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Doom Metal et tragédie

Alors que le Black ou le Death Metal aiment défier les dieux en prenant le parti du satanisme, invoquer divers démons (à l’instar de Morbid Angel ou Behemoth) pour célébrer la destruction, le Doom se positionne lui du côté des Hommes, subissant le sort des mortels. Un parti pris narratif qui n’est pas sans rappeler de grandes œuvres littéraires des siècles derniers. Et si Shakespeare et Candlemass étaient sur la même longueur d’ondes ? 
Fuente del Ángel Caído - Ricardo Bellver

Quelques définitions
Penchons-nous d'abord sur la tragédie. Il s'agit d'un genre théâtral que l'on peut retracer jusqu'à l'Antiquité grecque, et qui a notamment connu un regain de popularité en France avec des figures comme Corneille et Racine. Cette tradition littéraire a donné naissance à des œuvres célèbres comme Roméo et Juliette (William Shakespeare), Phèdre (Jean Racine) ou Antigone (Sophocle). Théorisée dans la Poétique d'Aristote, la tragédie doit selon lui susciter la terreur ou la pitié chez les spectateurs.  

Plus proche de nous, la définition fournie par Larousse nous renseigne ainsi :

« Pièce de théâtre caractérisée par la gravité de son langage et une action menant à une issue fatale un ou plusieurs de ses personnages. (De ses origines, du temps de la Grèce antique, jusqu’à sa réinvention au xviie siècle par les auteurs français, la tragédie classique met en scène des personnages illustres empruntés à la mythologie et à l’histoire dans le but de susciter l’émotion et la catharsis. La tragédie moderne conte aussi la lutte désespérée d’êtres ordinaires contre un destin inéluctable.) »

Le Trésor de la Langue Française nous en apprend plus sur la nature d'un personnage tragique : « Sur qui s'acharne le destin; qui choisit un destin contraire à ses propres désirs. »

Pour résumer, le personnage tragique subit un sort effroyable qui provoque la terreur, la pitié. Il est en prise avec des forces le dépassant (la fatalité, les dieux, etc) et ne peut donc échapper à une issue funeste. Le genre de protagoniste idéal en somme, quand on souhaite illustrer une musique abattue et plombée comme le Doom Metal. 


D'ailleurs, what does « doom » mean ? Le Cambridge Dictionary propose plusieurs entrées, toutes résonnant très bien avec le style musical qui nous intéresse. 

-complete failure, disaster or death / un échec complet, un désastre ou la mort

-fate, especially something terrible and final which is about to happen (to one) / la fatalité, particulièrement cruelle et définitive, sur le point de se produire

-to condemn; to make certain to come to harm, fail etc / condamner, s'assurer de blesser ou faire échouer quelqu'un

Le mot sous-entend quelque chose de sinistre et d'inévitable à la fois. Le lien avec la tragédie ou le registre tragique est donc tout trouvé, presque évident. Et il se manifeste dans les textes de groupes iconiques du Metal le plus traînant. 

Tragédie et Doom traditionnel 
En 1970 se produit un incroyable et heureux accident. Quatre gars de Birmingham ont fondé un groupe nommé Black Sabbath et créent avec lui un tout nouveau pan de l'Histoire du Rock. De manière concomitante, le Doom Metal (Black Sabbath) et le Heavy Metal (Paranoid, Iron Man) naissent et vont faire des petits dans les années qui suivent. Mais avant que ces deux sous-branches ne se séparent, Black Sabbath y a propagé ses thématiques surnaturelles et fantastiques. Le premier morceau du premier album sans titre narre une rencontre avec Satan en personne, tandis que Paranoid témoigne de la folie d'un homme. De son côté, Iron Man fait référence à un homme de fer « planifiant sa vengeance ». Rappelons au passage que la tragédie n'exclut pas l'intervention de forces surnaturelles, comme des figures mythologiques (Prométhée enchaîné) ou des dieux de l'Olympe. 

Le groupe de Tony Iommi fait donc des émules et inspire quantité de musiciens qui se réapproprient des facettes de la formation anglaise. Et s'il n'est pas immédiatement formulé comme tel, le schisme entre Heavy et Doom opère également dans les textes. Face à des événements fantastiques ou de haute importance, l'un va se montrer combattant, l'autre abattu. Le Heavy Metal exhorte à l'action, le dépassement de soi et prône le courage, là où le Doom Metal est résigné, perdu d'avance et ne peut qu'accepter son sort. Le goût pour l'imaginaire hérité de Black Sabbath se spécialise lui aussi. Les mouvances littéraires que l'on aura tendance à associer à l'un ou l'autre des deux styles sont éloquentes : Pentagram, Candlemass et consorts vont plutôt évoluer dans un univers gothique (protagoniste piégé, victime), quand Manowar, Manilla Road ou Dio vont opter pour la fantasy (protagoniste actif, conquérant). 



Dans les années 80, alors que les étiquettes musicales sont encore très mouvantes et floues, deux chemins distincts se dessinent, aussi bien musicalement que côté paroles. Bien entendu, le Heavy Metal peut par exemple montrer des côtés pessimistes ou négatifs. Breaking The Law exprime un désespoir d’un narrateur solitaire, désœuvré et en colère, qui choisit comme ultime recours de braver la loi. Mais il reste généralement dans le Heavy Metal cette lueur d’espoir qui permettra de surmonter les difficultés à venir. Dans le Doom, la fin est inévitable et il ne reste plus qu’à faire ses prières. 

Les décennies avançant, le Doom traditionnel a lui aussi engendré une descendance. Mais la malédiction s’est-elle transmise à la nouvelle génération ? 

Les enfants maudits
Bien que le Funeral Doom Metal eût été un genre a priori tout trouvé pour y exposer des dilemmes déchirants ou une fatalité aussi pesante qu’inextricable, il n’en est rien. Certes la mort est omniprésente, accompagnée bien souvent d’un désespoir latent, mais les paroles n’exposent pas cette issue sous des traits tragiques. Souvenez-vous, le registre littéraire qui nous intéresse sous-entend une « lutte désespérée d’êtres ordinaires contre un destin inéluctable », il dépeint un personnage au « destin contraire à ses propres désirs ». Or chez des groupes comme Skepticism, Doom:Vs, Mournful Congregation ou Shape Of Despair (à l’échelle de leurs discographies complètes), le narrateur ne se débat d’aucune manière, allant parfois jusqu’à souhaiter sa propre mort, ou envisageant sa fin comme une étape naturelle. La noirceur est bien là, puisque des thématiques comme la nature (bien souvent morne ou menaçante), la dépression, le temps qui passe sont développées. A la marge, Thergothon se concentre sur un univers lovecraftien, Ahab explore les fonds marins, et Esoteric fait état de sa misanthropie et d’un fort sentiment anti-religieux. Faisant donc presque figure d'exception, Funeral s'est appuyé sur les ressorts littéraires qui nous intéressent avec des titres comme Under Ebony Shades, Demise ou When Nightfall Clasps, traitant d'un abandon de Dieu face à une mort imminente. Une thématique qui tombe à point nommé, car développée sur le premier album des norvégiens, très justement nommé... Tragedies

Chez les têtes de gondole du Doom Metal Gothique, le climat général est lui aussi propice à un déchaînement du ciel sur les simples mortels. Les premiers albums de Paradise Lost affichent un discours très défiant vis-à-vis de la religion, on retrouve dans Our Saviour, Rotting Misery et Daylight Torn la colère ou l’abandon du démiurge, laissant ses fidèles disciples à un terrible sort (fin du monde, catastrophes). La mort est bien souvent libératrice chez le groupe anglais : Internal Torment II décrit une personne prisonnière de son corps, qui n’a pour seul espoir qu’une seconde vie après avoir succombé à celle-ci. Des morceaux plus tardifs comme Once Solemn, Forever After ou No Hope In Sight peuvent être rangés dans la catégorie qui nous intéresse, mais globalement, le rapport d’adversité avec le destin s’atténue à mesure que les années passent. A partir de Draconian Times, les textes se font plus poétiques, à l’instar d’autres pionniers du genre. Anathema et My Dying Bride ont dès leurs débuts une patte romantique, mêlant très fréquemment Eros (l’amour) et Thanatos (la mort). Contrairement à Paradise Lost, la tragédie est peu présente, la narration se concentrant moins sur un dilemme terrible que sur un état de fait enrichi de pathos : la bien-aimée est partie pour l’au-delà, et il ne reste qu’à se lamenter ou parfois à se venger (sur The Night He Died et Christliar de My Dying Bride). On trouvera tout de même une relation amoureuse destructrice dont l’issue ne saurait qu’être fatale (I Cannot Be Loved - My Dying Bride) et la déchéance d’un homme ne trouvant que l’alcool comme seul échappatoire (Cries On The Wind - Anathema). En Suède, les deux seuls albums Doom Metal de Katatonia se concentrent quant à eux sur un climat anti-religieux, la morosité et l’amour mêlé une fois de plus à la mort. 

Côté Stoner / Doom, le tragique est lui aussi diffus. On le retrouve sporadiquement chez Cathedral par exemple, qui explore le mysticisme, l’ésotérisme et le fantastique dans ses textes. The Unnatural World expose notamment la condition sociale des exploités impuissants face aux exploitants, intouchables et dans leur tour d’ivoire regardant le monde brûler à leurs pieds. Avec un certain Lee Dorrian (ex-Napalm Death) dans le groupe, pas étonnant que cette représentation imagée de la lutte des classes surgisse de temps en temps chez Cathedral. Dans Requiem For The Voiceless, la parole est donnée aux animaux asservis par les humains, réduits à subir les sorts terribles qui leur sont réservés (emprisonnement, blessures, mort). Electric Wizard, là encore dans une proportion moindre, met en scène des personnages piégés par leurs choix passés : un pacte avec le diable dans Black Mass et un plongeon dans la folie pour Funeral Of Your Mind
D’autres pionniers comme Yob ou Sleep en revanche préfèrent des récits évocateurs et psychédéliques, des voyages spatiaux illicites. Bongzilla, Acid King ou Goatsnake parlent directement de came, d’addiction, de légalisation, etc. 
Quand le sort s'acharne.

Pour certains enfants du Doom Metal, la rencontre avec le Punk évacue la dimension imaginaire qui subsistait jusqu’alors. Bien qu’il conserve le pessimisme de son parent métallique, le Sludge va s’écorcher sur le réel. Exit les dieux vengeurs ou une quelconque destinée funeste, désormais c’est la société et ses travers qui causent la détresse des protagonistes. Chez Crowbar, le sort pèse en début de carrière, avec des titres comme My Agony ou Waiting In Silence où il est question de mort imminente et inévitable. Mais d’album en album, les paroles témoignent d’une émancipation active vis-à-vis des drogues, une sorte de combat titanesque mais payant qui contrecarre les plans du destin. Sur The Day Felt Wrong, Eyehategod chante pour les camés damnés, relégués au ban de la société et traqués par la police. Il n’y a pas d’issue (“No exit strategy [...] No room with a view”), contrairement au titre plus ancien White Nigger. La quatrième piste de Take As Needed For Pain fustige plusieurs pans du corps social (“We are not Jesus Christ. We are not fascist pigs. We are not capitalist industrialists. We are not communists.”) et promet cette fois une prise de pouvoir prochaine aux dominants. Une fois de plus, le poids de la fatalité pèse épisodiquement et résulte d’un choix d’écriture secondaire par rapport aux thèmes abordés. Les piliers du genre (EyehategodIron Monkey, Crowbar, 16...) mettent avant tout un point d’honneur à aborder les addictions, la dépression et la misère sociale, souvent sous un angle autobiographique, enragé ou désespéré. Le Sludge conte souvent un état de fait, sert à évacuer la noirceur du quotidien, sans nécessairement le présenter sous forme de lutte contre le destin. 

Bien entendu, ces exemples divers ne suffiront pas à graver dans le marbre les thématiques de chaque genre. Mais on peut noter que chez des groupes majeurs du Doom traditionnel et ceux qui en ont hérité, le ton tragique (sous-entendu par le terme anglais expliqué en intro) est parfois adopté. Certaines branches de la musique ont abordé les déboires liés à la condition humaine, mais leur ADN offrent une réponse autre. Le Heavy Metal, on l’a dit, valorise le courage et l’adversité pour se dépasser. Des valeurs héroïques qui finissent par se montrer payantes, tout comme dans les contes ou la chanson de geste médiévale, d’autres genres littéraires plus épiques qui ont eux aussi des accointances avec le Metal. Plus lointain, le Blues s’en remet à Dieu et l’implore de venir délivrer les opprimés de leur condition de dominés. Malheureusement, puisqu’il a choisi la voie de la main gauche, le personnage Doom ne peut espérer autre délivrance qu’une mort inéluctable.

Skaldmax (Juillet 2021)

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