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Les Dossiers de Metalorgie #21 - Juillet 2019 : les supports musicaux insolites

A l’heure où la moitié des grosses machines Metal s’échine à te vendre sa boisson maison (whisky, bière, café ou thé selon l’envie), l’autre moitié se creuse les méninges pour te sortir des croquettes pour chien, des tanks en plastique, des applis ou des totebags…Que d’objets qui permettent bien évidemment de mieux apprécier la musique d’un groupe, de l’écouter partout et même de lui donner une seconde vie.
Et si les possibilités techniques actuelles, alliant la maîtrise des supports physiques et la facilité de diffusion du numérique, permettaient réellement de diversifier l’écoute tout en éveillant la curiosité ? La réponse dépend bien sûr de chacun de nous, mais à l’image d’un numéro estival du Journal de Mickey, nous ne résistons pas à l’envie de vous présenter quelques objets insolites pondus par les Géo Trouvetou de la musique.



PARTIE UNE : les disques de l'improbable

Parmi les medias les plus basiques pour partager et diffuser de la musique, le disque (qu'il soit sous forme vinyle ou CD) reste en tête de file depuis plusieurs décennies. S'il existe des supports plus étranges, parfois, un disque peut être un objet vraiment très atypique, un objet qui rend son contenu musical unique et particulier. Nous avons choisi d'en évoquer trois : la version vinyle de Lazaretto, le deuxième album solo de Jack White ; la partie "disque" du livre-disque de La Colonie De Vacances ; ainsi qu'un pan de la discographie de Buckethead.


Les disques de l'improbable - la discographie protéiforme de Buckethead

Reconnu par ses pairs comme l’un des plus grands guitaristes de la planète, Buckethead alias Brian Patrick Carroll est aussi un artiste complet et a minima stakhanoviste. Caché derrière un masque de Michael Myers, un seau de poulet KFC, et divers pseudos ou groupes (Death Cube K, Praxis, Shine), le bonhomme à l’allure fantasque a pourtant un parcours loin d’être anecdotique. Collaboration avec John Zorn (Naked City), Les Claypool (Primus), ex-guitariste pour Guns N' Roses de 2000 à 2004, participation à des bandes-originales (Saw II, Power Rangers, Mortal Kombat), Brian est infatiguable, et ce n’est que le début.
Il commence la musique à la fin des années 80 avec le groupe Deli Creeps et continuera en officiant dans les diverses formations citées plus haut. Mais là où la machine s’emballe vraiment, c’est lorsque Buckethead se consacre à sa carrière solo : le premier (double) album Bucketheadland sort en 1992. Dix ans plus tard nous sommes en 2002, le projet solo compte alors 12 albums, témoignant d’un rythme de sorties déjà très soutenu. Avançons alors de 5 ans supplémentaires : entre début 2003 et fin 2007, 36 nouveaux albums (dont des lives) ont vu le jour. Auxquels on additionne naturellement les 12 albums sortis auparavant. Vous saisissez ? 

Un nouveau saut dans le temps plus tard et quelques albums de plus au compteur, nous voilà en 2011, année de sortie de It’s Alive, premier album de la série des Buckethead « pikes » (que l’on peut traduire par des « pics ». Série qui ne compte pas moins de 249 mini-albums instrumentaux (tournant autour de 30 minutes), vendus dans un premier temps sous format CD-r signé de la main de Brian Patrick Carroll, puis dans une édition physique standard ou numérique. Bien entendu, Brian illustre lui-même chacun de ces disques à travers ses dessins ou photomontages (plus ou moins esthétiques). Un projet colossal dans lequel on retrouve 31 sorties consacrées à Halloween (les pikes 176 à 206), ainsi que des genres divers allant de l’Ambient au Metal en passant par le Funk, le Jazz, le Rock, etc...Un site de fan a même été créé pour s’y retrouver via un système de tags permettant de sélectionner ou écarter des genres pratiqués par le guitariste, et bandcamp s’est chargé de faire une sélection des pikes les plus marquants. 

Et si tout cela n’était pas suffisant, Brian a complété le lore de Buckethead avec Bucketheadland, un parc imaginaire (qui possède cependant une vraie adresse postale : Bucketheadland 915-C West Foothill Blvd. Suite 545 Claremont, CA,91711). Ce parc est désormais fonctionnel selon son créateur et contient des dizaines de kiosques, tous représentés par l’un des pikes. Brian y fait d’ailleurs référence à travers le titre Into To Bucketheadland Park
Prolifique, intriguant par sa folie créatrice et cette volonté de réaliser quelque chose de complet, Buckethead ne facilite pas la tâche via son site internet archaïque, au design plus que minimaliste. En fait, l’endroit censé nous fournir des clés de lecture (le site propose la visite d’un musée, une bio de l’artiste, etc) est truffé d’erreurs 404. Quant au site http://www.bucketheadpikes.com/, il propose des informations malheureusement assez pauvres et redirige essentiellement vers l’achat des fameux pikes. Bien que Reddit, Discogs ou Bandcamp aient aujourd’hui pris le relais en offrant pas mal de ressources pour en apprendre plus, les sites du bonhomme font partie de ces lieux abandonnés du net au moins aussi mystérieux qu’un bâtiment désaffecté fait de briques et de pierre. 

Difficile de conclure définitivement sur Buckethead, car ces quelques pistes de recherches ouvrent en réalité sur une infinité de choses à explorer, aussi bien musicales qu’extra-musicales. De loin on pourrait prendre ces centaines d’albums enregistrés en une poignée d’années pour de l’esbrouffe, de la mégalomanie ou un défi personnel un peu trop pris au sérieux. Mais s’intéresser un minimum à l’être humain derrière le masque interroge forcément (Brian souffre d’une maladie cardiaque et a déclaré en 2017 qu’il pouvait disparaître d’un jour à l’autre), et des titres comme Aunt Suzie ou Missing My Parents touchent à la fragilité du personnage. Créer plus que tout, avant de s’en aller pour toujours, c’est peut-être là le credo de l’homme à tête de seau.


Les disques de l'improbable - la partouze musicale de La Colonie De Vacances

La Colonie De Vacances c'est déjà quelque chose d'inhabituel en soi puisqu'il s'agit d'une superposition étrange de quatre groupes très différents et étonnamment complémentaires : du Math Rock pour Electric Electric, pareil avec du synthé en plus chez Marvin, du Rock Indé plus aérien du côté de Papier Tigre, et du Noise Rock "brut de pomme" pour Pneu. Bien qu'un "4-way split" relativement conventionnel soit sorti en 2010, le collectif se considère souvent comme une seule entité, et propose des concerts quadriphoniques, les groupes étant tous sur scène en même temps, se répondant, s'aidant, s'alliant ensemble.

Et voici la question à cent sous que vous attendiez : comment retranscrire ça sur un album ?
Si vous vous êtes intéressés à notre cycle "musique et bande-dessinée", vous avez peut-être lu cet entretien avec Camille et Sophie de Super Loto Editions, qui apporte des éléments de réponse. Pour les autres, session rattrapage.

L'objet est un disque vinyle 10", contenant deux pistes par face. Ces quatre pistes ont toute la même première minute introductive, composée à onze mains. Pour la suite, pas question de faire juste une continuation propre à chaque groupe. Les quatre formations se sont mélangées, jouant le jeu du tirage au sort. Pas de guitariste dans telle formation ? Deux batteurs dans celle-ci ? Tant pis. On a donc quatre titres, dont le premier quart est joué par tous les membres des quatre groupes, et dont les fins respectives sont interprétées par deux à trois musiciens aléatoirement issus de ces mêmes groupes.

Et ce n'est pas tout : l'objet à son rôle à jouer. Les deux faces du vinyle ont le même macaron central, ce qui empêche de reconnaître le recto du verso. On ne peut donc pas savoir sur quelle paire de pistes on va tomber en plaçant le diamant dans le sillon. Encore mieux : le choix de la piste lue, parmi les deux disponibles sur chaque face, est lui aussi aléatoire. Imaginez l'intro commune comme la branche basse d'un "Y", se divisant ensuite en deux microsillons distincts. L'aiguille de la platine passe tantôt par un embranchement, tantôt par l'autre. Peut-être vous faudra-t-il tomber plusieurs fois sur le même titre d'une face avant de pouvoir découvrir le second.

Et bien sûr, puisqu'il s'agit d'un livre-disque, tout ça est enrobé dans cent pages d'aléatoire aux multiples sens de lecture. Le détail sur la partie littéraire est à découvrir dans l'interview de Super Loto Editions. Sachez juste que la galette peut se glisser dans n'importe laquelle des couvertures du livre, celle de devant ou celle de derrière. Et comme elles sont identiques, à l'image des macarons sur le 10", cet échange permet de transformer la fin du livre en un début pour une prochaine lecture.

Les quatre titres s'écoutent ici.


Les disques de l'improbable - l' "ultra-vinyle" de Jack White

Il y a une vie après Seven Nation ArmyJack White n’est pas que l’un des deux musiciens à avoir donné naissance à l’un des plus gros hymnes de stade (vous savez, le « pooo-po-po-po-po-po-pooo »). Non, le bonhomme a sorti d’autres albums des White Stripes, des albums solos, des albums des Dead Weather et des Raconteurs (deux autres projets auxquels il participe), le tout sur son propre label Third Man Records. Musicien actif, explorant à sa façon les limites du Blues Rock, Jack s’est aussi payé un drôle d’objet pour son album Lazaretto sorti en 2014. 


C’est ici l’édition vinyle qui nous intéresse, pour les possibilités offertes par ce format. En effet comme l’explique son géniteur, la face A ne se lit pas traditionnellement : au lieu de placer l’aiguille au bord du disque, il faut la disposer au centre. Alors que l’on devrait se trouver logiquement à la fin de la face A, le LP se joue à l’envers, entraînant l’aiguille vers le bord du vinyle. Pourquoi ? Jack y a caché un bref passage musical qui se jouera en boucle tant que vous n’interrompez pas la lecture. Et si cela n’était pas suffisant, sous chacune des étiquettes circulaires se cache un autre titre, le premier se lit à la vitesse de 45 tours par minute, le deuxième à 78 tours. 

Seconde moitié de l’album, après avoir changé de face, nous voilà face à un choix : Just One Drink est proposé avec une intro acoustique ou électrique. Par un jeu de sillons qui rejoignent le corps du morceau sans s’entrecroiser, il est possible en plaçant habilement l’aiguille de choisir comment démarrera ce titre. 

Puis, en dehors de toute considération musicale, le LP se pare d’une finition brillante (plus actuelle) sur la face A et d’un retour dans le temps en face B avec une coloration mat. Et à y regarder de plus près, on peut observer un hologramme, celui d’un ange tournant sur lui-même lors de la lecture du disque. Jack White a fait appel à Tristan Duke, artiste qui a réalisé ce travail à la main par un exercice de gravure. 

Avec des cotes Discogs atteignant parfois des sommets indécents, on pourrait imaginer qu’un objet aussi inhabituel que l’Ultra LP imaginé par Jack White et Third Man Records vaille une fortune. Bon, on atteint bel et bien des sommes assez colossales pour cette poignée de copies dont l’artwork arrière a été imprimé à l’envers (1 actuellement en vente à 269,99€ - juillet 2019). Mais pour une telle pièce de collection, le label de White maintient un prix à 22$ pièce, budget très raisonnable pour une curiosité de la sorte. Et si toutefois vous souhaitiez une démonstration avant de craquer, le bonhomme explique tout preuve à l’appui par ici.



PARTIE DEUX : les supports musicaux les plus originaux

Bien sûr, La Colo et Jack White proposent des cas extremes, très rares sont les situations où un support aussi conventionnel est autant poussé à bout, distordu. En revanche, d'autres artistes ne prennent pas la peine de détourner le disque pour le rendre aussi unique que leur projet, mais utilisent directement des méthodes inhabituelles, parfois jamais vues.


Les supports musicaux les plus originaux - Bone Music

Vous vous êtes pris pour de dangereux pirates lorsque vous pilliez d’honnêtes artistes comme Metallica sur Napster ou Emule ? Rangez vos cache-œil une minute, voici venir les vrais fans de musique. 

Fin des années 40, après la guerre la plus meurtrière pour la Russie, Staline décide de s’isoler notamment par la culture. La musique occidentale est prohibée en URSS, des musiciens d’État sont adoubés par le Parti, d’autres ayant connu un succès à l’Ouest sans revenir dans leur pays d’origine sont bannis. C’est dans un tel contexte que The Golden Dog Gang, composé de Ruslan Bogoslowski et Boris Taigin, va lancer un marché noir du vinyle. 

La matière première pour produire du LP étant introuvable pour de simples citoyens et la diffusion de la culture étant étroitement surveillée, les deux hommes ont alors l’idée d’utiliser de vieilles radios médicales. Disponible (illégalement) dans les poubelles des hôpitaux, ces feuillets peuvent alors accueillir les mélodies Jazz et les prémices du Rock, distillés au milieu des fémurs et des crânes animés au rythme des 33 et 45 tours. La Bone Music ou roentgenizdat est née. Le support est malheureusement très fragile et quelques écoutes suffisent à percer une radio, cependant son transport aisé et la possibilité de dissimuler facilement l’objet ont joué en sa faveur. 



Alors que ses inventeurs ont connu le goulag et la prison à plusieurs reprises, la Bone Music est officiellement rendue illégale par le régime en 1958, tandis que sa disparition est datée vers le milieu des années 60. On a ainsi pu trouver Ella FitzgeraldThe Beatles ou encore Bill Haley And The Comets sur ce support inédit, des artistes ayant un effet aujourd’hui inimaginable au vu du contexte musical et politique de l’époque. 
Un bref regard sur la liste des groupes fichés et interdits en URSS en 1985 (soit une vingtaine d’années après la fin de ces supports illégaux mais seulement six ans avant la fin du régime soviétique) donne d’ailleurs une petite idée de l’air du temps sous l’oeil de Moscou. Judas Priest y est taxé de racisme et d’anticommunisme, Kiss est néofasciste et punk, et les Village People (oui ceux de YMCA) promeuvent la violence. Autant d’épouvantails qui n’ont pas dissuadé 1,6 millions de Russes de se rendre au Monsters Of Rock (festival à Moscou, 28 septembre 1991) pour y applaudir AC/DC, Metallica, Motley CrueQueensrÿche, et The Black Crowes

De plus en plus documentée, la Bone Music a désormais des témoignages à son sujet : The Vinyl Factory lui a consacré un mini-documentaire, tandis que Ted Talks donne la parole à Stephen Coates, musicien qui a découvert d’étranges vinyles lors d’une tournée avec son groupe.  
Inspirés par ce marché noir de la musique, The Last ArtfulDodgr&Neill Von Tally en ont fait un album nommé Bone Music, centré sur une histoire d’amour entre deux prolétaires au temps de la Guerre Froide. 


Les supports musicaux les plus originaux - la boîte à musique Metallica

Quand on pense aux produits dérivés dans le Metal, les artistes populaires sont, en toute logique, ceux qui proposent la plus grande variété. À ce titre, au-delà du groupe de musique, Metallica apparaît comme une véritable marque, cet aspect commercial (certains diront pompe à fric) générant presque autant de débats que la qualité des albums post-années 80. Objets de collection comme produits d'usage courant, tout y passe : vêtements (de la tête aux pieds, pour tous les sexes et tous les âges), pins, porte-clés, mugs, bijoux, paillassons (si si), bières et whiskys, Monopoly, Funko Pop et autres figurines... Bientôt les couches Confiance Metallica ? En revanche, le marché du sextoy (coucou Motörhead) et du préservatif (coucou Slayer, coucou Kiss) ne semblent pas encore touchés.

Mais au-delà d'exposer son amour pour les Four Horsemen, quel rapport avec l'essentiel, à savoir la musique ? Eh bien on peut trouver un objet de collection qui n'est pas uniquement conçu pour faire beau mais aussi pour jouer un air de Metallica : la boîte à musique Nothing Else Matters, dont le principe est de lire le papier à musique en actionnant la manivelle. Évidemment, le choix du morceau s'est porté sur la ballade ultra connue du célébrissime Black Album, non seulement pour parler au plus large public possible, mais aussi parce qu'il aurait sans doute été plus compliqué de reproduire For Whom The Bell Tolls sur du papier à musique.
Cela étant dit, l'intérêt musical demeure restreint : capable de lire quinze notes en tout et pour tout, la boîte est surtout limitée par la bande de papier qui ne dure qu'une vingtaine de secondes. On peut toujours collectionner les bandelettes (non, bien que décorée du logo, l'objet n'est pas conçu pour lire exclusivement du Metallica), pourtant cela ne reste que l'adaptation d'une mélodie sans réel rapport avec un enregistrement du groupe. Mais au fond, comme n'importe quelle boîte à musique, la valeur qu'on lui accorde est avant tout sentimentale.


Les supports musicaux les plus originaux - les cartes de visite

Quoi de mieux pour se faire connaitre que de distribuer sa carte de visite ?

La plus intuitive est le morceau de carton qui en plus des informations utiles, affiche aussi un code unique et un URL pour télécharger un ou plusieurs morceaux. Des services comme ProCards permettent de commander ou d'imprimer chez soi ce type de cartes, qui peuvent ensuite être ajoutées en insert dans un vinyle, distribuées lors de concerts, voire même vendues par un artiste désireux de contrôler ses flux de musique dématérialisée, pourquoi pas.

Mais il y a mieux. Kurt Ballou (célèbre producteur, créateur de la marque God City Instruments, et guitariste de Converge) utilise une carte de visite ressemblant à un circuit imprimé. Et pour cause : c'en est un. Le concerné explique que que pour 40 à 50 dollars de matériel à ajouter au circuit fourni sur la carte de visite, n'importe qui peut fabriquer la pédale de distorsion "Brutalist Jr." (une version simplifiée de la "Brutalist", un des produits conçu par Kurt Ballou via God City Instruments).

Metalorgie Team (Juillet 2019)

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Commentaires

SkaldMaxLe Mercredi 31 juillet 2019 à 12H29

Merci à toi !

F4nstLe Mercredi 31 juillet 2019 à 07H51

Dossier très intéressant !!
Etant collectionneur de musique et de vinyles en particulier , j'ai adoré l'ultra vinyle de White et l'aiguillage sur le disque de Colonie de vacances .
Bravo et merci .