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Brendan Perry (Dead Can Dance) (Paris, 2018)

"Je voulais donner à Dionysus une forme arrangée, comme un oratorio, un format classique, car je voulais être sûr que les gens puissent l'apprécier en l'écoutant du début à la fin." Brendan Perry


Six longues années après Anastasis, il était enfin temps pour l'iconique duo australien Dead Can Dance de sortir de son hibernation pour donner vie à leurs instruments ethniques et créer un nouvel album. Dionysus est le neuvième disque de Brendan Perry et Lisa Gerrard, mais c'est pourtant leur tout premier album concept, centré, vous l'aurez compris, sur le culte de Dionysos, le dieu "qui donne des ailes à l'esprit des hommes" et qui est toujours célébré aujourd'hui lors de festivals païens au printemps et en été. Nous avons eu la chance de pouvoir en discuter avec Brendan Perry, qui a composé la majorité de l'album, sans oublier de le questionner sur le passé glorieux du groupe. 
Dionysus sort le 2 novembre chez Pias et sera suivi de trois concerts en France en 2019 (2 mai à Rennes et 10 et 11 mai à Paris)


Photo par David Fitt © 2018

Anastasis sonnait un peu comme une synthèse de la carrière de Dead Can Dance musicalement. Dionysus suit un chemin tout à fait différent, il est de fait plus proche de Spiritchaser en termes d'instruments tribaux, d'arrangements et des thèmes abordés. Comment expliquerais-tu cela? 

Brendan PerrySpiritchaser est en quelque sorte une célébration, à sa manière, de la musique et des rythmes du monde, des cultures anciennes. En effet, s'il y a un album qui est le plus lié à l'esprit de Dionysus, ce serait celui-là. Mais Dionysus est le premier véritable album concept que nous ayons jamais réalisé. Dans le passé, les albums étaient partiellement conceptuels, mais Dionysus est le premier projet qui l'est véritablement. 

Tu as élaboré le concept de l'album et écrit la majeure partie de la musique. Pourrais-tu nous en dire plus sur le processus d'écriture de Dionysus

BP : Après avoir décidé du sujet et du concept, je souhaitais lui donner une certaine authenticité musicale, en relation avec les cultures et les traditions qui organisent encore ces festivals au printemps et en été, avec une inclination pour les festivals de culte dionysien. J'ai choisi des instruments à vent, des flûtes de bergers de différentes régions des Balkans, de la mer Noire, de Sardaigne, de Corse, de Suisse et d'Espagne. Et puis d'autres instruments comme des gadoulkas, des violons et des percussions rythmiques de ces régions aussi. C'était la fondation initiale, le noyau de la musique. Ensuite, j'ai choisi des sifflets d'oiseau et des instruments qui imitent les sons d'animaux et de la nature comme le bâton de pluie... J'ai ajouté des éléments de field recording pour donner à l'album une impression d'ambiance naturelle et théâtrale. J'essaie toujours d'introduire une qualité théâtrale et cinématographique dans la musique. Enfin, le choeur lui-même, les voix qui fonctionnent comme un véritable symbole du choeur du théâtre tragique grec. Il y avait le choeur de satyrs qui est ensuite devenu le choeur de la communauté. Donc, cela donne l’impression, car c’est un travail impressionniste en fin de compte, d’un collectif qui célèbre la récolte, les fruits de la terre ou la résurrection du printemps, le soleil, la plantation. Parce que Dionysos, au départ, était associé aux saisons, c'est une divinité agraire. 

Quel a été l'apport de Lisa sur cette pièce  ? 

BP : Eh bien, une fois que j'ai eu assez de musique arrangée et prête, je demandais alors à Lisa de venir et de chanter. Elle a improvisé des idées, des approches différentes pour certaines des pièces sur lesquelles nous avons travaillé. Et elle est venue un mois en novembre dernier pour poser ses voix. Tu sais qu'elle vit à Melbourne, mais elle a beaucoup voyagé en Europe ces dernières années, que ce soit en tournée avec Le Mystère des Voix Bulgares (NDR : Que nous vous recommandons chaudement d'écouter) ou Hans Zimmer. Donc, je l'ai vue beaucoup plus ces dernières années qu'avant mon déménagement en France.

C'est la première fois que vous séquencez un disque comme un tout au lieu de chansons séparées. Qu'est-ce qui vous a décidé à le faire et cela a-t-il eu un impact sur le processus d'écriture? 

BP: Cela a eu un effet sur la composition car c’est une sorte de vieille tradition classique que j’observe à travers un œil moderne, je suppose. Je voulais lui donner une forme arrangée, semblable à un oratorio, une forme classique, car je voulais être sûr que les gens l'apprécient en l'écoutant du début à la fin. Comme tu le sais, les compositeurs romantiques de la fin du 19e siècle procédaient ainsi. Ils utilisent aussi des actes et des mouvements dans la musique de ballet, comme dans Le Sacre du Printemps de Stravinsky, qui est une œuvre dionysienne. C'est donc le modèle d'arrangement que j'avais en tête. Et enfin,  du côté pratique, je l'ai mis en deux actes pour l'adapter au disque vinyle. Parce que pour moi, c'était le support idéal pour écouter l'album. 


Photo par Arnaud Dionisio /  © 2018

Après avoir fait Spiritchaser, vous avez tenté de faire un autre album avec Lisa, mais celui-ci n’a jamais été achevé. Pourtant dans une interview ultérieure, j'ai lu que Lisa disait que cette musique était belle et qu'elle devrait être revisitée. Penses-tu que cela pourrait faire surface et être enregistré  ? 

BP: Eh bien, je ne sais pas. Je veux dire, je vois la musique dont elle parle. C'est ... euh ... [réfléchit un peu et rit] Oui, je me souviens exactement des problèmes que nous avions. En fait, ces pièces avaient des signatures rythmiques très étranges, nous avions beaucoup de rythmes plutôt inhabituels et je me souviens que Lisa avait de vrais problèmes pour trouver quand le cycle commence et quand il se termine dans les rythmes. C'était un problème majeur. [Rires] 

Des rythmes africains, je suppose? 

BP: En fait, c’était plus des rythmes turcs et aussi des choses comme le zeimbekiko, qui est en fait du 9/8, du 5/4, et aussi des rythmes composés, que tu peux ressentir aussi bien en binaire qu'en ternaire. Ces chansons sont là, j'ai toujours les instrumentaux quelque part, mais j'ai tendance à avancer et à laisser les refusées de l'histoire derrière moi. [Rires]

As-tu le même sentiment pour les nombreuses chansons que vous avez joué uniquement en concert tout au long de votre carrière, que l'on ne peut parfois entendre que sur des albums bootleg. Tu considérais qu'elles ne valaient pas la peine d'être enregistrées en studio  ?

BP: Eh bien, c'est principalement parce qu'elles n'allaient pas de pair avec les projets en cours. Elles n'auraient jamais été d'heureux membres d'une même famille, à cet égard. 

Dionysus fait plusieurs références aux drogues spirituelles et aux hallucinogènes. Penses-tu que l'utilisation de ce genre de drogue peut aider les gens à mieux se comprendre et stimuler leur créativité?

Oh oui et à plusieurs niveaux! Je veux dire, ils en utilisent même de façon très sérieuse en psychologie maintenant, de petites doses de psilocybine pour aider les personnes atteintes de maladies mentales vraiment horribles comme la schizophrénie. Mais essentiellement du point de vue de Dionysos, il est connu comme un libérateur d’esprit à bien des égards, le dieu qui donne des ailes à l’esprit des hommes! S'il vous arrive d'utiliser des psychotropes, c'est presque comme si vous étiez introduits à une sensibilité totalement nouvelle, dans laquelle beaucoup de vos sens se combinent et se rencontrent en même temps, en particulier l’optique et l'ouïe. Vous voyez des choses, que les gens qui dénigrent l'expérience appellent «illusion, une expérience illusoire». Mais ce que ça fait vraiment, c'est vous montrer qu'il y a plus au-delà nos sensibilités normales, que beaucoup plus se passe dans le monde. Cela montre bien les limites de nos sens: odorat, toucher, goût, vue, ouïe. Vous n'auriez pas non plus une bonne partie de l'incroyable musique psychédélique de la fin des années soixante, parce que l'expérience inspire l'imagination du fait que vous ressentez, voyez et entendez les choses différemment. Et vous voyez plus de possibilités en conséquence. Il est donc très important, de cette manière, de développer son esprit, sa vision globale du fait que la vie va au-delà de notre perception.


Photo par Arnaud Dionisio /  © 2018

Contrairement à toutes les sorties précédentes de Dead Can Dance, cet album contient très peu de parties vocales solo. Est-ce parce que la musique avait besoin de cet équilibre mettant beaucoup l'accent sur les parties chorales ?

BP: D'abord parce que, tu sais, Dionysos n'est jamais vraiment célébré avec un petit autel dans le coin de la maison et une relation seul à seul avec lui. Cela n'a jamais fonctionné comme ça. Dionysos est toujours apparu dans les célébrations en groupe. Il est donc important que le choeur, le collectif, soit la voix principale. C’est presque fait d'une manière «  Brechtienne  », comme dans Mère Courage, où il utilise le choeur comme moyen de nous orienter, d'un travail collectif, vers la célébration. Et pour sortir de votre esprit aussi, collectivement, quand vous dansez dans de grands cercles, comme ils le font encore et entrent en transe. C'est fondamentalement orienté pour atteindre ce qu'appellaient les Grecs «  extasis  », l'extase. Et pour que cela se produise, il fallait tuer l'ego de la conscience de soi et quelque chose d'autre se passait. Vous sentez que vous ne faites qu'un avec le plus grand ordre des choses, que ce soit avec les autres, ou avec le cosmos du monde, la nature. Vous vous laissez aller vers cette jonction et Dionysos entre dans votre vie, pleinement. Donc oui, le choeur est au centre de ça, et c'est pourquoi nous n'avions pas de chansons individuelles. Cela n'aurait aucun sens car ce n'est pas ainsi que Dionysus fonctionne.

Certaines personnes pourraient être surprises de voir un album appelé Dionysus, un dieu grec, avec un masque précolombien comme pochette. Il en va de même pour certains instruments, gammes et parties vocales qu'on entend sur le disque et qui ne sont pas tout à fait liés au folklore européen. Pendant mes recherches, j'ai également découvert que le dieu égyptien Osiris a de nombreuses similitudes avec Dionysos. Alors, est-ce que tout cela est une façon d’exprimer qu’il existe une forme d’uniformité dans nos cultures et nos religions ?

BP: Je dirais plutôt universalité que uniformité. Mais oui, bien sûr. Je vois cet esprit dionysiaque dans de nombreuses cultures du monde entier. Je pense que cela existe depuis des temps immémoriaux. Parce que Dionysos était rituellement associé aux saisons, en tant que dieu agricole. Il vient au printemps, pour la récolte, revient dans l'après-vie, devient un psychopompe. Il a beaucoup de rôles différents mais il est évident qu'il est à l'origine agraire. Donc, toute culture ou société qui célèbre la plantation des semences, le printemps ou la récolte et a de grandes fêtes, ces célébrations communes, actes d'affirmation de la vie, de joie, sont par essence d'esprit dionysien. Donc oui, j'essaye d'élargir ça. Musicalement, tu peux entendre des rythmes afrobrésiliens qui sont introduits par le berimbau, qui est lui aussi africain, amené au Brésil par les esclaves. Et le masque sur la pochette est une autre facette de cette universalité puisqu'il vient des indiens Huichol au Mexique. Il y a ce contexte dans lequel les Indiens Huichol utilisent le peyotl comme un rite sacré, un rite de passage. Je pense que l'image est parfaite à deux niveaux, en partie parce qu'elle montre ce libérateur d'esprit, l'expansion de l'esprit qui se produit lors de l'explosion. Cette étoile au milieu du front, c'est l'emplacement du troisième oeil et autour de celui-ci, vous avez de petites fleurs de peyotl. Il y a donc ce symbolisme d'une part et  d'autre part, c'est par un masque que Dionysos est représenté et introduit dans l'amphithéâtre au début de la pièce, puis posé sur un poteau dans les tragédies. C'est donc une présence, une manière d'apporter la présence de Dionysos. On utilise un masque parce qu'il n'y a pas vraiment d'expression incarnée de lui. C'est vraiment une force et une énergie qui se cachent derrière le masque, c'est le monde intérieur et le marcrocosmos. Tous ces éléments se réunissent donc. C’est un masque que j’ai acheté il y a vingt ans sur un petit marché  !

Dead Can Dance travaille avec Live Nation pour la tournée à venir. Tu n'es probablement pas au courant mais Live Nation possède des sites Web offshore qui permettent à des fraudeurs de revendre des billets à un prix beaucoup plus élevé, une pratique illégale en Europe. Connaissant ton parcours d'artiste engagé, je voulais savoir ce tu en pensais

BP: C'est pour les concerts français?

Oui et pour d'autres concerts en Europe également.

BP: Et donc, que font-ils précisément  ?

Eh bien, ils possèdent des sites Web hébergés en dehors de l’Europe et des gens y revendent des billets, pour un concert de Dead Can Dance par exemple, et Live Nation touche un pourcentage sur ces ventes.

BP: Mais c'est illégal, si je ne m'abuse  ?

Oui, c'est tout à fait illégal en Europe. Parfois, ils produisent leurs propres concerts, et ils touchent ainsi un premier pourcentage, puis un second pourcentage lorsque des personnes revendent des billets sur ces sites.

BP: Je vais en parler à mon agent, je vais examiner cela. J'ai fait une tournée solo en Amérique avec Live Nation. Parce que je pense qu'ils sont américains, n'est-ce pas?

Historiquement oui, mais maintenant c'est une multinationale.

BP: Oui, un peu comme MacDonald's. 

Certains les appellent les Macdonald's de la musique live.

BP: Oui, je n'ai pas aimé travailler avec eux, je les ai trouvés impersonnels. Tout tournait autour de l'argent. Je ne pense pas que ce sont des mélomanes, c'était en tout cas mon impression. Mais cette histoire me surprend, je sais que les gens ont eu des problèmes avec les billets, principalement à cause de la sécurité maintenant. Maintenant il faut produire une photo et toutes sortes de preuves pour arrêter ce qu'on appelle le «  ticket scalping  ». Oui, je vais regarder ça, merci de m'en avoir parlé.

Neredude (Octobre 2018)

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