Biographie

Kreng

Artiste sombre et éclectique, Pepijn Caudron alias Kreng tutoie les Dieux et creuse l'âme humaine depuis une dizaine d'années au travers de matériels variés : samples, field recordings, improvisation, musique classique ou free jazz.

Son ambition dépasse la simple galette musicale; Kreng a ainsi travaillé pour de nombreux films et pièces de théâtre ou de danse, la majorité produites par la compagnie belge Abattoir Fermé, dont il sort une collection en 2012.

Chronique

16 / 20
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The Summoner ( 2015 )

Il n'y a qu'à effleurer l’œuvre de Kreng pour s'en convaincre : ses ambiances sont loin de porter le sceau de la légèreté et de l'allégresse. Trois ans après les massifs Works for Abattoir Fermé 2007-2001, une rétrospective de son travail pour la compagnie de théâtre belge, The Summoner apporte une nouvelle pierre au sombre édifice du Belge. Construit autour des cinq étapes du deuil (le déni, la colère, le marchandage, la dépression et l'acceptation) telles que formulées par le Docteur Elizabeth Kubler-Ross, auxquelles Pepijn Caudron ajoute une douloureuse invocation, The Summoner sonde la noirceur des tréfonds de l'âme humaine en peine.

Disque personnel, disque douloureux, The Summoner semble au premier abord moins impressionnant que son prédécesseur. Premier album de Kreng dépourvu de samples, construit uniquement avec les instruments d'une douzaine de musiciens, il se révèle néanmoins tout aussi chargé émotionnellement. "Denial" et "Anger" sont des titres sournois, faits de craquements timides, de brusques montées de cordes et d'une bouillonnement sourd qui rôde en permanence, ils portent en eux une fureur intense, presque maladive, jusqu'à l'explosion finale - vertigineuse, qui laisse son auditeur coi.

Ces émotions aveugles rendent difficiles de définir les contours de l'objet. L'auditeur avance en espace confiné, sans lueur, la claustrophobie menaçante. The Summoner s'écoute prostré. Il est un témoignage étourdissant de la solitude en période de deuil. Le chemin pour en sortir est long, tortueux, peu évident. La grande réussite du disque est de parvenir à rendre ses émotions palpables, de les représenter pour mieux les affronter. "Depression" est un formidable courant d'air, haché par les coups de tonnerre d'une grosse caisse, dans lequel on se sent irrémédiablement glisser, impuissant. Caudron a saisi l'âme humaine et nul autre que lui, qui autrefois parlait aux Dieux, ne pouvait transmettre le message.

Avant l'acceptation, reste néanmoins une ultime apothéose. Convoquer l'esprit de la personne perdue, lui faire face et la défier. Faire ressortir ses émotions pour se mettre à nu et accepter la perte. "The Summoning", la grosse pièce de l'album avec ses quinze minutes, s'en charge. Pour ce faire, Kreng fait appel à Amenra. Rétrospectivement, qui d'autre que la bande de Colin van Eeckhout pouvait s'imposer? Dans la lignée de ses rituels doom, le groupe offre un titre lourd, progressif et angoissant qui débouche sur une explosion d'une rare violence, cataclysme libérateur et définitif dont les cris de Colin se font l'écho. Alors, seulement, pourra-t-on continuer à vivre.

Avec The Summoner, Kreng pourrait parvenir enfin à accéder à la reconnaissance qu'il mérite depuis quelques années déjà. Son attachement pour la noirceur et sa maîtrise de l'espace et du temps rendent son œuvre atemporelle et pourtant très humaine. Ce dernier témoignage en date est un coup d'éclat supplémentaire, diamant noir que portent en eux tous les gens qui ont, ne serait-ce qu'une fois, fait l'expérience du deuil.

A écouter : "The Summoning"