La querelle des Anciens et des Modernes

Cet article prend ses origines dans une intuition. Il existe une barrière, une limite, quelque chose d’intangible qui anime les débats entre True et Untrue, entre les jeunes et les vieux, entre partisans du neuf et de l’Old School. Notre objectif sera d’explorer cette intuition et de la confronter à des problématiques plus générales concernant l’Histoire de l’Art pour en tirer nos propres conclusions. Quel est ce fossé entre le hardos des origines mordu de Iron Maiden et Saxon et le jeune quarantenaire qui a jumpé sur Limp Bizkit pendant son adolescence ? Qui a raison ou tort ? Et d’ailleurs, quelle valeur peut bien avoir cette gueguerre au bout du compte ? 
Autant de questions auxquelles nous tenterons de répondre, tout en gardant à l’esprit que nous traitons d’Art (mineur, issu de la Pop culture) et non d’une science exacte. Ainsi, nous nous autorisons l’exception pour essayer de dégager des tendances et des courants, par essence mouvants et étalés sur toute la planète sur plusieurs dizaines d’années. Avec autant de rigueur que possible, nous essayerons d’apporter un maximum de pistes pour nourrir les réflexions citées plus haut. 
Nous rappellerons d'abord quelques enseignements tirés de l'Histoire de l’Art, particulièrement la récurrence des conflits au sein de la littérature ou de la peinture et l’impact causé sur ces domaines. Nous proposerons ensuite une définition des Anciens et des Modernes du Metal, basée sur des critères chronologiques mais surtout musicaux. Enfin, nous questionnerons cette dichotomie et tenterons de voir quel est son avenir dans les prochaines années. 


I

-La querelle des anciens et des modernes en Art
Le concept des Anciens et des Modernes en Art a été formulé comme tel à partir d’un événement de la littérature française opposant deux groupes distincts, défendant chacun un point de vue sur ce que doit être considéré comme appartenant aux belles lettres et ce qui doit en être exclu. 

Au XVIIeme et XVIIIeme siècle en France, une scission s’effectue entre les défenseurs d’une littérature devant reproduire et s’inspirer des canons antiques, et ceux qui, tournés vers l’avenir, prônent la création et cherchent à s’extraire de contraintes trop pesantes. 
Les modernes, vous les connaissez au moins de nom, peut-être même les avez vous lus pour le motif (ironie du sort) « qu’il faut lire des classiques ». Ils s’appellent Corneille ou Charles Perrault, et tiennent tête à Racine (et ses tragédies inspirées de l’Antiquité grecque) ou Jean de La Fontaine (qui a pour référence Esiope, auteur grec né vers 620 av. JC). 
Charles PerraultPerrault donc, remet en question des carcans établis et déclenche la querelle avec les Anciens en 1687 en lisant à l’Académie Française son poème Le Siècle de Louis Le Grand. Voyez plutôt : 

"La belle antiquité fut toujours vénérable ;
Mais je ne crus jamais qu’elle fût adorable.
Je vois les anciens, sans plier les genoux ;
Ils sont grands, il est vrai, mais hommes comme nous ;
Et l’on peut comparer, sans craindre d’Être injuste,
Le siècle de Louis au beau siècle d’Auguste."

Ces vers introductifs donnent le ton, et plus particulièrement le quatrième qui l’air de rien brise l’aura intouchable des artistes du passé. « Hommes comme nous » place Perrault et ses contemporains sur un pied d’égalité avec les grandes références littéraires avant eux en les désacralisant. Sans dire pour autant que les créations de son temps sont supérieures aux précédentes, l’auteur du Siècle de Louis Legrand autorise la comparaison. 
Un peu plus loin, il se permet même de remettre en question des savants comme Platon, Aristote, certes pertinents de leur vivant, mais au XVIIeme siècle dépassés sur certains points (la cosmogonie pour Aristote par exemple). Homère lui-même, bien qu’élogieusement décrit comme « Père de tous les arts », n’échappe pas à la critique car considéré comme obsolète et trop généreux en descriptions fastidieuses. 

Tout cela engendre un débat au sein de l’Académie que nous ne détaillerons pas ici. Mais cet épisode est significatif et pose de vraies questions de fond qui traverseront les arts à différents moments et différents degrés d’intensité. Que l’on pense aux arts picturaux, à l’architecture ou à la musique, on distingue des points de rupture avec l’ancien qui ont pu choquer en leur temps, sans complètement annihiler leur héritage

-Retour vers le futur
S’inspirer du passé, retourner à des pratiques anciennes par estime pour celles-ci et/ou en réaction à un mouvement qui nous est contemporain est une pratique que l’on retrouve dans l’Histoire de l’Art. C'est la démarche des Anciens (de manière générale, pas seulement les auteurs cités plus haut) que de valoriser et adopter des techniques du passé en les portant aux nues. 

On peut observer un tel phénomène lorsque naissent conjointement à la fin du XVIème siècle (pour se développer au XVIIème siècle) le classicisme et l’art baroque, qui vont développer deux approches différentes de la peinture. Le baroque se veut plutôt grandiloquent et cherche à magnifier ses sujets, utilisant pour y parvenir des couleurs marquées, des contours et proportions qui ne sont pas toujours strictement et mathématiquement rigoureux ainsi qu’une tendance à l’ornement. On retrouve parmi les peintres baroques Rubens ou Rembrandt.
D’autre part, le classicisme lui, prône une perfection des formes inspirée de l’Antiquité, recherchant plutôt à représenter avec fidélité le sujet. L’harmonie et le naturel sont valorisés, et l’on s’inspire alors de peintres antérieurs comme Raphaël, lui-même tourné vers l’Antiquité, ses techniques et ses canons. Chez les peintres classiques, on peut citer Charles Le Brun ou Nicolas Poussin. 
A gauche : Le massacre des innocents (Rubens) / A droite : Bacchanale devant un terme (Poussin)

Alors que le baroque s’autorise plus de libertés dans la forme, le classicisme prend le contre-pied et remonte le temps pour produire un art plus strict. On retrouvera même plus tard une démarche similaire avec le néo-classicisme au XVIIIeme siècle qui retourne une fois de plus vers le passé en pleine période rococo. 

Vanter, glorifier ou simplement s’inspirer de mouvements antérieurs, le Heavy Metal revival ou la vague de nouveau Rock 70’s ne l’ont pas inventé. Et même côté auditeurs, on peut tout à fait concevoir un besoin de fouiller dans les disques d’il y a plusieurs décennies. 

-Le respect formel et le dépassement ou le rejet de ces règles formelles font avancer l’Art
Sans intention de modernité cependant, sans volonté de casser, dépasser ou retourner des codes formels établis, pas d’innovation artistique. Nous végéterions dans les peintures rupestres depuis des millénaires en vantant à quel point ces peintures et seulement ces peintures sont dignes d’être considérées comme art. Sans intention de modernité, pas d’art abstrait par exemple, car alors que la peinture (pratique coûteuse et rendue possible par le travail de commande et de mécénat) était dédiée à la représentation de scènes religieuses, à l’ornement d’églises ou à faire accéder les grands de ce monde à la postérité, bref à l’art de la figuration, certains artistes comme Vassily Kandinsky ou Piet Mondrian ouvrent la porte de l’abstraction pour tous leurs successeurs. Et si l’idée a pu sembler folle, on ne saurait imaginer un XXeme siècle sans ce pan tout entier de l’art pictural. 

Le moteur de l’évolution artistique est le non-respect de la forme. Comme dit plus haut, des courants nouveaux naissent en effet grâce à leur attrait pour leurs aînés. Mais ce sont les bouleversements, les refus, les tentatives qui font avancer l’Histoire d’un grand bond en avant. 
Composition 8 (Kandinsky)
II 

-Qui sont les anciens et les modernes du Metal ? 
Il convient donc désormais de transposer cette problématique à la musique Metal puisque c’est la question qui nous intéresse. Nous allons donc tenter de définir qui sont les Anciens, et qui sont les Modernes. Bien entendu, nous ne traitons pas d’une science exacte, loin de là, et cette définition n’a pas vocation à être parole d’évangile. 

Assez naturellement, nous allons établir un classement entre anciens et modernes du genre en respectant un critère chronologique. Bien entendu, il est impossible de dater le moment T où le Metal aurait basculé dans une seconde phase car un art aussi étendu géographiquement et parfois confidentiel sur un territoire même restreint échappe à la précision et au carbone 14. Par intuition, le point de rupture se situerait autour de la moitié des années 90, les années 80 étant souvent considérées comme un âge d’or et le berceau de nombreuses sous-branches (Heavy, Speed, Thrash, Doom, Death, Black 1ere vague).
Et plusieurs indices nous mènent à qualifier cette période de moment de transition : le choc Grunge, les shorts d’Obituary, les cheveux courts de Metallica, la métamorphose de Pantera, Roots, la baisse de qualité assez unanimement constatée chez les pontes du Heavy Metal traditionnel, l’émergence grandissante du Hip-Hop et les premiers ponts établis avec le genre, la Fusion, le passage d’artworks dessinés à de la photo, de la 3D, etc. 

L’identification (encore une fois complètement discutable et sujet à débat) de cette période charnière mène à établir deux camps. Le premier, celui des Anciens, existe en lui-même là où le camp des Modernes existe par opposition ou divergence vis-à-vis de ceux qui les précèdent. Parlons donc des Anciens en premier lieu, ils nous permettront d’expliquer ce que ne sont pas les Modernes.

Des années 70 aux années 90 se forment des courants majeurs et prépondérants du genre : le Heavy Metal, le Speed Metal, le Thrash Metal, le Doom Metal, le Death Metal et le Black Metal. Leur dénominateur commun est qu’ils existent en eux-mêmes, sans hybridation du genre ou incursion d’autres styles musicaux en leur sein. 
Bien entendu, tout ne naît pas ex nihilo. Par exemple, le Heavy Metal d’Iron Maiden prend bien entendu racine historiquement dans le Hard Rock des années 70 (le son, le chant, le rythme, etc), mais une distinction factuelle et strictement musicale peut être opérée : Iron Maiden n’est pas du Hard Rock, Iron Maiden n’est même plus du Rock tout court. Iron Maiden est un groupe de Metal et rien que de Metal, et le Metal se suffit à lui-même en tant que style pour définir la musique du groupe car il n’y a pas d’hybridation avec autre chose. 
Même chose pour Morbid Angel pour prendre un autre exemple : lorsque le groupe sort Altars Of Madness, on ne peut le définir autrement que par du Metal, nul autre ingrédient n’y est ajouté, il est impossible d’y accoler une autre étiquette que celle du Metal. 
Alors oui reconnaissons-le par honnêteté, au milieu de tout cela il y a le grain de sable dans l’engrenage de notre argumentaire. Le Thrash Metal (et le Speed Metal selon les groupes) est indéniablement influencé par le Punk et est potentiellement le genre le plus hybride parmi les Anciens. Mais si la filiation est bien présente, l’apport du Punk a été digéré et restitué sous une autre forme, le Thrash, que l’on n’appelle d’ailleurs pas Punk Metal par exemple. Non, le Punk est là pour sûr, dans les veines de Slayer par exemple, mais il a été réapproprié et transformé. 
Mais revenons-en à notre liste de genres énumérés plus haut, ils ont en commun de se suffire à eux-mêmes et de fait constituent ce qui peut être appelé (avec plus ou moins de sérieux) le True Metal. Ils n’intègrent pas d’autres courants et constituent une évolution interne au genre Metal lui-même : plus extrême, plus lent, plus rapide, chant hurlé, growlé, etc. La différence majeure avec les Modernes que nous allons aborder sous peu est que ces derniers sont allés chercher de nouvelles sonorités dans d’autres genres musicaux là où le Doom Metal par exemple n’a fait que ralentir et alourdir le Heavy Metal. 
En matière d’extra-musical, les Anciens ont également contribué à instituer des codes, ce qui semble évidemment logique puisqu’ils étaient les premiers historiquement. Bien entendu, ceux-ci peuvent être suivis avec plus ou moins de ferveur, mais il faut reconnaître que l’attirail cheveux longs, cuir, jean, veste à patch est une image désormais indissociable du fan de Metal. Par ailleurs, l’aspect encore confidentiel du genre dans l’ère pré-internet et la fierté qui pouvait s’en dégager, le sentiment d’appartenance à un clan encore marginal et passionné ont pu contribuer à forger une vision premier degré et jusqu’au-boutiste de cette musique, même au niveau du simple auditeur. La prise de recul, l’auto-dérision sont des prises de conscience qui sont arrivées après, quand les hardos de la première heure ont grandi, gagné en maturité et ont arrêté de vouloir choquer leurs parents. 

Face à eux, les Modernes sont (consciemment ou non) presque tout le contraire. Ils ont dévoyé le True Metal, désobéi au dogme en quelque sorte (pour une musique qui rejette assez massivement l’emprise religieuse, la contradiction vaut le coup d’être soulignée). Leur péché capital aura été l’ouverture, l’hybridation, mêler le Metal avec d’autres musiques ignorées voire déconsidérées par le True hardos de base fidèle à ses principes. Et ces mélanges, eh bien ils sont nombreux et on les voit apparaître au milieu des années 90, période que nous avons préalablement définie comme moment de rupture. 
On peut ainsi évoquer le Groove Metal qui comme son nom l’indique va emprunter aux signatures rythmiques des musiques noires (Funk, Jazz). Le Stoner Doom va piquer les plans du Blues ou du Grunge et le son du Desert Rock. Le Metal Fusion puise dans la Funk et le Hip-Hop, le Djent ne peut exister sans Prog Rock ou Jazz, le Nu Metal se met à rapper. De son côté le Metal Industriel va naturellement s’inspirer de l’Indus mais aussi de l’EBM (Electronic Body Music). Metalcore, Deathcore et Slam Death sont biberonnés au Hardcore moderne, tandis que la démarche Post-Rock donne des idées à Isis pour jouer du Post-Metal ou à Deafheaven et son Post-Black Metal, alors que la rencontre du Black Metal et du Shoegaze donne le Blackgaze d’Alcest ou Respire

-Pourquoi une telle rupture ? Qu’est-ce qui nourrit une telle opposition aujourd’hui ? 
Tout en gardant à l’esprit que la binarité extrême, que le choix borné d’un camp entre Anciens et Modernes ne concerne pas tous les fans de Metal et qu’il touche même plutôt une minorité d’entre eux, nous allons tout de même maintenir ce manichéisme théorique pour développer la suite de notre pensée. Nous allons nous interroger dans les paragraphes qui suivent sur les raisons pouvant expliquer une division, un fossé entre Anciens et Modernes au sein du Metal, et ce qui tend à entretenir cette dichotomie.

-L’âge et la nostalgie
L’explication la plus directe et probablement la plus rationnelle reste celle de l’âge. Tout le monde garde une relation particulière avec ses groupes d’adolescence (à ce propos vous pouvez lire notre article sur ce sujet), les premières rencontres avec le Metal sont souvent marquantes et viennent parfois excuser des faiblesses musicales que l’on ne pardonnerait pas à un groupe qui n’a pas croisé notre chemin au pic de notre crise d’acné. La nostalgie a donc une importance non négligeable dans notre appréciation d’un groupe, elle associe un album à des souvenirs particuliers qui sont désormais loin. Et ce n’est pas grave, bien au contraire, car elle procure des sensations franchement exaltantes lorsque l’on se repasse le disque écouté en boucle l’été de nos 18 ans ou le live de notre groupe préféré auquel on a nous-même assisté. La nostalgie est puissante, mais elle fausse notre jugement et il faut simplement en avoir conscience. 
Image extraite de "Heavy Metal Parking Lot", 1986
-Le changement de paradigme musical
Nous situions plus haut le point de rupture entre deux âges de la musique Metal au milieu des années 90, en expliquant que des artistes de l’époque avaient commencé à hybrider le genre. Il est ici important de souligner que ce n’est pas la simple œuvre du temps qui a pu créer un décalage entre les vieux fans de Hard et les groupes de cette époque mais un vrai changement de paradigme dans la musique. Prenons un exemple : Black Sabbath sort son premier disque en 1970, dix ans plus tard, c’est au tour d’Iron Maiden d’investir les charts, suivi quatorze ans plus tard du premier album de Korn. Les laps de temps sont assez comparables et pourtant il y a une limite claire entre Iron Maiden et Korn, tandis que la porosité se fait beaucoup plus forte entre la bande de Iommi et celle de Harris. Si cet exemple ne peut pas avoir la valeur d’une démonstration par A+B, quiconque a posé ses oreilles sur ces trois groupes pourra tout de même établir une séparation claire entre Iron Maiden et Black Sabbath d’un côté et Korn de l’autre. Le poids des années a son influence, mais la vraie rupture s’opère dans le changement artistique et la digression par rapport aux canons établis. 

-L’instinct grégaire 
Ce qui a motivé ce dossier rappelons-le, est le sentiment qu’il existe une limite entre passionnés du Metal des origines et accros aux courants plus actuels du genre. Une limite qui peut aboutir à un manque de compréhension et de communication entre ces deux entités dont on a l’exemple chaque jour sur Internet. Bien que les comportements sur la toile et IRL puissent varier, les débats à longueur de forums ou de commentaires Facebook ont donné à voir depuis des années des joutes musclées qui ont le mérite de donner la température d’une époque donnée. De 7 à 77 ans, tout le monde a la possibilité de donner son avis, de contredire son voisin et d’être acclamé ou hué par des observateurs tiers. Déjà présent avant le moindre outil numérique, l’instinct grégaire contenu dans l’essence même de la musique juvénile qu’est le Metal s’en trouve plus exacerbé que jamais. On porte les tshirts des groupes que l’on révère, on en fait même des vestes à patch dédiées à un seul genre pour certains, bref on affiche ce que l’on aime avec plus ou moins d’ouverture d’esprit sur les goûts des autres tout en validant ceux et celles qui nous ressemblent. Quelque part, ils nous confortent dans ce que nous sommes, nous assurent que ce qu’on écoute est socialement accepté, et nous procurent un sentiment d’appartenance tout en se construisant une personnalité à moindre frais. Ainsi, la défense d’un groupe, d’un genre sur la place publique et la validation des pairs a sans doute son rôle à jouer dans l’opposition farouche qu’entretiennent certains croisés du Metal. La posture, la mauvaise foi, la crainte peut-être de passer pour le mouton noir sont autant de possibilités qui peuvent nourrir le schisme entre Anciens et Modernes, mais également toute autre forme de dualité dans cette musique : valider ou non tel album, autoriser ou non le chant clair, défendre ou pas la signature sur tel label, les exemples sont infinis et tristement plausibles. Une fois de plus, tout cela n’est pas bien grave et ne changera pas la face du monde, mais on peut avancer sans trop se tromper que ces obstacles existent d’une part, et ne facilitent pas les discussions limpides et autres débats honnêtes. 


III


-Du l’Art ou du cochon ?
Tout l’enjeu pour les Anciens les plus réfractaires, est de n’inclure dans leur définition du Metal que les genres originels (rappelons-les : Heavy, Speed, Thrash, Doom, Death, Black). La question tourne autour de ce qui est ou n’est pas du Metal. C’est ce genre de démarche (que l’on y adhère ou non) qui a questionné le Neo Metal lors de son émergence : est-ce ou non du Metal ? Et la question est complexe, car le changement de paradigme des années 90 et la fusion avec de nombreux autres genres fait évoluer et interroger les codes du Metal en temps réel. On l’a dit, le True Metal originel est bouleversé dans sa forme et on peut légitimement se demander ce qui lie Iron Maiden à Korn, si ce ne sont un ensemble instrumental issu du Rock avec des guitares amplifiées et un chant éloigné des standards Pop, Rock ou Chanson habituels. 
Et rien n’étant franchement figé dans le marbre, chacun reste libre d’élargir les critères de ce qui est Metal ou ce qui ne l’est pas. Les plus attachés au True Metal, sans aucune incursion de quelque autre genre qui soit, rejetterons de fait toutes les hybridations, tandis que les autres adopteront un cadre plus permissif en considérant que le Rap, le Jazz ou la musique électronique ont à un moment rencontré le Metal et l’ont fait muter vers quelque chose de nouveau. 

Le Boulevard des Capucines (Monet)Nous évoquions plus haut le choc qu’a pu créer l’art abstrait en son temps, il aurait pu être légitime à l’époque de ne considérer la peinture que comme un art figuratif. Ainsi, l’exposition des impressionnistes de 1874 (mouvement qui donna l’impulsion pour les courants picturaux encore plus abstraits à suivre) est moquée dans le Figaro. Le Charivari, quotidien satirique de l’époque, se paye également la tête de Monet, Pisarro ou Cézanne et n’y va pas de main morte. L’auteur de l’article L’Exposition des impressionnistes, Louis Leroy, décrit la découverte de tableaux accompagné d’un ami artiste effaré devant les toiles alors que Leroy feint l’admiration pour mieux faire enrager son compagnon. Morceau choisi à propos du Boulevard des Capucines (1873) : 

« Il supporta même sans avarie majeure la vue des Bateaux de pêche sortant du port, de M. Claude Monet ; peut-être parce que je l'arrachai à cette contemplation dangereuse avant que les petites figures délétères du premier plan eussent produit leur effet. Malheureusement j'eus l'imprudence de le laisser trop longtemps devant le Boulevard des Capucines du même peintre.
- Ah ! ah ! ricana-t-il à la Méphisto, est-il assez réussi, celui-là !... En voilà de l'impression, ou je ne m'y connais pas... Seulement veuillez me dire ce que représentent ces innombrables lichettes noires dans le bas du tableau ?
- Mais, répondis-je, ce sont des promeneurs.
- Alors je ressemble à ça quand je me promène sur le boulevard des Capucines ? Sang et tonnerre ! Vous moquez-vous de moi à la fin ?
- Je vous assure, monsieur Vincent...
- Mais ces taches ont été obtenues par le procédé qu'on emploie pour le badigeonnage des granits de fontaine. Pif ! paf ! v'li ! v'lan ! Va comme je te pousse ! C'est inouï, effroyable ! J'en aurai un coup de sang bien sûr ! »

En ridiculisant à ce point les œuvres exposées, Leroy questionne leur statut artistique, la légitimité de leur présence dans une galerie qui accueille habituellement des toiles plus réalistes et conformes à l’idée de peinture qui avait cours en ce temps. Et libre à lui, libre à Leroy de s’interroger sur la validité d’une œuvre, sur son statut. Libre aux défenseurs du Heavy Metal de questionner le Metalcore comme un héritage valable et crédible. Pour les impressionnistes, le temps a fait son œuvre et a révélé que ce courant avait son importance historique dans l’évolution de l’art, et si Leroy n’avait pas anticipé cela, comment lui en vouloir ? Le peu de recul à la parution de son article qui compare le travail de Monet à du « badigeonnage des granits de fontaine » atténue son erreur. De même, si pour certains le Metalcore ou le Nu Metal ne peuvent aujourd’hui être acceptés comme du Metal au sens strict, on ne peut nier que le recul sur des styles ayant au mieux une vingtaine d’années reste limité. Peut-être seront-ils les moteurs de sous-branches majeures dans le futur, ou bien ils ne représenteront qu’une tentative vite avortée. 

-Ceci n’est pas une pipe
Une autre piste qui influence, voire sème la confusion selon ce que l’on souhaite inclure ou non dans le cadre du Metal, est la désignation, l’étiquetage de chaque sous-genre. Car oui, les termes ont leur importance et refuser d’inclure le Metal Industriel ou le Groove Metal alors que le nom même de ces styles contient le mot Metal semble un peu problématique. D’emblée, le mélomane en pleine découverte de Ministry ou Infectious Grooves associera ces groupes aux étiquettes qu’on leur colle et les classera assez naturellement dans le Metal, alors même que ces deux noms pourraient hérisser le poil des puristes les plus farouches. 
A priori, la bataille est déjà gagnée car changer le nom des styles cités plus haut après des années d’existence et d’utilisation serait une entreprise vaine. Le Groove Metal ne s’appellera pas autrement, n’en déplaise aux allergiques. Mais des styles plus récents et tout autant sujets à controverse chez les partisans des Anciens se débarrassent petit à petit du mot auquel certains tiennent tant. Pensez au mot « Djent », que l’on emploie seul (plus marginalement au « Thall » également).  Au « Deathcore », qui mélange bien Death Metal et Hardcore, mais qui ne possède pas dans son nom la filiation avec le courant musical initié par Black Sabbath
Est-ce une bonne chose ? Tout dépend du point de vue, cela peut être une petite victoire pour certains, le signe d’une mutation musicale pour d’autres. Car avec des dizaines d’enfants plus ou moins légitimes, le Metal donnera certainement naissance à d’autres styles bien spécifiques et de niche qui ne feront plus état de leur lien de parenté avec la musique du diable. Sans doute que les aficionados s’en moqueront pas mal et que les grincheux ne s’en émouvront même pas.
Ceci n'est pas du Metal
-La mode est un éternel recommencement
La manifestation la plus claire des partisans des Anciens est le revival Metal que l’on constate depuis plusieurs années. Il y a eu le Thrash réactualisé, actuellement le Heavy traditionnel a pas mal la côte, sans parler du Death Old School qui vit une seconde jeunesse. Sans doute que le trop plein de Nu Metal et autres genres à la pointe dans les années 90 a eu raison de certains musiciens tandis qu’au même moment Internet s’installait peu à peu dans les foyers. Il n’est donc pas surprenant aujourd’hui de croiser des fans de Sortilège de moins de 20 ans et des mordus de Korn qui pourraient être leurs pères. Le genre a opéré une révolution (au sens strict) et se retrouve à nouveau avec des Anciens (ou du True Metal) en pleine forme, revisitant les styles passés pour le meilleur comme pour la pire des photocopies. Et qui sait, peut-être arrivera-t-on à s’en lasser d’ici dix ans pour troquer les vestes à patch contre les baggys car le vent aura tourné. 
Difficile donc d’associer une école donnée à quelque chose de fondamentalement vertueux et intemporel. On le disait, mêmes les plus talentueux ont eu leurs passages à vide, quitte à se casser les dents sur des styles qu’ils ne maîtrisaient pas pour coller à l’air du temps (on peut penser aux tentatives de Slayer ou Metallica de sonner plus « modernes » dans les années 90 par exemple : rares sont les fans qui érigeront Diabolus In Musica ou St Anger comme meilleur album de leurs discographies respectives). 
On ne peut négliger l’air du temps. Impalpable, il dicte les têtes d’affiches des festivals et il s’inscrit dans un contexte politique et culturel bien plus large qu’une scène musicale stricto sensu. La Synthwave par exemple ne naît pas ex-nihilo mais grâce à un coup d’oeil dans le retro général vers les années 80 : cinéma, séries, jeux vidéos, mode vestimentaire, etc. Eût-il émergé 10 ou 20 ans plus tôt, sans doute qu’un autre regard aurait été porté sur ce courant de la musique électronique. Chaque formation s’inscrit dans une époque, et il est fort probable que notre regard actuel sur un groupe donné change dans dix ans et se modifie encore dix ans plus tard. Pensez à Sortilège, revenu soudainement sur le devant de la scène sans avoir sorti de nouveauté depuis les années 80, alors même que les Français avaient bien moins d’exposition il y a 10-15 ans. Difficile donc, de donner un statut figé (« Bieen… », « Paaas bien... ») à des sous-genres plus ou moins modernes dans leur approche du Metal. Et, on l’a vu avec l’art pictural, les Modernes d’aujourd’hui sont très potentiellement les Anciens de demain. 

Conclusion : La Fontaine et Eternal Champion contre Monet et Meshuggah

En revanche on peut juger de la démarche. Le conservatisme forcené d’un côté, qui peut au mieux donner une réécriture très intéressante (de La Fontaine à Eternal Champion, il n’y a qu’un pas) ou au pire donner de pâles copies trop fières d’elles-mêmes risquant de stagner à jamais dans un idéal passé. De l’autre, l’innovation, la rupture et le mélange des genres qui peuvent aboutir sur Impression, Soleil Levant de Monet et Obzen de Meshuggah, ou bien virer dans le mauvais goût et l’expérimentation ratée.  Conservatisme et recherche de modernité sont deux variables qu’ajustent avec plus ou moins de talent les groupes que l’on écoute chaque jour. Ce sont objectivement des outils dont chacun dispose, pour certains ce sont des bastions à défendre, pour d’autres des refuges en cas de manque d’inspiration ou de recherche de crédibilité. L’erreur serait de les utiliser à des fins de jugement de valeur, car le temps fait son œuvre et le manque de recul on l’a vu, peut jouer des tours aux commentateurs acerbes et empressés. Alors prenons le temps, prenons du recul, décloisonnons les esprits et fuyons les clans congénitaux plein d’esprits étriqués. Ne devenons pas les vieux cons du Metal et restons à l’affût, ouverts aux nouveautés et respectueux de l’héritage que nous ont légué les grands Anciens.

Skaldmax (Avril 2020)

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