Biographie

Prolapse

Enfant de la bouillonnante scène underground britannique de l'ère Thatcher Prolapse voit le jour à Leicester, en 1991. Le groupe se forme dans l'improvisation la plus totale autour d'un jam provoqué par la rencontre éthylique de "Scottish" Mick Derrick (chant), qui s'était arraché à sa natale terre à la poursuite d'études d'archéologie, Mick Harisson (basse), Tim Pattison (batterie) et Pat Marsden (guitare).

Tout d'abord décidé à s'orienter vers une voix sombre et dépressive le groupe, vite complété par David Jeffreys (guitare) et Linda Steelyard (chant) dont le principal mérite fut d'abord d'être là au bon endroit au moment, s'orientera  pourtant rapidement vers une combinaison d'amoncellements de guitares noise, de Pop, d'héritage Shoegaze et Post Punk et de répétition Krautrock. Un mélange détonnant que la formation fixe dès l'année 1993-94 sur support physique en sortant pas moins de trois singles et un album en quelques mois. Le groupe se fait remarquer par des morceaux affûtés, tendus, à la section rythmique envahissante et alimentés par le chant double schizophrénique et théâtral de ses deux voix.

La formule ne les quittera plus près de dix ans durant, période au cours de laquelle le sextuor - puis septuor - ira visiter les quatre coins de son spectre musical biscornu sur un total de pas moins d'une quinzaine de sorties (singles, EPs et albums compris), ne cessant ainsi d'alimenter sa propre singularité tant en studio que sur scène. Mort et enterré depuis l'aube des années 2000, Prolapse reste aujourd'hui encore un groupe à part, atypique au sein d'une scène sans véritable nom et un peu oubliée car née du mauvais coté de l'Atlantique. Anonyme mais capital et dont Prolapse est probablement un des derniers représentants. Les membres du groupe se sont depuis dispersés à travers l'Europe embrassant tantôt l'avenir professionnel que leur présence à Leicester au début des années 90 leur promettait (archéologie pour Mick Derrick, professorat pour David Jeffreys, journalisme pour Linda Steelyard...) ou de nouvelles formations (MJ Hibbett&The Validators chez qui on retrouve un Tim Pattison assagi).

Chronique

18 / 20
1 commentaire (16/20).
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Pointless Walks To Dismal Places ( 1994 )

Petit groupe proprement fantabulous en provenance du Leicester du siècle dernier, cela fait, à ce jour, un peu plus d'une décennie que Prolapse a vu son parcours s'achever entre bruit, anonymat et excellence. Le timing parfait pour aller faire un peu la poussière et (res)sortir Pointless Walks To Dismal Places de son étagère.

Ce premier effort démarre comme une déflagration, une déclaration de guerre contre la musique en ligne droite. A la première embardée il déborde abondement de sa ligne d'eau, s'étale nonchalamment - croit on alors - dans toute la largeur du spectre Rock early 90's, assénant à deux voix un "Serpico" brinquebalant et bardé d'éclats de guitares cinglants, autant scandé par un Mick Derrick qui mâchonne le moindre mot avec des relents d'accent à couper au couteau que sussuré par le timbre mi-enjôleur mi-mutin de sa charmante acolyte. Et dans le fond Prolapse ce n'est que ça. Une musique braillarde et mal élevée qui prend un malin plaisir à dynamiter les lois de la bienséance en matière de Pop Music. Une sorte d'héritier de Sonic Youth en un sens, avouons le franchement.

Le truc chez Prolapse c'est justement que plutôt que d'aller se brûler les ailes au contact de la référence la plus évidente et inégalable (?) du monde, on fait du local dans le moule post-premier impact des StranglersThe Pop Group et autres The Fall (fort accent de série, encore une fois) sans jamais oublier le sens du tube en route. Prolapse n'est pas Bailter Space - qui s'y connaissait aussi plutôt niveau efficacité - et laisse d'ailleurs le soin aux Néozélandais d'aller tâter ce que la Grosse Pomme avait alors à offrir à l'époque. Tant mieux ou tant pis, toujours est-il que c'est finalement avant tout dans le même bouillon britannique que ses contemporains à la nuque rouge que le sextet fait monter sa sauce, qu'il cultive son art singulier du Rock bruyant et direct de haute volée. Les copains de chambrée de Pointless Walks to Dismal Places sont alors Valentino et Houdini (Long Fin Killie), Lido (Th' Faith Healers) ou encore, un peu plus loin Ichabod&I (The Boo Radleys), avec une complicité plus que marquée avec les deux premiers. Même sens de la versatilité, même délicatesse, même capacité à ériger des cathédrales sonores de bric et de broc bâties sur un volcan à partir d'une misérable dissonance ou d'une simple idée. A ceci près que, et là est le tour de force, chacun reste bien sur son terrain. Aux écossais le cocon indie/Post-Rock déglingué, aux anglais les charmants loopings de la Noise Pop impertinente en montagnes russes.

Car Prolapse est tout simplement intenable. Ce qui s'amuse à passer pour un enchaînement divertissant mais aléatoire de titres bruyants et inégaux se révèle en définitive être un piège inextricable tendu par un sextet (déjà) en état de grâce complet. Un jeu de cache-cache dont on ne découvre les règles que trop tard.
Dans ce laps de temps (50 minutes) Prolapse surgit de toutes parts. Chez Sonic Youth bien sur et ce sans avoir à rougir un seul instant de la comparaison au jeu de la mélodie distordue ("Burgundy spine", véritable "Eric's trip" au ralentit).Mais ce qui fait PWTDP, ce sont surtout ces revirements incessants, ces guitares soupe au lait, cette basse crâneuse et omniprésente, une batterie digne du mythe stakhanoviste et d'improbables explosions empruntes tantôt d'espièglerie, d'euphorie ou de rage primaire ("Surreal madrid"). Et alors même que l'on commencerait à comprendre et apprécier à sa juste valeur le petit jeu des six anglais, "Hungarian suicide song" convoque subitement Slint sur une cassure juste avant qu'un "Tina, this is Matthew Stone" exutoire, incendiaire, ne vienne conclure sur une vilaine gifle de tension Noise Rock de 7 minutes. Cet ultime assaut mené par une Linda Steelyard survoltée, subitement dominatrice et hargneuse et, j'en mettrai ma main à couper, complètement hilare en son fort intérieur, plie définitivement un album qui avait à peine besoin de ça pour devenir proprement énorme. Et ainsi Prolapse, moins de trois ans après sa formation bascule déjà chez les grands.

Pointless Walks to Dismal Places est un disque besogneux mais libéré, éreintant mais d'un jouissif rarement égalé par la multiplication, la superposition de visages qu'il dévoile à chaque instant dans un bordel environnant qui n'a de brouillon que l'aspect et dont la densité n'est égalée que par la précision. Un savant mélange qui, une fois saisi, dévoile un disque tout simplement limpide, immédiat, évident. Une révélation et même bien plus que cela: une véritable leçon.

Comme de nos jours les choses sont parfois bien faites, Pointless Walks to Dismal Places est en écoute via Spotify.

A écouter : A tout prix