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David Fitt, réalisateur (Perturbator, Grave Pleasures, Aosoth...) Février 2018

Combien de clips de groupes avez-vous regardé au cours de votre vie ? Un grand nombre, sans aucune doute, a fortiori à cette époque où Youtube règne (presque) sans partage sur la diffusion de la musique. Si les grands artistes mainstream se dotent en général de moyens colossaux pour leurs clips, c'est nettement moins le cas dans l'underground. Pour évoquer le sujet, nous avons discuté avec David Fitt, photographe et réalisateur français avec un CV tout à fait respectable (Aosoth, Perturbator, Grave Pleasures, Hexvessel, Svart Crown...).


Grave Pleasures - Joy Through Death

Comment en es-tu arrivé à faire des films/clips ?

Ça s’est fait de manière très organique. Quand j’étais étudiant en école de photographie, on m’a proposé d’être photographe de plateau sur le tournage d’un court-métrage. Ça m’a permis de voir l’envers du décors, comment un film était fabriqué. Un an après, j’ai écrit un scénario et je l’ai réalisé un an plus tard (Paris, hiver 2010), épaulé d’amis qui sortaient d’école de cinéma. Hervé d’Aosoth l’a vu et m’a proposé quelques jours plus tard de faire un clip pour eux (Ritual Marks Of Penitence). Et de rencontres en rencontres, de bouches à oreilles, les projets se sont développés.

Comment choisis-tu tes projets ?

Ça dépend. Il y a les scénarios et idées que je développe dans mon coin, il y a les groupes que je vais harceler jusqu’à ce qu’ils me filent un clip et il y a ceux qui me contactent parce qu’ils ont vu mon travail. Pour le reste, je vais choisir selon mes disponibilités, ma motivation, le budget. Pas de grand secret ici : je ne vais pas accepter de faire un clip à faible budget pour un artiste que je n’apprécie pas, même si j’ai le temps, alors que même overbooké, si j’ai un projet mortel qui se présente, je vais tout faire pour le caser.

Est-ce que tu fais toujours un script pour tes films / clips ?

Oui, c’est quasiment obligatoire, surtout maintenant que je travaille avec des boîtes de prod et des équipes plus expérimentées. Les gens ont besoin de savoir ce que tu as en tête, et où tu vas. Et plus tu travailles avec des groupes qui ont un peu de notoriété, plus ils sont entourés de managers / labels, qui veulent s’impliquer pour être certains que leurs poulains ne foncent pas droit dans le mur. Ceci étant dit, j’ai tendance à toujours laisser certaines zones grises qui se résolvent le jour du tournage, un travers qui me vient de la photographie, où les aléas et le hasard sont bien plus omniprésents, voire bienvenus. C’est un défaut qui a ses qualités, mais qui reste un défaut.


Perturbator - Venger

Est-ce que c'est toi qui écrit le script ?

Toujours oui. Parfois on élabore le concept de concert avec le groupe, mais ils ne participent jamais à l’écriture. En parallèle, je développe deux projets de film en co-écriture ; je ne suis donc pas le seul maître à bord mais mon implication reste intégrale, ça permet d’ouvrir les perspectives et de repousser ses limites.

Dans combien de projets considères-tu avoir eu un budget suffisant, comparé à ceux où tu t'es réellement senti limité par le manque de moyen ?

Je n’ai jamais eu un seul budget suffisant, sur aucun des projets. A moins de bosser pour de très gros noms, les budgets pour le clips se sont énormément réduits et encore plus dans les milieux underground et indépendants.

Toi qui exerce les deux rôles (réalisation et photographie), penses-tu qu'on peut être un bon réalisateur mais un mauvais photographe / caméraman ? 

Ce sont des métiers bien distincts. Déjà, être cameraman, ça inclue savoir manier une caméra, qui est une logistique bien plus lourde et physiquement éprouvante qu’un appareil photo (et en tant que photographe, je m’estime très mauvais cameraman : va me demander de faire un travelling sans accroc ou un plan à main levé sans avoir l’impression que j’ai Parkinson, on va bien rigoler). Je pense que tu peux être un très bon réalisateur, savoir diriger tes comédiens à merveille et avoir une vision totale et aboutie de ton projet, sans pour autant savoir bien cadrer et maîtriser ta lumière. C’est là que le directeur de la photographie va intervenir, qui lui gère ces éléments du bout des doigts. C’est mieux si le réal maîtrise la photographie, mais ça ne me parait pas indispensable, tant qu’il sait s’entourer et qu’il a bon goût. Pour finir, si tu sais cadrer, si tu comprends la lumière, tu peux être aussi bien un bon photographe qu’un bon chef opérateur. Mais ce n’est pas parce que tu es bon là dedans que tu seras un bon réal, et vice-versa.


Portrait des excellents Emptiness

Tu as travaillé plusieurs fois avec Kvohst (Hexvessel, Grave Pleasures, ex-Dodheimsgard). Comment l'as tu rencontré et que peux-tu nous dire sur vos projets en commun ?

Je l'ai rencontré à Paris, après un concert de Beastmilk. On a des potes en commun donc discuter ensemble s'est fait naturellement. Je lui ai d'abord proposer de faire un portrait du groupe, puis on a discuté d'un clip pour le premier album de Grave Pleasures (c'était pour Taste The Void si je ne me trompe pas). Ça ne s'est pas fait, mais le dernier album d'Hexvessel sortait quelques mois plus tard donc on a fait un clip pour Hexvessel. Lui et le groupe étaient absolument ravis, il a tout de suite voulu qu'on retravaille ensemble pour Grave Pleasures. À la base on devait faire une vidéo pour la sortie de l'ep Deadenders, puis les timings ont joué contre nous et on s'est dit qu'on allait plutôt prendre le temps de bien faire les choses et on a décalé à l'album.

Mathew me laisse quasiment carte-blanche à chaque fois. Je lui propose une idée ou un concept, on en discute ensemble, j'écris un synopsis et à partir du moment où il le valide, il ne veut plus rien voir avant la version finale. C'est très libérateur de bosser ainsi, car tu sais que tu vas pouvoir montrer ton projet comme tu le penses depuis le début plutôt que d'avoir un groupe qui va juger un clip sur une V1 qui n'est que 20% de l'aspect final. Pas mal de groupes qui veulent absolument garder le contrôle tombent dans ce travers et prennent peur, complexifiant la relation de travail à partir de ce point. A l'inverse, ça augmente la pression que tu as sur les épaules, parce que tu sais que si le produit final ne plait pas, c'est foutu pour tout le monde, en plus d'avoir "trahi" sa confiance. Mais jusqu'ici, c'est un sans faute entre lui et moi haha. 

Est-il impératif d'aimer la musique du groupe quand tu réalises un clip pour eux ?

Il faut savoir que j’ai eu la chance de ne travailler qu’avec des groupes et des musiciens dont j’apprécie la musique pour le moment. Mais je pense que non, tant que l’univers visuel de l’artiste t’inspires, et que le brief t’intéresses. J’aimerais beaucoup travailler avec certains groupes ou chanteurs dont je n’écoute pas du tout la musique, juste parce que leur univers est mortel.


Svart Crown - Orgasmic Spiritual Ecstasy

Trois clips qui t'ont marqué à vie ?

Elle est horrible ta question, c'est beaucoup trop dur d’en choisir trois. Les premiers qui me viennent en tête en tout cas :
Fat Boy Slim - Weapon Of Choice 
Marilyn Manson - Disposable Teens
Queens Of The Stone Age - Go With The Flow

As-tu des influences cinématographiques, si oui lesquelles ?

J’ai des réalisateurs que j’affectionne tout particulièrement, et qui doivent m’influencer d’une manière ou d’une autre. James Gray qui fut certainement mon influence première pour ses mises en scène implacable et sa dramaturgie bouleversante. Mon premier court-métrage Paris, Hiver 2010 fut très inspiré par Two Lovers. Je dois aussi citer Paul Thomas AndersonRefnLynch et Fincher, dont les films sont autant de sources inépuisables d’inspirations pour moi.

Penses-tu qu'il est possible de faire un bon clip dans lequel on voit les musiciens ?

Je pense même que ça a été fait et plusieurs fois. Si je ne devais en citer qu’un : Judith d’A Perfect Circle, réalisé par Fincher.


David et son équipe sur le tournage du clip de Strayed Away par Horskh

Tu as co-réalisé le clip de Venger (Perturbator) avec Federico Pelat, qui a notamment travaillé sur les effets speciaux du Ghost In The Shell américain, comment ça s'est fait ?

En fait, Federico est un ami avec qui j’avais déjà travaillé par le passé avant qu’il ne bosse sur Ghost In The Shell. Entre temps, il m’a invité à le rejoindre sur un projet de court-métrage comme co-réal. Quand j’ai eu l’opportunité de faire ce clip pour Perturbator, ça m’a paru évident de l’inviter à mon tour.

J’ai cru comprendre que ça avait été un tournage compliqué.

Ça s’est très bien passé entre Federico et moi-même car on a chacun nos domaines d’expertise ce qui fait qu’on peut travailler de manière complémentaire en plus d’avoir globalement la même sensibilité cinématographique. Quant au tournage, rentrer dans les détails ne servirait pas à grand chose puisqu’on peut résumer les choses ainsi : on a été trop ambitieux pour le budget dont on disposait. Ce fut néanmoins une chouette expérience, de celles dont on se souvient avec tendresse et dont les erreurs font grandir.

Tu réalises aussi des films, est-ce ton but ultime de faire un long métrage ?

L’envie est clairement là, j’ai plusieurs projets en écriture, donc ouais, j’espère que ça va se faire un jour !

Un mot à ajouter sur le métier ou autre ?

Merci à toi pour l’interview et à toi, lecteur, pour m’avoir lu. Merci à Paul et Giuseppe d’Abyssal de me supporter sur tous mes projets depuis un an.

Cinématographiquement votre,

Neredude (Mars 2018)

Photos et visuels : David Fitt ©  

Photos sur le plateau : Abyssal Process / © 







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Commentaires

NeredudeLe Samedi 24 mars 2018 à 10H52

@letatar : MERCI ! Ca fait plaisir :)

letatarLe Mardi 13 mars 2018 à 20H32

Encore un échange très intéressant, continuez comme ça !