Biographie

The Caretaker

The Caretaker, projet dark ambient expérimental, est créé en 1999 par l'anglais Leyland Kirby. Initialement désireux de rendre hommage à la fameuse scène de bal du Shining de Kubrick, The Caretaker propose, en une dizaine de productions, d'utiliser de vieux enregistrements désuets et de les triturer, de les déconstruire afin d'en tirer une substance sonore capable de rendre compte d'une longue réflexion sur la démence précoce et sur la façon dont le cerveau humain génère de nouveaux souvenirs musicaux lorsqu'il est trop tard. Everywhere at the end of time, projet ambitieux sorti entre 2016 et 2019, marque la fin de l'aventure The Caretaker.

C'est fini. 

Chronique

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Everywhere At The End Of Time ( 2019 )

En septembre 2016, lorsqu'il engagea son ultime projet avec The Caretaker, intitulé Everywhere at the end of time, Leyland Kirby était loin de s'imaginer les conséquences multiples et variées qui en adviendraient ; loin de s'imaginer que cette œuvre, livrée patiemment, entre septembre 2016 et mars 2019, en six phases congruentes censées démontrer les délitements mémoriels auxquels sont confrontés les personnes atteintes de démence précoce (Alzeimher), que cette œuvre donnerait à comprendre, par delà le manque et la perte, par delà l'absence et l'oubli, ce dont est capable le cerveau oublieux mais volontaire et comment il opère, tandis qu'il a entrevu ses propres failles, un cruel travail de (re)création permanente.

Everywhere at the end of time est, en soi, un projet homérique : en cinquante titres (pour un total de six heures trente de musique), The Caretaker envisage la façon dont quelques « chansons » issues du répertoire « dixieland » (censément dans les années 20) pourraient se voir détériorées au gré des efforts fournis par un cerveau atteint d'Alzeimheir afin d'en retrouver la forme originelle. Leyland Kirby génère un corpus de quelques (« à la façon de ») standards américains du début du XXème siècle et les passe, au gré des six phases classiquement définies pour démontrer l'avancement de la démence précoce chez les personnes atteintes (la science détermine sept phases mais la phase 1 – aucune déficience – se révèle obsolète dans le cadre de cette démonstration), à la moulinette sonore de la mémoire en carence progressive...

Que l'on s'imagine notre arrière-grand père, Auguste, qui, à la fin de son adolescence, dans les années vingt, se trémoussait avec élégance sur quelques morceaux « américains » joués par l'orchestre officiant dans ce cabaret de Montmartre. Bien des années plus tard, Auguste, qui ne possède plus aucun enregistrement de ces délicieux airs du temps de son insouciance, qui a depuis bien longtemps vendu son vieux gramophone et ses 78 tours, tente de se les remémorer, intérieurement. Son cerveau se souvient aisément des mélodies et des instruments ; il recrée avec une douce allégresse l'ambiance et le contexte. Ces moments musicaux sont, pour une seule fois, reconstitué pour le plus grand bonheur d'Auguste, qui revit, les yeux mi-clos, l'âge d'or de sa jeunesse ; de toutes les jeunesses. Mais déjà, dans l'indifférence des trémolos du cerveau cauteleux, sonne le glas des derniers jours heureux et adviennent incidemment les premiers signes de pertes de mémoire. [Phase 1] Le cerveau d'Auguste accentue les bruits de grattement de l'aiguille du gramophone sur le 78 tours au point d'en faire le principal contexte sonore de la reconstruction d'un passé plus si récent ; le petit désagrément, signe d'usure du disque par l'aiguille de l'instrument de l'époque, devient, par glissement involontaire, la métaphore du muscle mémoriel qui montre ses premières lignes de faiblesse. A force de répétition. Et les premières « erreurs » de la mémoire se manifestent, qui arrête un morceau abruptement, trop tôt, sans prévenir (A4 – Childishly fresh eyes); qui modifie légèrement le volume entre deux titres ; qui élabore un inquiétant jeu d'échos et de réverbérations (B3 – Quiet internal rebellions); qui absorbe sourdement quelques notes de piano (A5 – Slightly bewildered) et, d'une manière générale, qui semble éloigner l'ensemble musical de son auditeur et du souvenir sonore qui s'élabore. Quelques détails de reconstitution achoppent clairement pour un auditeur extérieur qui aurait la chance d'entendre la musique recréée par le cerveau nostalgique ; pour un auditeur qui aurait la chance d'écouter l’œuvre de The Caretaker... Quant à Auguste, il ne remarque rien de particulier. Il se souvient. [Phase 2] Lorsqu'il recommence l'expérience, quelques semaines ou quelques mois plus tard, Auguste constate immédiatement que le « rendu » mémoriel n'est plus le même. Il remarque des carences et surtout des « choses en plus ». Dès l'entame (C1 – A losing battle is raging), il est confronté, en marge de « son » morceau de musique, à une deuxième piste, en parallèle, comme un long souffle-drone indépendant qui recouvre presque les instruments d'époque et, pire, continue lorsque ces derniers se sont tus. Auguste prend conscience mais n'accepte pas la possibilité d'un état mental en délicatesse. Il est dans le déni et génère un effort important pour recréer son souvenir sonore (C2 – Misplaced in time, C3 – What does it matter how my heart breaks) ; les cuivres, les claviers et les cordes semblent avoir repris leurs places mais hélas !, la tension est telle, le travail de reconstitution est si pénible, qu'Auguste se laisse déborder par les initiatives spontanées de son cerveau abîmé (C4 - Glimpses of hope in trying times) qui pervertissent le tempo, ajoutent des pseudo-arpèges, nouent l'élan du piano et font doucement glisser l'ensemble vers une ambiance sinistre et engloutie.

[Phase 3] Le temps passe et n'arrange rien à l'affaire. Auguste se concentre et fournit cette fois un effort extrême afin de faire valoir ses propres réminiscences sonores au dépens des manœuvres dilatoires que son cerveau omineux tente d'imposer. C'est la phase des ultimes souvenirs précis, telle cette mélopée au piano qui revient en F2 – Drifting time misplaced ; les moments musicaux à sauvegarder se sont drastiquement réduits et se répètent brutalement. Auguste essaye, comme il le peut, de compenser les saillies dronesques (F3 – Internal bewildered world, F7 – Libet delay), « noisy » (F4 – Burning despair does ache) ou dark-ambient (F5 – Aching cavern without lucidity) venues « d'ailleurs », par de petites touches étranglées de ces résurgences d'un âge d'or de plus en plus terne.

Cette troisième phase constitue le véritable pli de ce projet. L'endroit où s'agrègent tous les vrais souvenirs précis de l'amont avec tous les dérapages et toutes les expérimentations involontaires de l'aval. Le lieu de toutes les synthèses. La somme de tous les combats entre l'avant en train de disparaître et l'autrement qui cherche à s'exprimer. [Phase 4] Chaque fois qu'Auguste vivra désormais l'expérience du souvenir, il n'en sera plus le maître. Ici s'engage la première phase « post-conscience » de la maladie ; du projet Everywhere at the end of time. Le cerveau exprime ce qu'il estime relever des souvenirs concernés... et plus encore. Il concasse, il étire, il tord. Il ajoute, il allonge, il réunit. Les titres durent chacun plus de vingt minutes. Ils commencent sans crier gare et se terminent sans égards. Derrière le drone le plus expérimental (H1 – Post awareness confusions), l'electro-ambient (I1 – Temporary bliss state) ou l'electro-noise (J1 – Post awareness confusions) survivent encore quelques notes confuses qui se mélangent dans un état pré-chaotique. [Phase 5] Voici venir le lieu de l'autre chose. A force de superpositions et d’enchevêtrements, le cerveau malade fait du bruit. A l'endroit et à l'envers (L1 – Advanced plaque entanglements). Du corpus de chansons des années vingt, il ne reste que de longues plages de noise experimental coulant du creuset percé où furent mélangés, lentement, les souvenirs vivaces et les désirs honteux. Ne demeurent que ces grattements, toujours, qui se sont épaissis au point de devenir maîtres des sons et des élans mémoriels. Au point d'être devenus la masse sonore elle-même (N1 – Sudden time regression into isolation). [Phase 6] Ultime période. La maladie a gagné. Depuis longtemps. Alors advient le moment du trou noir sonore. La somme des sommes ne devrait-elle pas, in fine, se confondre dans quelque chose qui tendrait vers l'absence de tout ? Le dark-ambient sinistre (Q1 – Long decline is over) lorgne vers le silence et l'immuabilité (R1 – Place in the world fades away) desquels ne sortiraient plus que quelques volcaniques éructations. Les grattements, jusqu'alors métaphores pouilleuses de cette mémoire en désagrégation, ont disparu et l'expérience se termine par une longue traînée d'ambient presque cosmique. Puis le silence, cette somme de tout. Puis cette cantate, jusqu'alors inconnue, venue d'avant, d'un temps où chantaient les anges pour nous convier vers l'infini. Et au-delà.

Et si The Caretaker, en cherchant à faire entendre une expression du délitement de la mémoire confrontée à une dégénérescence précoce, avait trouvé le chemin de la création ? Et si The Caretaker avait montré le cheminement de l'avant-garde ? Et si The Caretaker avait révélé une route vers l'éternité ?

Prodigieux.

PS : Le FRAC Auvergne propose, du 06 avril au 16 juin 2019, une exposition intitulée « Everywhere, An Empty Bliss » où sont juxtaposées les toiles d'Ivan Seal (utilisées pour l'artwork de Everywhere at the end of time) et la musique de The Caretaker.

[L'éventuel lecteur de cette chronique voudra bien excuser la prétention de son auteur, incapable de résister au besoin implacable d'écrire à propos de cette œuvre, mais qui en a dit de bien médiocres petites choses.]