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Biographie

Dead Neanderthals

C'est à Nimègue, aux Pays-Bas, que René Aquarius (batterie) et Otto Kokke (saxophone) développent Dead Neanderthals, leur projet grindcore / free-jazz. Le duo, quelquefois accompagné de Colin Webster au saxophone, commence à enregistrer dès 2010 de nombreux albums le plus souvent improvisés.

A partie de 2014 et de l'album Endless Voids, le groupe s'aventure vers des contrées musicales combinant jazz expérimental et ambient, abandonnant petit à petit l'étiquette « grindcore » de la première époque.

Life, leur nouvel album, est sorti en avril 2018.

Chronique

15.5 / 20
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Life ( 2018 )


Ça fait un moment qu'on n'a pas parlé du Fight Club de David Fincher. Or, partant du principe simple que tout figure ou est suggéré dans ce film – le tout, le rien, la perte et la possession, l'échec et l'autrement, la chute et la guérison, l'ascétisme et le consumérisme, le chemin, la disgrâce, l'amour et la laideur, la haine et l'harmonie, le pouvoir et la petitesse, l'esclavage et la religion, le temps et l'après – l'on pourrait admettre qu'il serait naturel de l'évoquer pour illustrer n'importe quelle idée ; n'importe quel thème. L'on a dès lors cette étrange impression que tout nous ramène, perpétuellement, au chef-d’œuvre de Fincher : une conversation avec tel pseudo-manager, une déambulation dans un centre commercial, le gouvernement qui fait tout pour ne pas trop creuser le dossier des « Panama papers », une info joyeuse nous apprenant que telle action du CAC 40 a pris 3%... Bref voici un film qui agit, sournoisement, comme une madeleine pour nos sombres consciences ; comme une incompressible catharsis de nos masochismes absorbés.
Alors arrive le moment d'écouter Life, dernier né du prolifique duo néerlandais Dead Neanderthals. Life est une pièce drone-ambient de 36 minutes qui commence subitement et se termine de la même façon. Une pièce composée de trois arguments transversaux de synthés programmés: un tapis drone monocorde et inquiétant, une série de loops rapides et scintillants et une (une!) note de clavier, répétée à égale fréquence. C'est tout. Sur le papier, pas de quoi exciter les fans d'un groupe qui les a habitués, depuis bientôt dix ans, aux plus incisifs développements grindcore free-jazz (Prime ou Worship The Sun), qui feraient presque passer les créations de John Zorn ou de Zu pour des projets mainstream, et aux plus troublantes expériences drone-jazz (le miraculeux Endless Voids), qui résonnent quelquefois comme « tout ce qu'on aurait eu envie d'entendre dans le prochain Sunn O))) sans jamais avoir osé le demander »  ! Et pourtant, les 36 minutes les plus simples et répétitives de la discographie de Dead Neanderthals, où René Aquarius ne joue pas de batterie et où Otto Kokke ne joue pas de saxophone, sont aussi les plus ouvertes, les plus métaphysiques qui soient. Life n'est rien moins qu'un moment de vie ; un moment dont la durée ne se limite évidemment pas à la longueur d'une piste enregistrée ; un moment dont la temporalité se négocie entre l'auditeur et lui-même : un huis-clos avec l'univers.
Life est une mise en abîme raisonnée de l'évolution de la vie : sur une échelle micro-temporelle, celle de la vie d'un humain par exemple, rien ne change, tout semble linéaire (le tapis drone-ambient). La vie suit son cours et l'on se dit que ses évolutions et ses changements se sont déroulés hier ou se dérouleront plus tard. Mais cette évolution se constate évidemment au niveau « macro » ; sur une durée presque incommensurable, trois ou quatre milliards d'années. Si l'on embrasse cet ensemble, l'on peut déceler les gros traits de cette perpétuelle évolution, mais si l'on se rapproche trop, rien ne se passe sauf « encore un peu de la même chose ». Il nous faut dès lors appréhender Life comme une photo, de quelques millions d'années, au beau milieu de la grande ligne de la vie. Alors seulement l'on pourra déceler, entendre l'évolution : cette note de clavier qui change (à 16'30'') et « accélère » son tempo. Un changement léger, presque ridicule, mais en réalité une marquante évolution. Et puisque la vie existe avant l'abrupt début de Life et qu'elle continue après sa surprenante terminaison, c'est ni plus ni moins qu'un singulier moment d'éternité que nous offre Dead Neanderthals...

Les masochistes du dimanche auront peut-être (ou pas) fait le lien avec Fight Club et ses répliques percutantes. Edward Norton n'y dit-il pas : « Sur une durée suffisamment longue, l'espérance de vie tombe, pour tout le monde, à zéro » ? Essayez, pendant vos congés, de reconstituer une ligne du temps de la vie sur terre ; imaginez une frise de quatre mètres de long, un mètre par milliard d'années, un centimètre pour dix millions d'années. Prenez un microscope et tenter de marquer vos années de vie... reculez-vous et considérez la frise dans son ensemble : vous n'existez pas.

A écouter : Quelques millions d'années