake à la batterie y est pour quelque chose.

Catégorie B - La naissance

Destroy, Erase, Improve (1995)
Chaosphere (1998)
Nothing (2002) / Nothing Re-release (2006)

Même si ces albums sont répartis sur sept ans, je les considère comme étant la naissance du style, du son et du profond changement que le groupe amène dans le paysage musical. Dans son ensemble. Pas uniquement le monde du Metal à mon avis, mais du Rock en général, du Jazz et de toutes les musiques dites "actuelles". J’ai même envie de considérer la re-sortie de Nothing en 2006 comme la preuve de l’entêtement du groupe à aller au bout de sa recherche sonore. Pour l’anecdote, les musiciens ont ré-enregistré l’album avec les guitares huit cordes qu’ils auraient dû avoir pour la version de 2002.

Catégorie C – Le culte

Destroy, Erase, Improve (1995)

Je remets celui-là dans ma catégorie "culte". Juste pour l’introduction de l’album, qui est complètement hallucinante. Ce titre, Future Breed Machine, amorce le disque et nous plonge définitivement dans un autre monde.

Catch Thirty-Three (2005)

Définitivement mon préféré. Le concept album. Un délice. C’est, de mon point de vue, le plus abouti, autant au niveau de la production sonore que de la composition. La cohérence de construction de l’album est impressionnante et on atteint là la pleine maturité du groupe et du concept global.

Obzen (2008)

Je pense que là on atteint d’autres sommets. D’un point de vue personnel, si un jour je devais me retrouver sur scène avec Meshuggah pour je ne sais quelle raison, le morceau Bleed risquerait de me poser un GROS problème. Mais Dick Lövgren, le bassiste actuel, n’a pas vraiment l’air d’en avoir.

Catégorie D – Le nouvel âge

Koloss (2012)
The Violent Sleep Of Reason (2016)

Je ne sais pas pourquoi mais en 2012 le groupe prend un nouveau tournant, non seulement au niveau musical, mais aussi graphique et de l’ensemble de son image. C’est comme si toutes les années précédentes avaient servi à faire assimiler la complexité des systèmes de composition à un public plus large que les nerds du Metal pointu. Comme disait Desproges : "Aimer son public, ne pas le mépriser, l'élever à soi, ne jamais s'abaisser à lui…". Aucune concession musicale n’a été faite. Mais il semble que l’intérêt pour le groupe soit de plus en plus contagieux.

En conclusion, je pourrais essayer d’expliquer quel impact Meshuggah a eu dans ma démarche artistique, mais je ne ferais que l’ajouter à la liste des artistes et albums qui ont radicalement changé ma vie : John Zorn, FantomasJaco Pastorius...And Justice For All de Metallica (J’avais 13 ans en 1988), Miles DavisBenjamin Britten, le guitariste Philip Catherine et bien d’autres. Mais il ne se passe pas une semaine sans que j’aie au moins écouté un album de Mesh !

Chris (Novembre 2018)

Un grand merci à Laurent David. Photos Didier Péron et Arnaud Dionisio.

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