Albums du moment
Pochette Quadra
Pochette Lokabrenna Pochette The Fallen Crimson
Chroniques
Pochette Hällas
Pochette Carnivore
Pochette Bloem
Pochette Sisyphus
Découverte
Pochette What's Hidden Devours

James Labrie (Dream Theater) Paris, le 04/12/15

C’est un James LaBrie enrhumé et avec la gorge dans un sale état qui s’assied face à moi. Il admet cependant qu’il préfère que cela lui arrive maintenant plutôt que pendant la prochaine tournée de Dream Theater, qui présentera son nouveau double album The Astonishing (sortie prévue le 29 janvier) en Europe dès le mois de février, avec un passage au Palais des Congrès de Paris les 5 et 6 mars 2016.

Dream Theater s’apprête à sortir ce qui est certainement l’album le plus ambitieux de la carrière du groupe. Comment te sens-tu, es-tu nerveux ?

Non je ne suis pas vraiment nerveux, c’est même l’inverse, nous sommes enchantés et vraiment très excités. De plus il s’est passé 16 ans depuis notre dernier véritable concept-album, et celui-ci est un double album, qui comprendra 2h18 de musique ! L’histoire racontée par le disque a été particulièrement bien écrite par John Petrucci, qui a passé plus d’un an dessus pour arriver à ce résultat.

Peux-tu nous en parler ?

Tout se passe près de 300 ans après notre époque, en 2285. Nous vivons dans un monde ou les Nomacs (Noise Machines) ont remplacé les artistes. Il n’y a plus du tout d’endroits ou de moments consacrés à l’expression artistique. Dans ce monde, vous avez le « Great Northern Empire of the Americas », qui vit dans l’opulence. Ils n’ont besoin de rien et ne veulent plus rien car ils vivent entourés de richesses. Et puis il y a Ravenskill, une communauté vivant à l’extérieur de l’Empire, dans la pauvreté et la misère. On y trouve le héros, Gabriel, qui ramène l’espoir, la joie et la foi chez ces gens grâce à sa voix, qui lui permet de reconnecter les personnes qui l’entourent avec la musique et leurs émotions les plus positives. Mais l’empereur Nafaryus est au courant de l’existence de Gabriel et de son don. Il craint qu’il ne donne trop de confiance et d’espoir à ces gens et qu’une révolte s’en suive. Nous suivons huit personnages principaux dans cette histoire (l’un d’entre eux est décédé), et c’est l’interaction entre ces personnages qui rend le récit aussi excitant. C’est vraiment très bien écrit, cela pourrait tout aussi bien être un film ou une comédie musicale. Vous n’avez pour l’instant entendu que quelques extraits, mais il y a 34 titres au total et la seule façon d’écouter cet album est de le faire du début à la fin.

L’histoire racontée par l’album a-t-elle une résonance avec l’état actuel du monde ?

Oui je pense que certains peuvent tout à fait en arriver à cette conclusion, il y a des parallèles qui y sont faits. C’est une histoire à laquelle tout le monde peut s’identifier. Nous vivons par exemple dans un monde de technologie, où celle-ci progresse à une vitesse folle. Si l’on utilise cette technologie d’une bonne manière, elle peut être notre meilleure amie. On le voit d’ailleurs dans la musique, où elle peut devenir un instrument phénoménal. Mais d’un autre côté si vous l’utilisez pour simplement coller ensemble une série de sons un peu pourris, à quoi cela rime-t-il, si ce n’est créer simplement un peu plus de bruit de fond ?

Les extraits de l’album que l’on a pu écouter sonnent de façon particulièrement épique. Etait-ce votre objectif, avec ce disque, d’aller aussi loin que possible dans cette voie, avec les chœurs, l’orchestre…?

Pour être complètement raccord avec l’histoire, qui tourne autour de la dégradation de la musique, ce disque devait être aussi « organique », réel et riche que possible, l’humain devait y tenir le rôle principal. C’est pourquoi Jordan (Rudess) y joue notamment du piano Steinway et de l’orgue Hammond, même s’il peut sortir exactement les même sons de sa librairie numérique. Et nous avons poussé les choses un peu plus loin en utilisant un orchestre, un chœur d’enfants et un autre de gospel. Nous avons aussi choisi de travailler avec David Campbell, un chef d’orchestre, compositeur et arrangeur connu dans le monde entier (NDLR : il a notamment collaboré avec Metallica, Muse, The Rolling Stones, Kiss, Radiohead…), nous savions qu’il nous conviendrait parfaitement. Qui plus est, il a tellement de ressources à sa disposition qu’il nous disait « ok les gars, on va utiliser un orchestre venant de Prague, et un chœur d’enfants et de gospel venant de Los Angeles…et puis je connais un mec qui peut venir pour les cornemuses, c’est le gars qui les a enregistrées pour Titanic… ». Il nous fait même l’honneur de jouer du violon sur l’un des morceaux du disque. Il a vraiment eu un rôle primordial pour assembler tous les éléments de la façon dont cela devait être fait.

En tant que chanteur c’est à toi de raconter l’histoire, mais une histoire écrite par quelqu'un d’autre. Comment travailles-tu avec John (Petrucci), y a-t-il un dialogue particulier entre vous ?

Ma façon de faire est dans un premier temps de lire et relire l’histoire, de nombreuses fois, pour m’en imprégner, connaître tous ses ressorts. Je m’immerge complètement dedans pour avoir également l’impression de connaître tous ces personnages de manière intime. De cette façon, lorsque John me donne les paroles, je commence, dans mon esprit, à me représenter l’identité de chacun d’entre eux. Car je dois interpréter tous les personnages, y compris les deux personnages féminins (Faythe et Arabelle). Je savais que la seule façon d’y parvenir correctement était de devenir chacun d’eux et de leur offrir une voix reconnaissable au fur et à mesure du déroulement de l’histoire en utilisant la texture, les intonations, l’énergie. Je voyais vraiment Gabriel comme une voix jeune et forte, pour l’empereur Nafaryus c’était une voix autoritaire, agressive et un peu « râpeuse », pour Faythe, une voix innocente et angélique, pour Arabelle, sa mère, une voix pleine de sagesse mais un peu fatiguée, pour Arhys, le frère aîné de Gabriel, une voix de laquelle émanait la foi et la force… me plonger complètement dans la vie de ces personnages m’a permis, quand je suis entré en studio, d’être plus à l’aise. En fait, j’ai commencé par interpréter chacune des voix une fois, ce qui m’a donné une base de travail, un « étalon » sur lequel je pouvais revenir et que je pouvais réécouter à mesure que j’avançais dans l’histoire. Ce fut un vrai défi mais je n’étais pas spécialement intimidé par la tâche à accomplir. C’était très excitant, ce n’est pas tous les jours que l’on a l’occasion d’interpréter 7 ou 8 personnages différents !

Dans l’un des morceaux que l’on a pu écouter, The Gift Of Music, tu chantes « les gens n’ont simplement plus de temps pour la musique ». Peut-on y voir un parallèle avec le monde dans lequel on vit ? De moins en moins de gens prennent le temps de simplement s’asseoir et d’écouter un disque sans rien faire d’autre…

Evidemment, aujourd’hui les plateformes de streaming permettent d’accéder à n’importe quel morceau de n’importe quel artiste. Quand j’étais jeune, j’économisais pour aller acheter le nouvel album qui m’intéressait et je passais le week-end à l’écouter encore et encore. Maintenant la musique ne sert la plupart du temps que de bruit de fond et d’ambiance pendant qu’on est sur internet, qu’on envoie des SMS ou qu’on est au téléphone avec quelqu'un…Il y a de moins en moins cette relation intime qu’il pouvait y avoir auparavant entre l’auditeur et l’oeuvre. Mais attention, il reste encore beaucoup de gens qui continuent à apprécier la musique comme un art, sinon un groupe comme Dream Theater n’existerait plus depuis longtemps. Il en va même de notre responsabilité de rappeler aux gens qu’il faut entrer dans un disque sans autre distraction. Si vous pensez que vous pouvez appréhender et comprendre l’album en l’écoutant en musique de fond et en faisant autre chose en même temps vous vous trompez, vous passerez à côté de ce que l’on a essayé de faire.

Dans ce contexte, considères-tu comme un acte de « résistance » le fait de sortir un double album de plus de deux heures comme celui-là ?

Oui, mais au-delà de la durée, c’est surtout en raison du message porté par l’histoire. Encore une fois, les progrès technologiques font qu’une grande partie de ce qui est fait par des humains peut maintenant être reproduit par des machines, c’en est même phénoménal. L’histoire du disque est vraiment plus proche d’une réalité possible dans un futur proche que ce que l’on pourrait penser. Mais cet album montre à quel point nous sommes engagés dans ce que nous faisons, dans l’art de créer de la musique, du fait que nous prenons tous très au sérieux le fait de jouer d’un instrument. C’est aussi pour cela qu’il nous a fallu près de 15 mois au total pour venir à bout de ce projet. Nous avons d’ailleurs terminé le mix et le mastering hier soir seulement (NDLR : l’interview s’est déroulée au début du mois de décembre), et la sortie aura lieu le 29 janvier prochain. Et quand tu écouteras l’album du début à la fin tu réaliseras que notre message musical est sans équivoque. Nous faisons les choses comme nous les faisons car c’est notre façon d’envisager la musique, c’est ce que nous aimons. Il faudrait être mort pour écouter l’album du début à la fin et ne pas apprécier ce que nous avons fait. Nous avons amené, de notre point de vue, le genre du concept album à un autre niveau.

Vous allez jouer l’album dans son intégralité lors de votre prochaine tournée. J’imagine que cela représente un vrai défi, comment vous préparez-vous pour cela ?

Oui c’est un vrai défi, nous répétons beaucoup dans cette perspective. J’avoue que j’en ai déjà des frissons car cela sera très visuel, avec des projections vidéos assez incroyables. Je ne peux pas en dire beaucoup plus pour l’instant, mais nous allons recréer ce monde sur scène et quand vous le verrez, vous serez époustouflés. Le travail sur les lumière et projections sera incroyable, nous travaillons avec Steve Baird, avec qui nous avons déjà collaboré dans le passé, qui bosse avec une société de Montréal dont le point fort est le travail du mapping des projections et la recréation de tout un univers. Vous serez à certains moments transportés en plein Great Northern Empire, à d’autres à Ravenskill…notre objectif est que le spectateur ressorte du concert bouche bée. Musicalement parlant c’est aussi un défi, mais nous savons où nous allons. Nous répétons beaucoup pour que tout le monde soit sur la même longueur d’ondes. En outre, nous allons tourner dans des salles dont la taille raisonnable et l’acoustique conviennent à ce que nous allons proposer, des salles où l’on aura presque l’impression d’être installé pour voir un film.

Combien de personnes seront sur scène. Y aura-t-il un orchestre et des chœurs comme sur l’album ?

Non, c’est Jordan (Rudess) qui gérera tout ça et qui reproduira ces sons. Il est cependant probable que nous décidions, vers la fin de la tournée, de jouer l’album dans une configuration enrichie sur quelques dates bien définies.

Pour évoquer un sujet moins réjouissant, vous avez joué au Bataclan avec Dream Theater en 1998, où vous avez enregistré le double live Once In A Livetime. Qu’as-tu ressenti en apprenant ce qui s’était passé à Paris le soir du 13 novembre ?

Oui, j’y avais aussi joué en 2005 lors de ma tournée solo. J’étais avec ma famille, nous étions chez nous, devant la télévision, à regarder CNN. J’ai dit à ma femme et à mes enfants, « nous avons joué dans cette salle », c’était horrible. C’est impardonnable ce qui s’est passé ce soir-là, c’est une tragédie et nous devons éradiquer ce mouvement qui n’est en rien représentatif d’une religion ou d’une foi. J’étais complètement dévasté par ce qui a eu lieu, toutes ces vies innocentes sacrifiées par quelques individus…Tout les pays doivent agir ensemble pour mettre fin à ces actes. Et j’ai vraiment beaucoup de peine pour tous les innocents vivant en Syrie, dans les zones concernées par la guerre contre le terrorisme, et qui sont également victimes de cette situation.

Pour conclure, peux-tu nous dire si tu as prévu un nouvel album solo dans un futur proche ?

Matt (Guillory) et moi allons en discuter prochainement, probablement quand je serai rentré à la maison. Le tout est de trouver du temps pour s’asseoir et rassembler tous les membres du groupe car le groupe doit, pour moi, rester le même. J’ai besoin de Matt, de Ray (Riendeau), de Marco (Sfogli) et Peter (Wildoer). Dans un monde parfait, j’aimerais que le disque soit composé puis enregistré pour que je puisse, quand Dream Theater aura terminé cette tournée mondiale, enchaîner avec mon groupe.

Chris (Janvier 2016)


Merci à Arnaud Lefeuvre (WEA) / Photo © Jimmy Fontaine

Partager :
Kindle
A voir sur Metalorgie

Laisser un commentaire

Pour déposer un commentaire vous devez être connecté. Vous pouvez vous connecter ou créer un compte.

Commentaires

Pas de commentaire pour le moment