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Pourquoi cet album de Black Metal aurait-il pu sortir il y a 100 ans ?


Vile Luxury
 de
Imperial Triumphant est le pur produit de ce que l’on nomme les Roaring Twenties ou Années Folles en France, période d’effervescence artistique notamment qui tente d’effacer le traumatisme de l’Occident au sortir de la Première Guerre Mondiale. Par sa musique, son esthétique et ses thématiques, le groupe de NYC ravive les années 1920 avec un siècle de recul sous l’étiquette Black Metal Avant-Gardiste sous influence Jazz. Le voyage vous tente ? 

Au bon endroit, au bon moment
Il y a une petite centaine d'années, New-York devient un lieu incontournable du Jazz. Alors qu’il est communément admis que les balbutiements du genre viennent de New-Orleans, divers facteurs vont entraîner une migration des musiciens vers Chicago dans les années 1910, notamment la fermeture de maisons closes à New Orleans, privant les groupes de lieux pour jouer. Plus largement, ce sont des opportunités économiques plus intéressantes au Nord du pays qui vont motiver ce départ, ainsi qu’un contexte politique totalement défavorable à la population afro-américaine dans les états du Sud, qui appliquent sévèrement la ségrégation raciale. 

Le Cotton Club, célèbre club de Jazz à Harlem
Le Nord attire donc, et Chicago a particulièrement le vent en poupe entre la fin des années 1910 et la première moitié des années 1920. La vie nocturne y est plus active qu’à New-York où la population est plus prude dans ses loisirs. Mais les temps changent, ainsi que les mœurs : en 1926 l’élection du maire Jimmy Walker va modifier les habitudes des new-yorkais. En pleine période de prohibition, Walker se montre permissif envers les speakeasys (lieux de débit de boisson clandestin) car il fait lui-même partie des habitués. Plus d’opportunités de faire la fête, donc plus de lieux où jouer de la musique, Chicago qui était à la mode perd en attractivité. S’ajoute à cela le développement d’un premier style de Jazz local, le Harlem stride, qui intrigue les artistes alentours. Et l’arrivée de noms majeurs du genre dans la ville qui ne dort jamais achève de siphonner la concurrence des autres métropoles : Duke EllingtonLouis Armstrong ou encore Ben Pollack s’y installent définitivement ou y gardent un pied à terre. 

Il ne faut pas longtemps pour remarquer que Imperial Triumphant s’est nourri d’un tel héritage. Avec deux des trois membres born and raised dans le haut lieu du « Jazz Age » décrit par Fitzgerald (l’auteur de The Great Gatsby), le groupe affirme avoir baigné et pratiqué ce genre depuis de nombreuses années. On compte en effet cinq cuivres dans les crédits de Vile Luxury : deux trompettes, deux trombones et un tuba, utilisés pour marquer différentes ambiances au cours de l’album. On remarque une vraie fureur Free Jazz sur Chernobyl Blues, un phrasé très rythmique et appuyé qui exprime la grandeur dans Swarming Opulence, ou encore des atmosphères lugubres et minimalistes sur Mother Machine.

Une plongée dans le New-York Art Deco
Imperial Triumphant affiche un pan esthétique très affirmé et le revendique comme une démarche consciente et nécessaire. Que l’on pense aux couleurs et aux lignes de la pochette de Vile Luxury, aux accoutrements des musiciens dans le clip de Swarming Opulence ou même au logo du groupe, la cohérence ne fait aucun doute, et pour cause. Ce troisième album des Américains emprunte au style Art Deco, né au début du vingtième siècle (autour de 1920) et se manifestant en notamment en architecture, dans le design de mobilier ou les bijoux. Apparu après et en réaction au mouvement Art nouveau (très floral, naturel, valorisant les courbes,…), le courant artistique qui nous intéresse valorise la symétrie, les lignes droites, la géométrie, des couleurs comme le doré, l’argenté ou le noir. 

Extrait du clip de Swarming Opulence
L’Encyclopédie Larousse le définit ainsi, en quelques lignes non-exhaustives, extrait :
« Issu des mouvements artistiques de la Belle Époque, l'Art déco s'inscrit dans le contexte des Années folles, qui tentent de faire oublier les millions de morts de la Grande Guerre. Art des paradoxes, il exprime souvent une certaine modernité par des formes géométriques et pures, mais se nourrit de la tradition et reste le style luxueux d'une élite. »

Revenue au goût du jour ces dernières années, il n’y a pas que dans l’ameublement et la décoration d’intérieur que cette tendance à l’ornement longiligne a refait surface. On peut penser à l’adaptation récente de The Great Gatsby au cinéma par exemple ou au jeu vidéo Bioshock. Et le petit monde du Metal n’y échappe pas : l’EP Popestar de Ghost ou Ion de Portal tirent leurs pochettes de l’esthétique sus-citée. 

La volonté d’illustrer Vile Luxury de cette manière n’est pas fortuite : en effet, on peut expliquer un tel choix par la prépondérance de l’architecture Art Deco à New-York, ville fétiche et natale d’Imperial Triumphant. Étant à la fois le cadre de vie et l’objet d’étude de la formation, la Big Apple offre un paysage architectural où les grattes-ciels monumentaux cassent la ligne d’horizon. Alors à la pointe de l’innovation en pleine période Art Deco, des incontournables de l’architecture moderne comme les immeubles de Central Park West, le Chrystler Building ou l’Empire State Building sortent de terre à l’aube des années 1930 et toisent la ville du haut de leur superbe. Visant même plus haut que la Tour Eiffel (si cette gueguerre vous rappelle le fameux jeu de « qui a la plus grosse », c’est normal), ces édifices sont un symbole de prestige, situés pour certains dans les quartiers d’affaires et abritant des bureaux à n’en plus finir. 

Carte postale représentant les grattes-ciels de New-York
Pas étonnant donc, de se sentir ridiculement petit au pied de tels colosses que décrit Gotham Luxe, troisième pièce de l’album : 

« Golden peaks of timeless vision
From the pedigree of lies
Builds the murky sea of giants
Top floor, the Kings crown

Grand illusional desperation
Accommodates the masses.
While keeping forward motion
Lift up, the queens crown

Demographic shifts
Building them higher
Worshipping excess
Altars to resplendence »

Et de là à comparer les élans de démesure derrière de pareilles constructions à une ambition divine, il n’y a qu’un pas (la devise Américaine n’est-elle pas « In God We Trust » après tout?). Cosmopolis établit dès ses premières lignes un parallèle évident avec le mythe de la Tour de Babel, des paroles que ne renieraient pas Regarde Les Hommes Tomber par exemple : 

« Come, let us build us a tower
whose top may reach unto the stars!
atop of which we will write
In splendorous black words:

Great is the world and its Creator!
Great is Man! And his city! »

La ballade dans un New-York prestigieux ne s’arrête pas aux tours d’ivoire. Interrogés à propos de leurs masques, le chanteur guitariste Zachary Ilya Ezrin et le bassiste Steve Blanco donnent quelques indices non-négligeables : 

Too much love magazine : Chacun de vos masques représentent-ils quelque chose de spécifique ? 


Zachary : Il y a clairement des clins d’oeils à certaines imageries, que ce soit le Taureau de Wall Street ou bien…

Steve : Ou bien le Veau d’Or, le « dieu originel », Apollon. Bien sûr il y a plein de symboles mythiques qui sont présents depuis des millénaires. On peut les interpréter de différentes manières. 


Très visuels, les costumes que revêtent les musiciens ont également une portée métaphorique. Plus évident que ses deux autres acolytes, vous aurez peut-être identifié rapidement sur la gauche la Statue de la Liberté et sa couronne caractéristique. Visible depuis Ellis Island (île où se déroulaient les contrôles d’immigration au vingtième siècle), tenant dans sa main une tablette représentant la loi, cette icône moderne est un cadeau de la France aux États-Unis et se trouve par conséquent être hautement politique. Au milieu, le Taureau de Wall Street incarne la puissance financière indissociable de la ville, tandis que le personnage de droite est un peu plus mystérieux. Si l’on s’en réfère à la réponse volontairement lacunaire de Steve à ce sujet, il pourrait bien s’agir d’une personnification de l’Apollo Theater, lieu mythique de la musique noire qui révéla de grands noms du Jazz et de la Soul comme Ella Fitzgerald ou James Brown à partir de 1934, première année des Amateur Nights. La couronne plus traditionnelle peut ainsi suggérer le dieu grec, ajoutant aux élites politiques et financières les hautes sphères du milieu artistique new-yorkais. 

Pour achever le tour d’horizon graphique de cet album, penchons-nous enfin sur sa pochette. Pas immédiatement déchiffrable, celle-ci représente « le Taureau de Wall Street et la fille » selon les dires du groupe en interview.
« La fille » ? Oui, une autre statue, nommée « Fearless Girl » (la fille sans peur), fait son apparition en ville face au célèbre taureau enragé en mars 2017, et elle y restera quelques mois. Défiant l’animal, l’enfant à l’air assuré est un plaidoyer pour une plus grande inclusion des femmes dans les postes à responsabilité comme l’indique la plaque qui l’accompagne. On peut y lire « Know the power of women in leadership. SHE makes a difference » (Connaissez le pouvoir de direction des femmes. ELLE fait la différence). 
Prolongeant la réalité à sa façon, l’artiste Andrey Tremblay a donc créé une figure brave et même vengeresse. Les mastodontes de Wall Street (on aperçoit deux bêtes à cornes) se voient dominés, domptés par une figure féminine triomphante à l’air tout juste humain. 

Et puisque le groupe nous y invite, poussons la lecture un peu plus loin. En remontant à la Grèce Antique, on peut aisément rapprocher cette situation du mythe d’Europe et Zeus. Selon la légende, le dieu parmi les dieux avait en effet jeté son dévolu sur Europe, jeune fille née d’un roi phénicien, qu’il décida de séduire par la ruse. Habitué des métamorphoses, Zeus se changea en taureau pour approcher Europe et la charmer. Séduite par la bête, la princesse monte sur son dos et se retrouve captive, car emmenée par son ravisseur jusqu'en Crète. Le mythe montre une femme vulnérable et victime des hommes, sa réinterprétation par Tremblay serait donc une revanche et un écho évident à ce que signifie la statue sans peur. Un produit de son temps et une lecture sociale qui, on va le voir, est chère aux trois musiciens masqués.

Une critique sociale des temps modernes
Arrivé à ce stade, vous aurez sans doute compris que le regard porté par nos Américains sur les merveilles du monde moderne est plutôt acerbe. Attaché à dénoncer de tels excès, Imperial Triumphant propose une lecture sociale de la ville, critiquant le faste des puissants qui n’existe que par l’exploitation des plus faibles. Socle oublié d’une société pyramidale, le peuple prolétaire porte à bout de bras une élite toujours plus capricieuse, comme on peut le constater à l'écoute de The Filth

« Pulled apart and built again
Gears will turn
Indifferent to the earth
Live to work
Work sets you free

Let the city consume you
And join the gross parade
Molting grandeur
Shedding exhaust
»

Ce contraste entre les bas-fonds et les sommets des buildings n’est pas innocent, il est révélateur d’une réalité architecturale et sociale déjà présentée dans un certain long-métrage sorti en 1927 en répondant au nom de Metropolis. Le merchandising du groupe laisse d’ailleurs peu de place au doute car il reprend notamment l’affiche d’époque, inspirée par...l’Art Deco, encore. C’est donc le moment de jeter un œil à une autre pochette de Ghost, Meliora cette fois, qui s’inspire aussi très largement du film de Fritz Lang.


Mais revenons-en au film justement. Sans en dévoiler toute l’intrigue, Metropolis dépeint une ville immense dans laquelle la fracture sociale est on ne peut plus marquée. La classe ouvrière vit dans des conditions déplorables, travaille inlassablement au péril de sa vie et pourrait légitimement se considérer comme réduite en esclavage. Au-dessus, la classe dirigeante est bureaucratique et jouit du labeur des exploités qui font tourner la Machine. L’ordre établi se trouve néanmoins bouleversé par l’arrivée d’un personnage extérieur dans ce monde dystopique. Une figure féminine, qui, sans trop en dire, pourrait bien être la femme puissante représentée sur la pochette du disque. 
Plus encore que son issue, c’est davantage le cadre de l’œuvre de Fritz Lang qui inspire Imperial Triumphant comme bien d’autres avant eux (citons Blade Runner, Le Roi et l’Oiseau…) avec le concept de ville du haut et de ville du bas. Tandis que les travailleurs sont relégués aux souterrains, les nantis vivent au sommet d’immeubles richement décorés. La verticalité de l’ordre social y est exacerbée et montre deux mondes qui ne communiquent pas car séparés physiquement, situation qui n’évoluera d’ailleurs que par accident chez Fritz Lang, alors que les Américains ne semblent promettre qu’une alternative funeste. Luxury In Death qui fait figure de conclusion ne laisse pour seul indice que son titre (le livret ne répertoriant pas de paroles) et l’interprétation que l’on fera de la musique : un morceau démantibulé, chancelant, ponctué de cris féminins sauvages proches de la démence. On pourrait aussi bien y voir une vengeance populaire furieuse et sanglante envers les puissants qu’un triste pessimisme, condamnant tout espoir de se dresser contre la Machine au risque de se faire broyer par elle. 

Pour achever le parallèle avec ce classique de la science-fiction qui fêtera bientôt ses cent ans,  ajoutons qu’il brasse d’autres thèmes tout aussi passionnants comme le mythe de Prométhée ou une filiation avec le Frankenstein de Mary Shelley, autant de bonnes raisons de vous le passer un de ces quatre si ce n’est pas déjà fait.

Au carrefour de la musique, de l’architecture et du cinéma des années 1920, Vile Luxury offre bien plus qu’une simple succession de morceaux. Imperial Triumphant y opère une synthèse esthétique très fouillée, abondante en références comme vous aurez pu le constater à la lecture de ces lignes. Et le trio semble avoir trouvé son créneau, comme en témoigne Alphaville, leur prochain disque qui porte le même nom qu’un film de Jean-Luc Godard. Bien qu’aucun morceau ne soit encore sorti à l’heure de notre conclusion, la pochette laisse penser que la référence n’est pas innocente. Car le long-métrage en question met en scène une dystopie urbaine et moderne, située dans une cité sous l’emprise d’un ordinateur tyrannique. De quoi nourir l’imaginaire de nos new-yorkais masqués, et le nôtre par la même occasion. 

Skaldmax (Mai 2020)

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