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Biographie

Ought

Le groupe est jeune mais les racines sont profondes. Formé en 2011, à Montreal, Ought écume les bars et les caves de sa ville en enregistrant un premier EP, New Calm, en 2012.

Porté par un revival Post-Punk et diffusant une énergie débridée telle qu'on pouvait la retrouver chez The Feelies ou Talking Heads, le quatuor se fait finalement remarquer par le label Constellation, d'ordinaire connu pour ses sorties Post-Rock (Godspeed You! Black Emperor, HRSTA, Esmerine...) qui distribue le premier LP du groupe, More Than Any Other Day en 2014.

Chronique

16.5 / 20
1 commentaire (16/20).
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More Than Any Other Day ( 2014 )

En 2012, le Québec vit un moment historique. La grève étudiante, et les manifestations quotidiennes qui rythment la vie des habitants durant plus de six mois, sont les actions populaires les plus importantes que la Province ait connues de son histoire. La même année, le collectif canadien Godspeed You! Black Emperor signe son retour, après dix ans de silence, avec 'Allelujah! Don't Bend! Ascend', disque indigné qui se fait l'écho fracassant des protestations publiques. Le groupe, qui a toujours été très politisé, explique alors que cette sortie s'est imposée d'elle-même, comme une contribution avec ses propres moyens aux cris de la rue.

Ought est, quelque part, un rejeton de ce mouvement étudiant. Désœuvrés, perdus dans une système éducatif qui ne leur correspond plus, ses quatre membres tuent le temps dans leur local, à jouer ensemble. De squats en bars de quartier, ils vivront la tension, l'indignation et l'exaspération propres aux manifestations. Ils sentiront l'air vicié et le formidable soulèvement populaire qui, rapidement, dépassera le seul cadre universitaire pour en faire, plus qu'un objet de société, un évènement historique. More Than Any Other Day est cette urgence permanente portée par une jeunesse soucieuse et inconséquente. Comme ses aînés, on pense notamment à Gang of Four, Ought est un groupe politisé en soi. Les saillies sur la société de consommation de Tim Beeler, dont l'ironie permanente et le phrasé spécifique mi-parlé mi-crié offrent un atout non négligeable à la personnalité du groupe, font mouche en permanence (le single misanthrope "The Weather Song").
L'écriture est intuitive, immédiate. A tout instant, on se dit que chaque titre peut décrocher dans un fracas dissonant et assourdissant. De fait, la nervosité de voir le fil de chaque composition si tendu, chaque fois au bord de la rupture, et pourtant toujours bien solide, créé une exaltation dont se gorge le disque (dès l'ouverture, "Pleasant Heart" donne le ton avec son chant saccadé et ses guitares maladroites). Cependant, More Than Any Other Day tel qu'il est, dans sa plus pure spontanéité et dans le sentiment d'illimité qu'il provoque, est le fruit d'un travail soigné. Les contours sont travaillés, affinés progressivement par la force du groupe, après un jam initial. Les guitares impétueuses virevoltent sans cesse autour d'une rythmique qui, efficace, fixe la marche à suivre. La cohérence est sauvée, sans faille.

On comprend alors mieux que le groupe soit signé chez Constellation. La maison canadienne est d'ordinaire plus connue pour ses groupes Post-Rock et expérimentaux (s'il faut en citer quelques uns : A Silver mt. Zion, Hrsta, Carla Bozulich, Hangedup...). Plus qu'un label, néanmoins, c'est aussi un collectif qui offre un accueil à des artistes partageant des valeurs communes. Le sens de la révolte permanente en est une. Mais réduire Ought à un objet d'agitprop est réducteur. Les attaques ne sont jamais frontales, les dénonciations jamais exposées clairement. More Than Any Other Day est plus subtil. Dans le tumulte, il émerge aussi une notion indissociable d'amitié. Ought répète à qui veut l'entendre que les individualités sont entièrement effacées au service du quatuor. Un tel discours rappelle immanquablement les peu diserts Godspeed. Je n'existe pas.

Se parant d'une esthétique Post-Punk évidente, des filiations avec Wire ou Talking Heads se font sentir en permanence, Ought fait aussi de son premier disque un manifeste à la naïveté et à la désinvolture. Si "dansant" n'est pas le premier adjectif auquel on pourrait rattacher More Than Any Other Day, le groupe distille çà et là des ingrédients pop plus terre à terre sans perdre en efficacité (les "la la la" du morceau titre par exemple). Des éléments qui, habilement, renvoient au Surf Rock de The Feelies et de leurs Crazy Rythms. Une manière de crier qu'il faut aussi prendre le temps de vivre et de profiter de moments plus légers. Ils sont jeunes, après tout, et certainement convaincants dans leur démarche.

More Than Any Other Day, malgré toutes les références auxquelles vous pourrez penser, est un disque moderne. Un témoignage criant de vérité d'une jeunesse qui se cherche et se forme dans un mélange délicat de nihilisme, de révolte et d'entertainment. Tout le talent de Ought est d'avoir su capter cette alchimie et d'œuvrer à la restituer ainsi, brute de tout jugement. Pour un premier album, c'est juste incroyable.

A écouter : Oui