Shagrath et Silenoz (Dimmu Borgir) Paris, 2018

Cela faisait donc huit ans qu'une suite d'Abrahadabra se faisait attendre, après la sortie d'un album live qui a lui aussi pris le temps de se montrer hors de sa tanière. Depuis le début de leur carrière, Dimmu Borgir ont suivi le chemin qui leur semblait bon à eux seuls, leur apportant à la fois un grand succès international et les railleries d'un pan de l'underground. Nous en avons discuté avec Shagrath et Silenoz, les deux principales forces créatives du groupe depuis sa formation. 



Eonian
 sonne vraiment comme la continuation d'Abrahadabra, mais en plus développé sur tous les aspects. Pensez-vous avoir trouvé la juste orientation musicale pour votre groupe après tous ces albums ?

Shagrath : Pour nous, c'est toujours important de garder une ouverture d'esprit et faire quelque chose différent de ce que nous avons déjà accompli auparavant. C'est un pari : parfois tu échoues, mais tu peux aussi réussir. Pour nous, ce nouvel album est déjà un grand succès, dans le sens où nous sommes satisfaits du résultat final, la structure des chansons, la production... Si tu prends du recul pour regarder les débuts de ce groupe, tu peux entendre que chacun de nos albums représente quelque chose qui le distingue des autres. Il est assez important pour nous de proposer quelque chose de frais et nouveau à l'auditeur. Ca n'aurait presque aucun sens d'être un musicien sans pouvoir grandir et progresser dans ce que tu fais. Certains détestent ça, d'autres aiment le progrès. Il y en a aussi qui veulent rester dans le passé. Nous ne pouvons pas satisfaire tout le monde.

Silenoz : Je crois que nous sommes un groupe qui aime se poser des défis hors de notre zone de confort. Et parfois, quand tu fais ça, certains fans ne sont pas prêts à faire de même. "Oh mais j'aurais voulu que vous fassiez ci et ça, bla bla..." Mais au bout du compte, nous ne pouvons pas faire les changements qu'ils souhaitent, nous faisons ceux qui nous semblent pertinents. 

J'ai l'impression que sur Abrahadabra, l'instrumentation Metal était un peu en retrait pour laisser plus de place à l'orchestre et aux chœurs, alors que cette fois, on dirait que les instruments Metal et l'orchestre sont au premier plan.

Shagrath : Retournons à Abrahadabra. Je pense que nous aurions pu faire quelque changements concernant le son de certains instruments. D'un côté, je crois que le groupe reste très présent. De l'autre, c'est loin d'être facile d'incorporer un orchestre de cent personnes sur un enregistrement avec six musiciens. C'est vraiment un défi ! Le même problème se pose quand il s'agit d'expliquer notre vision à un producteur, car nous seuls savons de quoi il retourne. Et parfois, nous travaillons avec des techniciens qui sont là pour faire un travail et ensuite enchaînent sur un autre projet quand ils ont terminé. Ils n'ont pas cette vision globale.

Silenoz : Imagine toutes ces pistes qui doivent être mixées, il y a d'innombrables retouches avant d'être satisfait. Tu sais dès le départ que ça ne sera pas parfait à 100%, parce que si ça l'était, à quoi bon faire un nouvel album ? Mais nous essayons de nous en approcher autant que possible, et c'est énormément de travail. 

Shagrath : Pour nous, Abrahadabra reste une grande réussite, c'est un album très complet, même si avec le recul, nous aurions pu faire certaines choses différemment. Je pense que le groupe est très présent sur le plan sonore, mais disons que certains ajustements auraient pu le mettre en avant différemment.

Abrahabra avait beaucoup d'invités prestigieux comme Snowy Show, Garm (Ulver) ou encore Agnete (Djerv). C'est moins le cas sur Eonian.

Silenoz : Il y en a tout de même deux : le gars qui fait la voix de shaman, c'est un célèbre acteur norvégien. Il y a aussi Martin Lopez (Soen, ex-Opeth) qui fait des percussions tribales. Mais au delà de ça, c'est vraiment le chœur qui est l'invité principal.

Comment cette collaboration avec Martin Lopez a pu avoir lieu ?

Silenoz : Eh bien, c'était une suggestion de Jens Bogren. Nous étions en train de travailler sur Council Of Wolves And Snakes, et nous avons senti qu'il fallait lui ajouter quelque chose de plus au niveau rythmique. Donc Jens a proposé qu'il vienne ajouter des percussions avec une touche vaudou.
 
Sur votre album live Forces Of The Northern Light, vous avez collaboré avec le Norwegian Radio Orchestra. Comment ça s'est passé et est-ce que ça a influencé vos dernières compositions ? 

Shagrath : Je ne crois pas que ça nous ait vraiment influencé. C'est incroyable en soi d'avoir cette opportunité. Nous avons presque dû nous pincer pour être certain de ne pas rêver quand on nous avons vu ce qui se tramait autour de nous pendant le concert au Spectrum. C'est une émotion qui est impossible à décrire, surtout quand tu te rappelles avoir commencé à composer des riffs ou une idée au clavier dans ta petite bulle chez toi. Ensuite, tu ouvres une porte et tu te retrouves dans des studios TV avec cent personnes qui interprètent ce petit riff que tu jouais chez toi... Ca montre bien le pouvoir de la musique, en quelque sorte. 

Silenoz : Ca va au delà des étiquettes. L'autre chose dont nous sommes très fiers est le fait que c'est eux qui nous ont approché pour cette collaboration et pas l'inverse. C'est comme si quelqu'un qui comptait vraiment pour toi te faisait une tape dans le dos, ça fait quelque chose.

Shagrath : Oui, d'autant plus que c'est une expérience que beaucoup de groupes n'ont pas la chance de vivre. 

Silenoz : Sans parler du fait qu'un certain nombre de musiciens du chœur et de l'orchestre étaient des fans du groupe depuis un moment. 

Shagrath Forces Of The Northern Light était à mon sens encore plus complet quand on a pu le sortir, parce que la dynamique de l'enregistrement est plus prononcée, surtout en ce qui concerne l'orchestre. Sur Abrahadabra, c'est beaucoup plus "plat", pour ainsi dire. Pour moi, il avait donc un point de satisfaction en plus en terme de complétude par rapport à Abrahadabra sur ce sujet. Mais c'était aussi la conclusion d'un chapitre. Après avoir travaillé avec un orchestre pendant une période, nous nous sommes dit qu'il était temps de passer à autre chose. C'est pourquoi nous avons utilisé des samples plutôt qu'un orchestre sur Eonian. Les librairies de samples sont de tellement bonne qualité aujourd'hui que tu peux facilement le faire toi même.

Silenoz : Et tu peux facilement confondre ces samples avec un vrai orchestre !



Sur Abrahadabra, vous avez fait une reprise de Perfect Strangers de Deep Purple. Sous l'influence de John Lord, ils ont été parmi les premiers groupes de Rock à essayer de travailler avec un orchestre. Pensez-vous que leur approche a influencé ce que vous faites ?

(D'une même voix) : Hum, pas vraiment. (rires)

Silenoz : C'est plus une coïncidence qu'autre chose. Mais sinon, oui, en effet, on peut dire que leur tentative avec un orchestre a été un succès.

Shagrath : C'est un bon groupe et un super titre ! (rires)
Je crois que vous venez de répondre à ma prochaine question, parce qu'effectivement, ça doit être très compliqué de reproduire vos deux derniers albums sur scène.

Silenoz : Et ce n'est pas notre but de toute façon. En concert, nous voulons mettre en avant l'aspect plus rude et cru du groupe. Alors que sur album, on développe le groupe dans son aspect parfait. En concert, nous allons compenser en faisant que chose de plus rentre dedans. C'est inutile faire des concerts si tu n'équilibres pas les choses différemment parce que dans le cas contraire, autant rester chez soi. 

Allez-vous faire appel à un choeur ou à une section de cordes ?

Silenoz : De fait, il est impossible pour nous, à la fois logistiquement et financièrement, de recruter un orchestre ou un chœur pour une tournée. Donc nous allons devoir utiliser des parties pré-enregistrées pour certains passages. Mais nous jouerons les thèmes principaux, bien sûr. C'est comme ça que nous avons procédé par le passé, rien de nouveau !

Pouvez-vous décrire votre collaboration avec Gaute Storas, et si son rôle a évolué depuis la première fois qu'il a travaillé avec vous sur Puritanical Euphoric Misanthropia ?

Shagrath : Oh, c'est un bon ami du groupe quelque part et il nous a maintes fois aidé à transformer nos idées en notes, parce que c'est un univers qui nous est complètement inconnu. Nous sommes des musiciens autodidactes et nous ne savons pas lire la musique. Donc il nous aide beaucoup à faire ce lien entre les deux mondes, à traduire nos idées en partitions. Nous, en tant que groupe, jouons en utilisant exclusivement notre mémoire et les musiciens classiques utilisent leurs partitions pour s'orienter. C'est vraiment deux mondes complètement différents et Gaute est ce pont entre les deux. C'est le traducteur. 

Silenoz : Il travaille avec nous depuis un long moment. Et depuis, il s'est pas à pas plus impliqué sur les albums suivants et je pense qu'il met de plus en plus de travail dans ce qu'il fait pour nous sur chaque album sur lequel il a apporté sa contribution. Ceci dit, cette fois, il n'a fait que travailler sur des chœurs et pas sur les orchestrations. Gaute est très bon pour comprendre nos idées quand on lui montre que ce qu'on veut, c'est ci et pas ça. Il te dit "Ouais, ouais, je vois ce que tu veux dire." Et il revient vers toi avec un arrangement et c'est très proche de ce qu'on attendait. Il comprend très bien notre musique et il est aussi un peu fou, ce qui aide, aussi. (sourire)

Il paraît que Council Of Wolves And Snakes est une de vos chansons préférées de l'album. Qu'est-ce qui rend cette chanson spéciale selon vous ?

Silenoz : Toutes les chansons sont mes préférées ! (rires) C'était probablement ma préférée le jour où ils ont écrit le press kit.

Shagrath : Mais c'est définitivement une chanson qui tire son épingle du jeu par rapport aux autres, d'une façon un peu expérimentale. Ce n'est pas une chanson typique, signature de Dimmu Borgir.

Silenoz : Oui, c'est plutôt quelque chose d'inattendu, d'espiègle si on veut. 

Il y a quelque mois, Fransesco Ferrini (Fleshgod Apocalypse) a annoncé avoir travaillé sur l'album. Comment ça s'est passé ?

[silence gênant]

Silenoz : Il a fait des éditions. Ca s'arrête là. 

Shagrath : Je crois qu'il y a eu un malentendu. Vois-tu, nous travaillons avec Jens Bogren en tant qu'ingénieur-son sur cet album. Pour faire simple, quand nous lui envoyons des fichiers, il va les regarder. S'il pense qu'une chose peut être corrigée, ajustée, sur un problème de timing par exemple, il va demander à des gens qui travaillent pour lui de faire ces corrections. Il n'y a aucun lien avec Dimmu Borgir, ce n'est pas un travail de composition. Ce sont des détails techniques. 

Shagrath : C'est l'équipe de Jens Bogren. Je n'ai eu aucun échange avec ce gars. Donc je crois que tout ça a été un peu pris hors de son contexte. Une plume devient un poulet ! 



Quelle importance accordez-vous à l'identité visuelle ? Est-ce qu'elle véhicule un message particulier ?

Shagrath : Cela va de paire avec ce qu'on exprime. Les visuels doivent représenter l'identité de cette expression, qui joue un rôle de premier plan dans notre musique. L'identité visuelle a toujours été importante, depuis notre enfance en un sens. En ce qui me concerne j'ai grandi en écoutant KissW.A.S.P, Twisted Sister, des groupes qui avaient une imagerie forte, d'une certaine façon. Je suppose que c'est quelque chose que tu gardes en toi et que tu développes pour faire quelque chose toi même, qui t'appartient. 

Silenoz : Ca n'aurait vraiment aucun sens de faire des photos promos ou monter sur scène habillé en bermuda et chemise hawaïenne. 

Shagrath : Ca serait très confortable, ceci dit ! (rires)

Silenoz : C'est vrai. Ce que nous faisons visuellement nous complique la tâche, et ça peut être même douloureux sur pas mal d'aspects. Mais c'est très important pour nous. 

Toujours sur l'imagerie, vous avez travaillé avec Zbigniew M. Bielak pour la pochette de l'album. Comment avez-vous découvert son travail ?

Shagrath : Il a déjà travaillé avec plein d'excellents groupes. J'aime beaucoup ce qu'il a fait pour Ghost, notamment pour l'intérieur des livrets. Il a vraiment une vision unique des choses, il fait des dessins pour chaque chanson, c'est très détaillé. Son oeuvre est vraiment hallucinante, à la fois ce qu'il a fait pour Ghost, mais aussi Watain, Mayhem et pas mal d'autres groupes. Je l'ai rencontré il y a deux ans au festival Inferno et nous avons eu une conversation intéressante. Nous avons gardé contact et quand nous lui avons proposé de travailler pour nous, il nous a dit avoir trop de travail. Il était hésitant, et il a mis du temps à répondre. Bon, sur ce plan, nous sommes pareils ! (rires) Nous lui avons donc donné une date d'échéance pour qu'il se décide et il a finalement dit qu'il trouverait du temps pour le faire. Nous lui avons donné quelques notes.

Silenoz : Oui, nous l'avons guidé dans la direction que nous souhaitions et il a réussi à donner vie aux visuels que nous avions en tête. Nous sommes vraiment satisfaits. C'est très détaillé et ça correspond bien à cet album puisqu'il est justement avec beaucoup de petites nuances, dans tous les sens du terme. Ca va ensemble en fait. 

Shagrath : Nous sommes effectivement très contents de cette pochette. Elle est effectivement très détaillée, mais elle est aussi primitive. Si tu la regardes dans son ensemble, on pourrait croire que c'est une pochette old school, mais si tu observes avec attention, tu y verras un nombre incroyable de petites touches. Aujourd'hui, il y a tant de groupes qui veulent une pochette avec cent couleurs et le tout très chargé et si tu as une pochette avec une touche old school et que tu la mets parmi d'autres pochettes, laquelle va se détacher des autres ? 

Silenoz : J'apprécie aussi le fait que ça doit dessiné à la main, ce n'est pas fait par ordinateur. C'est old school sur ce plan aussi, donc oui, nous en sommes très satisfaits. 

Qu'avez-vous écouté ces derniers temps ?

Silenoz : Laisse-moi regarder mon téléphone. Beaucoup de choses différentes. 

Shagrath : Ca dépend vraiment de l'humeur dans laquelle tu es. Parfois tu veux écouter de la musique détendue, parfois du Black Metal bien sale ou du Jazz. Nous sommes tous les deux des gens ouverts, nous apprécions différents styles de musique. 

Silenoz : Ce n'était pas pareil quand nous étions adolescents, mais je crois que c'est normal. 

Shagrath : Nous essayons de nous tenir au courant de ce qui se passe, mais d'un autre côté c'est très difficile parce qu'il y a tellement de groupes et de sorties. Mais je note également qu'il y a beaucoup de groupes de qualité dans tout un tas de genre. La nouvelle génération Black Metal a sa propre interprétation du genre. C'est intéressant de voir toutes les directions qui sont explorées.

Puisque vous mentionnez le Black Metal : est-ce que vous considérez faire toujours partie de ce mouvement aujourd'hui ? 

Silenoz : Oui et non, je dirais. Nous avons toujours été considérés comme le mouton noir dans cette communauté de moutons noirs. Et ce n'est pas un problème d'ailleurs, nous ne suivons aucune règle, code de conduite ou quoi que ce soit qui serait attaché à une étiquette. Donc tu as bien sûr tous ces puristes qui raisonnent comme un troupeau et nous sommes complètement à l'opposé de cela puisque nous suivons notre propre voie, à contre courant de ce qui se fait.

Shagrath : Je me sens très proche, profondément lié à ce genre, pour être franc. Mais d'un autre côté, j'en suis aussi très... (il hésite)

Distant ?

Shagrath : Distant des règles qui font loi dans la scène, la fermeture d'esprit qui y règne.

Silenoz : En fait, nous nous sentons vraiment liés à la musique qui en est sortie, et particulièrement dans sa forme old school, l'atmosphère.

Shagrath : Nous la portons en estime et nous la comprenons. Malgré cela, nous gardons ce sentiment d'être des étrangers au sein même du mouvement. Je n'aime pas la mentalité qui y règne, cette pensée unidimensionelle. Il n'y a pas de croissance. Ainsi, automatiquement, j'ai aussi l'impression de ne pas en faire partie. (rires)

Silenoz : Il s'y passe la même chose que dans n'importe quel autre genre de musique extrême : à un certain point, il y a une stagnation. A partir de là, ceux qui sont un peu plus ouverts d'esprit concernant leur musique vont pouvoir se distinguer. Et c'est comme ça que je nous vois, je pense que nous avons toujours été au premier plan sur ce point précis. Nous avons été une porte d'entrée à la reconnaissance pour tout un pan du Black Metal considéré comme plus extrême que nous. Ca me va. C'est satisfaisant d'être considéré comme une sorte de pionnier dans ce genre de musique. 

Shagrath : Il nous arrive aussi souvent que des personnes viennent nous voir en nous disant qu'ils étaient complètement "contre" Dimmu Borgir au début. Mais eux aussi ont évolué et considèrent les choses différemment maintenant, avec le temps et quelques années en plus. Certains vont même jusqu'à s'excuser d'avoir traîné le groupe dans la boue. C'est... intéressant !

J'aime finir les interviews avec une question marrante : est-ce que vous aimez la chanson Africa de Toto ?

Shagrath : Je crois que je n'ai jamais écouté Toto de ma vie.

Silenoz : Tu les as probablement déjà entendu à la radio. J'aime bien Toto, mais je ne suis pas un grand fan de cette chanson. Ceci dit, ils ont des titres vraiment excellents, ce sont de très bons compositeurs .

Neredude (Juin 2018)

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