Exposition Diabolus in Musica

Saturation, distorsion, voix d’outre-tombe, iconographies choquantes : le Metal est subversif, dans le discours comme dans la forme. Depuis sa genèse, il y a près de cinquante ans, le genre résiste à toute institutionnalisation, mais le nombre de ses adeptes ne faiblit pas. Après l’électro et le hip-hop, la Philharmonie explore ce nouveau territoire, ses codes et la richesse de ses mythes. À rebours des caricatures auxquelles le Metal est souvent réduit, l’exposition dresse, pour la première fois en France, un tableau documenté de ce mouvement, où dialoguent musique, culture populaire, vision anthropologique et arts contemporains. »



Associé à une excellente couverture dans les médias généralistes, le moins que l’on puisse dire est que le pitch de l’exposition Diabolicus in musica de la Philarmonie de Paris a de quoi attirer le chaland.

La salle principale de l’exposition permet de comprendre en un instant les intentions des commissaires de l’exposition (Milan Garcin et Corentin Charbonnier) : proposer une expérience ludique, immersive, ouverte à tous et à toutes. Revers de la médaille, le spectateur averti et connaisseur se rend compte assez rapidement qu’il ne va pas apprendre grand-chose ce qui, en soit, ne devrait plutôt être de l’ordre de la confirmation d’un a priori. Plus que sur la délivrance d’un contenu détaillé, technique voire scientifique, l’exposition mise ainsi avant tout sur l’abondance d’objets (plus de 400) pour donner à voir ce qu’est le Metal. Pêle-mêle, on retrouve ainsi des instruments de musiques (guitare « Monkey » Gibson SG de Tony Iommi…) des tenues portées sur scène (combinaison de Slipknot, costume de Marilyn Manson…) des accessoires (micro de Jonathan Davis sculpté par H.R Giger…), des t-shirts, des CD, des vinyles…


Au centre, le très "Hellfest-inspired" culte voué à Lemmy Kilmister. A droite et à gauche, quelques-uns des multiples objets exposés.

N’attendant rien de particulier de cette exposition, je ne peux pas vraiment dire qu’à sa sortie j’étais déçu. Ce qui était en revanche certain c’est que celle-ci ne m’avait pas conquis et que je n’avais clairement pas l’impression d’en avoir eu pour mon argent (14€ tout de même). Qu’une telle exposition ait pour ambition de donner une image positive du Metal et ne fasse qu’effleurer les sujets qui fâchent, comme les dérives d’une partie de la scène Black ne me semble pas être le problème. A la limite, passons sur le mur sur lequel s’affichent côte à côte Marilyn Manson et Rammstein qui semble faire fi de l’actualité extra-artistique de ces formations. Sourions en parcourant la salle « bonne conscience » sur le dialogue avec les cultures locales alors même que le genre est, que ce soit sur scène ou dans le public, essentiellement représenté par des hommes blancs. Non, ce qui est vraiment regrettable à mon sens, c’est tout simplement le manque de contenu dépassant le niveau zéro de la connaissance du Metal. Pour avoir fait le test auprès de personnes n’écoutant pas du Metal, ces dernières ressortent en ayant retenu que le métalleux aime bien choquer, se déguiser et acheter des objets, en bon adulescent qu’il est (ce qui, au passage n’est pas non plus une contre-vérité)
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Aperçu de la salle Cultures locales - Metal mondial

Critiquer est somme toute assez facile et organiser une exposition sur un thème aussi large certainement difficile. Voici quelques suggestions accessibles qui, à mon sens, auraient permis de faire que cette exposition satisfasse aussi bien les néophytes que les spectateurs les plus connaisseurs :

1. L’approche musicale. Je suis certainement un peu binaire mais dans un lieu comme la Philharmonie, je me serais attendu à avoir quelques explications musicologiques. Au détour des panneaux d’explication, les visiteurs peuvent tomber sur les mots « Growl », « Blast Beat », « Dissonance » sans plus d’explications alors qu’une vidéo expliquant par l’exemple chacun de ces termes aurait été tellement plus pédagogique. D’une façon encore plus générale, le son est le grand absent de l’exposition. Il y a bien des extraits musicaux en fond mais aucun exemple pour chaque sous-genre. Là encore, il aurait suffi de quelques casques avec des extraits musicaux pour que tout un chacun puisse découvrir ce qu’est du Black, du Death, du Hardcore…

2. L’inscription du Metal dans l’histoire de l’art. Un panneau (« Le retable des vinyles ») évoque bien l’influence des arts classiques (peinture, littérature) mais le sujet n’est, là encore, qu’effleuré et pas suffisamment mis en image. Pour une exposition reposant autant sur le visuel, il aurait fallu aller plus loin sur l’analyse des sources d’inspiration en mettant en regard Artworks et sources d’inspiration picturales ou écrites. Montrer à quel point sont nombreux les albums qui proposent une forme d’art total mettant en cohérence illustration, texte et musique aurait également été très parlant.

3. Les acteurs. Mise à part la courte vidéo consacrée à l’engagement écologique de Gojira, l’exposition fait étrangement l’impasse sur le point de vue de ses protagonistes : groupes, tourneurs, producteurs, disquaires… Pour ce type d’exposition, j’aurais bien vu une série d’interviews abordant les parcours de chacun, leur influences, les messages qu’ils souhaitent passer ou encore tout simplement leur définition du Metal. A cette vision organique est privilégiée une approche froide, in vitro, adoptant un point de vue extérieur. Un mur de photos, principal élément de la salle consacrée à la scène française ne dit rien de ce qu’elle est, de ses éventuelles particularités ou de ses sources d’inspiration. De même, le mur d’écrans circulaire censé permettre de vivre l’expérience de la fosse ne reste qu’un gadget. 


Aperçu de la salle consacrée à la scène française

4. L’esprit de corps. Alors même que le genre se définit souvent comme une communauté (ou un archipel de communautés), il n’y a rien du tout sur « l’écosystème » du Metal, en y englobant également des aspects économiques. Des objets des couvertures de magasines et des affiches de festival sont bien exposés mais rien qui ne permette de comprendre comment tout cela vit et est organisé. Le métalleux est simplement présenté comme un consommateur acharné (les promoteurs de l’exposition l’ont d’ailleurs bien compris vu la taille du merch en sortie d’expo).


Aperçu du mur d'affiches de concerts et festivals

Ce traitement superficiel confinant parfois à la sociologique de comptoir questionne sur le public cible de l’exposition. Clairement, le connaisseur n’y apprend pas grand-chose et en ressort en quelque sorte conforté dans ses idées que le traitement médiatique du Metal n’arrive décidemment pas à élever le niveau. Le quidam n’y connaissant rien en ressortira également conforté dans ses a priori et, au mieux, considéra tout cela comme du folkore pour grands enfants. Ne reste à mon avis que la catégorie des personnes ayant vaguement écouté du Metal pendant leur adolescence. Pour cela, le côté parc d’attraction à la Hellfest jouera certainement le rôle de la fameuse madeleine de Proust. Tout en regrettant que les sujets évoqués ci-dessus, bien qu’identifiés, ne soient pas suffisamment creusés, j'espère que cette exposition aura donné envie, à ceux qui l'auront vue, d’aller plus loin.

rwn (Mai 2024)

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