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Biographie

Colin Stetson

Colin Stetson est difficile à cataloguer en quelques lignes. Signé chez Constellation, jouant de plusieurs instruments à hanche (principalement le saxophone et la clarinette) et capable de tourner avec Arcade Fire ou Bon Iver, le Canadien ne se laisse pas facilement mettre en case.

Retenons simplement que son écriture mélodique et émotionnelle fait autant de détours que les sinuosités de ses instruments à vent. Pour peu que l'on souhaite mettre des mots sur les notes, la musique de Colin Stetson est souvent qualifiée de jazz d'avant-garde ou de free jazz, faite d'improvisations au gré de ses humeurs. A ses heures collaborateur de Mats Gustafsson et d'Evan Parker à ses heures perdues, le saxophoniste sort Never Were The Way She Was, son dernier album en date en 2015 : une collaboration avec celle qui partage son couple à la ville, la violoniste Sarah Neufeld.

Chronique

17 / 20
4 commentaires (17.25/20).
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Never Were The Way She Was (w/ Sarah Neufeld) ( 2015 )

Sarah Neufeld et Colin Stetson, l'alliance de la belle et de la bête. La légèreté du violon virevoltant autour de la gravité du saxophone baryton. Un oxymore sentimental à la ville qui éblouit d'un étincelant clair-obscur artistique sur Never Were The Way She Was, leur première collaboration en studio; et mariage brillant, aussi allégorique que minimaliste, aussi beau que profondément troublant.

Enregistré dans les conditions du live, Never Were The Way She Was attache une importance fondamentale à la spatialité de ses deux instruments. Vivant l'un à travers l'autre, le saxophone et le violon s'interrogent, se répondent et s'enlacent dans des chorégraphies hypnotiques qui, sur "The Sun Roars into View", pourront rappeler un ostinato de basse cher, entre autres, à Philip Glass. Au tournoyant ballet du violon sur le morceau d'ouverture répliqueront plus tard les touches frénétiques de Colin Stetson sur "In The Vespers", avec un sens de la répartie malin et généreux. Véritable éveil musical, riche de ses polyrythmies et de ses mélodies baroques, la première partie de Never Were The Way She Was s'appréhende comme un dialogue exaltant aux structures lumineuses. Si certaines des précédentes sorties de Colin Stetson peuvent paraître revêches dans leur approche, l'apport de sa compagne est ici un bienfait stimulant, sans que le saxophoniste n'en perde le moindre impact.

De l'envol vers la lumière au saut dans l'abîme il n'y a cependant qu'un pas, nous rappellent Colin Stetson et Sarah Neufeld. Saisissante, la chape de plomb du saxophone qui s'abat sur la doublette "And Still They Move"/"The Dark Hug of Time" entraine le disque vers un tout autre versant. Dans cette deuxième partie, toute l'instrumentation prend alors une teinte nettement plus sombre. La main rageuse de Stetson claque sur son instrument, le saxophone déchire l'air de ses drones bourdonnants alors que résonne la voix fantôme de Sarah Neufeld et que son violon entame un glissement sinistre. La mortelle étreinte du temps n'a jamais été aussi palpable.
Climax de cette angoisse, la viscérale "The Rest of Us" se déploie dans un tourbillon émotionnel intense, convocant tout à la fois un sentiment d'effroyable et d'harmonie. L'arrière-plan menaçant peint par Sarah Neufeld offre un décor dans lequel évolue au gré de ses improvisations le saxophone ivre de Colin Stetson, entre agressivité primale et pleurs déchirants. La tragédie qui se joue fascine par sa capacité baudelairienne à faire émerger le beau dans la désolation.

Never Were The Way She Was est un album à la poésie débordante. Le souffle de ses interprètes lui confère un effet qui excède la somme de ses parties. Le disque, sorti chez Constellation - cela n'a rien d'étonnant, construit une bande son à double voix dont la portée dramatique happe l'auditeur, et l'entraine aux confins de son imaginaire. Longtemps après, nul doute que ces notes résonneront encore.