Manuel Gagneux (Zeal and Ardor) Paris, 2018

Le chemin parcouru par Zeal and Ardor, au moins en terme d'audience, est impressionnant. En avril 2016, Devil is Fine sort dans l'anonymat complet. Deux ans plus tard, le projet joue en tête d'affiche au Hellfest et d'autres festivals de premier ordre. Nous avons essayé de faire le bilan avec Manuel Gagneux, en plus d'évoquer la genèse du dernier album, Stranger Fruit.



Comme ça arrive parfois, le succès de ton projet est arrivé de nulle part. Quels étaient tes objectifs pour ton troisième album ?

Je n'en avais pas vraiment. Ayant plus de temps et de budget, je voulais faire un album qui sonne vraiment comme tel et pas comme une démo ! [Rires] C'est le seul but que je m'étais fixé avec cet album.

Tu as tout composé seul ?

Oui, parce que je crois que je n'arrive pas à bien travailler avec d'autres. [Rires]

Peux-tu décrire comment ça s'est passé ?

J'ai procédé d'une manière très similaire à ce que j'avais fait pour Devil is Fine. Je me pose seul dans une cave avec des instruments, et je crois que c'est la méthode qui me convient le mieux. La seule différence, est, encore une fois, que j'ai eu plus de temps pour le faire et j'ai aussi réfléchi à comment ça pourrait se construire comme un album, plutôt que de faire plusieurs petites chansons séparées. 

Quand nous avions discuté l'année dernière, tu étais impatient de collaborer avec ton producteur Zebo Adam. Quelles étaient tes attentes à son égard ?

Puisque je ne l'avais jamais fait, je ne savais pas comment ça allait se passer. Heureusement, il n'a pas été très intrusif, il a seulement posé des questions du genre "Ceci sonne de cette manière, est-ce que c'est ce que veux ?" Il a aussi pris son temps pour peaufiner le son. Je suis très impatient, donc quand que la guitare a un son de guitare, je suis satisfait, mais lui m'a dit "non, on doit faire des changements pour que ça sonne comme ça" ! Je crois que sur ce plan, il a vraiment contribué à donner un meilleur son à cet album, c'était une bonne collaboration. 

Tu as joué une bonne partie de cet album sur scène l'année dernière. Est-ce qu'il était déjà entièrement composé ? 

Je dirais que 60% de cet album étaient déjà écrits, c'est ce que nous avons joué en tournée. Les 40% restants ont été faits quand je rentrais de tournée, chez moi ou en studio. C'était important qu'on puisse tourner avec ces chansons, comme ça j'ai pu voir ce qui fonctionnait et ce que prenait pas, et adapter les chansons en fonction des réactions du public. J'aurais vraiment été très paresseux de me dire "Oh, ça a marché comme ça il y a un an, je m'en tape, on laisse comme ça !"

Tu as des exemples ?

Certaines sections ont été raccourcies, d'autres allongées, parce que nous pouvions voir si la réaction du public était forte ou pas du tout. 

C'était ton idée de travailler avec Kurt Ballou pour le mixage ?

Oui, parce que je me préoccupais du son de la batterie. Je serais incapable de mixer une batterie, même si ma vie en dépendait ! [Rires] Devil is Fine a été fait avec une boîte à rythme. Donc j'ai réfléchi à qui mixait la batterie d'une manière qui me plaisait, et Kurt Ballou a notamment mixé l'album de Kvelertak et j'aime beaucoup le son de la batterie sur ce disque. Je lui ai demandé s'il serait partant, et bizarrement, il a accepté ! Un bon coup de chance. 

Il a mixé juste la batterie ?

Non, il a fait tout l'album, mais pour moi c'était vraiment important d'avoir un bon son de batterie.



Comme sur Devil is Fine, il y a des interludes électroniques sur Stranger Fruit. Sont-ils pensés comme des coupures ?

Oui, je les ai mis pour permettre à l'auditeur de respirer un peu et d'écouter l'album d'une traite. De plus, avec des passages posés, le contraste avec les parties agressives ressort encore plus. C'est donc un double effet bénéfique. 

On sait tous ce que désigne un "strange fruit". Il y a une chanson de Billie Hollyday qui s'appelle comme ça. Est-ce que tu avais cette référence au blues en tête en choisissant ce titre ?   

Tout ça vient d'un poème qui décrit des fruits étranges pendus aux arbres, mais qui en fait étaient des gens qui avaient été pendus. Et par extension, les fruits "plus étranges" sont ceux qui étaient tués par balle par la police. Donc oui, c'est une référence directe à cette pièce. 

Qu'as-tu écouté depuis l'année dernière ? 

Beaucoup de King Krule et Beach House, j'adore ce groupe. Ils vont bientôt sortir un album va être incroyable. 

Tu as pu l'écouter avant la sortie ?

Non, j'aimerais être aussi cool que ça ! [Rires] 

Donc en fait, tu espères qu'il va être excellent ?

Ils ont sorti deux singles qui sont excellents. J'écoute aussi Iglooghost, un producteur de musique électronique. C'est de l'IDM à la Aphex Twin, mais en très "joyeux", c'est vraiment sympa à écouter. J'écoute vraiment beaucoup de choses, j'adore la musique et j'essaye à peu près tout ce qui me passe entre les mains. Et toi, es-tu tombé sur de nouvelles choses ?

C'est le genre de questions qui pourrait prendre une heure. Par exemple, tu as joué l'année dernière avec Pryapisme, et ils ont depuis sorti un album et une bande originale pour le jeu vidéo Epic Loon (NDLR : co-développé par un membre de Metalorgie au passage). C'est intéressant parce qu'ils expérimentent avec un format de chanson plus court sur cette sortie, qui dure plus d'une heure. Tu as le dernier Hooded Menace, si tu aimes le doom death avec un côté mélodique. Le nouveau Sleep est vraiment incroyable.

Nous avons joué avec High on Fire il y a quelques jours. Matt Pike déteste vraiment les t-shirts ! [Rires] A chaque fois qu'il monte sur scène, il est torse nu ! C'est un gars vraiment cool. Mais oui, pour le nouveau Sleep, je ne l'ai pas encore écouté en entier mais il sonne comme... Un autre album de Sleep ! [Rires] 

Oui, ils n'ont rien changé, mais... 

Mais c'est bien, c'est même parfait comme ça ! 

Est-ce que tu as vu des concerts qui t'en ont mis plein la vue ?

Le concert de High on Fire était excellent. Nous avons joué dans le même festival que Radiohead. Je ne les avais jamais vu, et je ne suis pas vraiment fan mais les voir sur scène est vraiment incroyable. J'ai vu Meshuggah deux fois, et si tu aimes les lasers, c'est ce qu'il y a de mieux ! [Rires] Les gars de Pryapisme sont vraiment drôles, et leurs concerts sont hallucinants. J'aime aussi beaucoup le fait qu'ils ne prennent pas leur musique trop sérieusement. Je crois que chaque membre de ce groupe est un bien meilleur musicien que moi, mais ils veulent avant tout prendre leur pied, voir ça est quelque chose d'assez beau et rafraîchissant. Je vais aussi voir Alcest et Igorrr bientôt, si on parle de groupes français. Ils seront la même scène que nous dans un festival.

Serais-tu intéressé pour faire une collaboration avec Igorrr ou Pryapisme ?

Oui, l'idée me plaît vraiment. Je crois que je fais un peu peur aux gens donc on va attendre un peu ! [Rires] Mais oui, je crois qu'en terme de plaisir à expérimenter avec la musique, Igorrr ou Pryapisme seraient de bonnes adresses où frapper. 

Quelle était l'idée dernière la pochette de l'album ?

Premièrement, l'album s'appelle Stranger Fruit, donc il fallait mettre un fruit ! J'ai acheté une pomme à côté de chez moi et nous avions deux semaines pour qu'elle ait l'air dégueulasse. Mais je crois qu'elle avait été cultivée avec des pesticides, donc elle a gardé un aspect acceptable pendant trop longtemps. [Rires] Il fallait vraiment que l'artwork soit envoyé dans ce délai, nous avons donc été forcé de retoucher la photo un peu.  C'est aussi une allusion au fruit défendu d'Adam et Eve, et à l'album des Beatles, mais en un peu taré.

As-tu déjà une idée de l'orientation du prochain album ? Vas-tu rester sur ce mélange de black metal et de spirituals ?

Nous verrons, j'expérimente beaucoup en ce moment. Ca pourrait aller dans 1000 directions différentes. Mais oui, si je n'avais plus d'idées dans ce genre, je pense que je devrais arrêter, personne ne va apprécier ça si c'est forcé. Donc peut être... Du reggae manouche ? [Rires]

Dans une interview avec Perturbator, il nous a dit qu'il avait fait un remix d'une de tes chansons. Tu sais quand ça va sortir ? 

Oui, j'ai aussi fait un remix d'une de ses chansons. Je ne sais pas s'il a fini. Moi en tout cas, c'est fait ! Je ne sais pas si ça va être une sortie commune ou juste un upload sur Soundcloud, parce qu'à l'heure actuelle, les chansons qu'on a remixé l'un pour l'autre sont assez vieilles, donc on doit voir comment ça va se goupiller. [Rires] Je devrais lui demander par Twitter si j'avais un compte : "Hey mec, comment ça se passe ?"

L'année dernière, tu t'es concentré sur des festivals metal underground, mais cette année, tu joues par exemple au Printemps de Bourges, qui a un public beaucoup généraliste. Etait-ce une volonté de ta part ?

Oui ! De toute façon, on fait encore beaucoup de festivals metal comme le Hellfest, le Download, le Wacken. Mais je crois que c'est important de jouer dans d'autres types de festivals avec un public différent. On va faire le Montreux Jazz Festival, le Primavera. J'aime être confronté à des audiences variées, parce qu'elles réagissent différemment. Ce sont aussi des fans de musique, mais peut être que c'est un autre aspect de la musique qui leur plaît.

Neredude (Juillet 2018)

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