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Les Dossiers De Metalorgie #19 Mai 2019 : L'Extrême des Extrêmes - Le War Metal

Dans ce premier numéro de l'Extrême des extrêmes, on part ensemble droit vers les enfers impies du War Metal. Compte tenu de la porosité du genre, du nombre plutôt restreint de groupes s'en revendiquant ouvertement, des synonymes stylistiques (Black / Death Metal, Bestial Black Metal), il y aura et restera certainement des choses à dire, améliorer, rectifier. On compte sur les plus gros maniacs d'entre vous pour nous gronder en commentaire. Par ailleurs, nous avons à notre disposition des sources difficiles à vérifier objectivement, car souvent orales et issues d’interviews des groupes eux-mêmes. Enfin, des faits criminels sont relatés dans cet article, faits que nous ne cautionnons évidemment pas, et dont nous ne faisons absolument pas l’apologie. 

Les origines

Alors, tentons de remonter à la source. L'Extrême s'enracine avec l'apparition de Venom et Slayer, le premier principalement pour ses paroles et son imagerie blasphématoire, l'autre pour l'agression pure contenue dans sa musique. On peut compter sur Venom dès 1981 avec son Welcome To Hell à contre courant de la New Wave Of British Heavy Metal : l'ensemble est sale, pas virtuose pour un sou, et contaminé par le Punk. Côté Slayer, le vilain bouc trône également sur la pochette, mais ce qui hérisse le poil c'est ce mélange Speed / Thrash / Heavy transpirant la vitesse et la hargne qui iront croissantes jusqu'au sommet Reign In Blood

Là dessus, la violence s'emballe chez certains héritiers, repoussant la vitesse et la noirceur. En tête, Sodom et Kreator côté allemand, tandis que Sarcofago (avec une dégaine iconique sur INRI), Mutilator et d'autres vilaines bouilles de Cogumelo Records sévissent au Brésil. La Suède voit naître Bathory, et Hellhammer gronde en Suisse avant sa première mutation.
Les années 80 s'achèvent en un terreau fertile où le Thrash a atteint son point culminant, laissant sa place aux premières offrandes Death, alors que les figures tutélaires du Black Metal 1ere vague ont craché leur venin. 

1989 marque le début du War Metal à proprement parler avec Blood Upon The Altar, démo d'un certain groupe canadien nommé Blasphemy, coupable l'année suivante de Fallen Angel Of Doom... Un brûlot aujourd’hui culte, marqué par une production sonore pauvre, une vraie difficulté de lecture de la musique et un mélange de toutes les saletés Extrêmes de l’époque. Nocturnal Grave Desecrator and Black Winds (sic), bassiste/chanteur de la horde canadienne, évoque en interview les premières reprises jouées lors des répétitions de Blasphemy : Blasphemer (Sodom), The Rites of Darkness and Evil (Bathory), Chemical Warfare (Slayer).
En Europe, Beherit sévit à la même période, sortant bon nombre de démos en 1990-1991, puis la compilation The Oath Of Black Blood en 1991, leur sortie la plus en phase avec l’esthétique War Metal. Suivront, au fil des années 90, des pointures comme Conqueror, RevengeBlack Witchery, toujours cités comme références de nos jours. 


« We shall NEVER progress musically...the only thing that progresses in our music is the level of extremity and hatred!!!!! » (Black Witchery)
« On ne progressera JAMAIS musicalement...la seule chose qui progresse dans notre musique est le niveau d’extremisme et de haine !!!!! » (Black Witchery)

Définition

Mais alors, qu’est-ce qui unit tous ces groupes, hormis leurs inspirations communes à beaucoup d’autres secteurs de l’Extrême à l’époque ? Comme mentionné en préambule, l’appellation même de War Metal est controversée par les membres de la scène (quant à l’origine de ce terme, nous sommes toujours sans réponse, et avides d’en savoir plus si vous avez des pistes). Blasphemy revendique ne jouer que du Black Metal, Black Witchery qualifie sa musique de Unholy Barbaric Black Metal pour se distinguer du simple Black Metal, perverti et vidé de son sens selon eux. 

Mais le simple terme « Black Metal », aujourd’hui subdivisé en de nombreuses sous-branches, ne suffit pas à catégoriser Fallen Angel Of Doom… ou The Oath Of Black Blood, incomparables à un traditionel Transilvanian Hunger ou De Mysteriis Dom Sathanas

Le son War Metal/Bestial Black Metal/Black-Death Metal/You name it… est d’abord moins froid que la seconde vague norvégienne et ses successeurs. Le ton des guitares se rapproche davantage des premiers Bathory, de Sarcofago, un grain assez sale et grésillant, rendant les riffs bien moins lisibles. Riffs qui d’ailleurs ne se jouent pas nécessairement en tremolo picking, mais plutôt avec une approche Thrash/Death. Côté solo enfin, c’est littéralement le bordel et la dissonance, clairement affiliée aux délires ultra-rapides et stridents de Slayer. Derrière les fûts, l’approche est à la fois brutale et très primaire : le frappeur donne tout sans laisser d’espace pour respirer (en dehors des breaks), et contrairement à d’autres genres comme le Brutal Death, ici on entendra fréquemment le batteur se décaler très légèrement du temps, créant ainsi un effet lourd, inesthétique et primitif. Enfin le chant se démarque lui aussi de la tendance purement Black Metal avec une sorte de growl moins rauque et plus habité que le Death, souvent expressif et pas seulement ajouté comme une simple texture supplémentaire. 

Toute cette description qui peut sembler fastidieuse se base bien entendu sur un nombre fatalement non-exhaustif de groupes écoutés répondant à ces critères. Mais d’autres éléments sont également bienvenus comme la présence de Noise (Kapala) ou de samples (Winds Of The Black Godz – Blasphemy), voire une influence Grindcore chez certains comme Revenge

Idéologie

Le War Metal ne se contente pas de simplement jouer plus vite, plus sale et plus méchant. Cette musique de niche est caractérisée par un rigorisme outrancier, visible principalement dans le propos et l’impact visuel des groupes de la scène. 

Côté « idéologie », le War Metal défend bec et ongle un Metal pur, refusant toute forme de compromission. Manowar en son temps se proclamait chantre du True Metal, créant de fait le camp ennemi, le False Metal. Un binarisme impitoyable, méprisant au passage toute forme d’innovation (considérée comme un manquement aux règles) et renforçant un sentiment d’appartenance chez les artisans du sacro-saint True Metal. Les gueules sévères du War Metal se sont fait les relais du dogme, pointant régulièrement du doigt une scène Metal devenue l’ombre d’elle-même. Ainsi, lorsque l’on demande à Black Wind (Blasphemy) pourquoi Necrosleezer, bassiste sur le deuxième album du groupe, s’est vu remercié, voilà la réponse obtenue : 

BW: He was kicked out. Well, asked to leave anyway, because he wasn't a true black metallist. You should've heard some of the other bands he was in...like really lightweight thrash metal.

BW : Il s’est fait virer. Ou du moins, on lui a demandé de partir car il n’était pas un vrai musicien Black Metal. Tu aurais dû entendre certains des groupes dans lesquels il jouait...comme du trop gentil Thrash Metal par exemple. 

Vrai ou faux, peu importe finalement, car donner pour seul motif d’éviction un manque de dévotion et de puritanisme Metal créée mine de rien une image de mecs qui ne rigolent pas du tout avec la musique. Difficile de déterminer avec précision si cette frange de la scène défend des positions premier degré en réaction à une démocratisation du Metal ou bien si Black Winds et sa bande sont de petits rigolos qui aiment jouer la provoc’ depuis des années en se mordant les lèvres pour ne pas éclater de rire. 

Il n’empêche que des faits criminels régulièrement évoqués par certains membres ou proches de Blasphemy viennent au moins jeter le doute sur un possible second degré. Le cimetière de Ross Bay aurait été le théâtre de rites sataniques auxquels auraient participés des membres et proches de Blasphemy. Deathlord of Abomination and War Apocalypse, de son vrai nom Ryan Förster, membre de Blasphemy et Death Worship, revient sur l’origine du Ross Bay Cult : 

Much of this came from a book published in 1980, Michelle Remembers. It was co-written by a Canadian psychiatrist and his former patient, then wife, and is about a girl who was allegedly abused during diabolical rites in Ross Bay Cemetery. While most claims appear to have been thoroughly debunked in this day and age, it had a massive impact at the time; becoming both a best-seller and a cornerstone in the eighties hysteria of satanic ritual sacrifices lurking in the repressed memories of children.

Beaucoup de ces histoires venaient à l’origine d’un ouvrage, Michelle Remembers, publié en 1980. Il a été co-écrit par un psychiatre canadien et son ancienne patiente, devenue sa femme, et traite d’une fille qui aurait été abusée sexuellement au cours de rituels sataniques dans le cimetière de Ross Bay. Mais bien que beaucoup des allégations aient été débunkées aujourd’hui, ces témoignages ont eu beaucoup d’impact à l’époque. Au point de devenir à la fois un best-seller et un tournant dans l’hystérie des rituels sacrificiels, alors courant dans l’imaginaire refoulé des enfants des années 80. 

Difficile de savoir clairement si les membres de la scène ont effectivement trempé dans ces affaires (qui sont, faut-il le rappeler, criminelles et nullement à glorifier ou excuser), mais on ne peut que constater une récurrence de ce fameux cimetière, donnant naissance au label/collectif Ross Bay Cult. Interrogés à ce sujet, les membres de Blasphemy restent secrets, de peur de faire des révélations passibles de prison. 
 
Néanmoins, Black Priest, ex-guitariste de la formation, aurait déterré la pierre tombale d’un nouveau né pour s’en servir lors de rituels. Une action qui contraint le Canadien à cesser ses activités car poursuivi apparemment par des démons. Il accueillit ceux-ci et les laissa délibérément le hanter mais rapporta la pierre tombale là où il l’avait dérobée. De manière plus secondaire et aussi moins incriminante, le même Ryan Förster cité plus haut dit avoir enterré dans ce cimetière la croix qu’il porte autour du cou une semaine durant. 

Extrêmisme extra-musical

Si l’on se contente de ce qui émane en surface, l’image du War Metal peut paraître au premier regard être un monde hostile où le moindre faux pas en dehors du chemin tracé par les pères du genre est passible d’impiété. Il est nécessaire de lire entre les lignes, de prendre un minimum de recul pour constater l’étendue de la supercherie et finalement aborder avec autant de respect que d’humour ce pan si excessif du Metal. Car à partir du moment où Patrick et Jean-Michel dans le civil se renomment Black Desecrator Of The Unholy Vomit Of Christ, il y a de quoi rigoler un tant soit peu. Et même si ce sobriquet est une invention, il n’est pas si loin de la réalité : les pseudos sont pour le moins croustillants, voire chez certains de vrais trésors d’inventivité. Petit florilège : 

The Traditional Sodomizer of the Goddess of Perversity (Blasphemy)
Abomination of 4 Mayhemic Winds and Bestial Offensor (Proclamation)
Gerald Incubus (Sarcofago)
Atomic Incinerator of Necronuclear Collapse&Plutonium Winds (Blasphemophagher)

Un culte de l’excès, initié entre autres par l’iconique INRI de Sarcofago, qui se manifeste également dans le look des mecs, se baladant généralement avec un attirail corpsepaint / lunettes de soleil / chaînes diverses / look paramilitaire. Plaisir des yeux, voyez plutôt : 

De gauche à droite, de haut en bas : Sarcofago, Blasphemy, Black Witchery, Blasphemophagher, Tetagrammacide, Archgoat.

Visuel 

Au-delà des critères purement musicaux, les groupes envoient également beaucoup de signaux quant à leur appartenance au mouvement War Metal. En premier lieu, on pourra citer des labels majeurs comme le leader en la matière Nuclear War Now !, Hell’s Headbangers, mais aussi Iron Bonehead, Cogumelo pour les sorties les plus anciennes, Ross Bay Cult, tandis que des labels plus traditionnels comme Season Of Mist (Revenge) ou Profound Lore (Diocletian) s’ouvrent de plus en plus à ces groupes. 
Entre le Black et le Death underground, le War Metal occupe une place de choix dans des festivals comme le Never Surrender, organisé par Nuclear War Now !. Mais de grosses machines comme le Hellfest ont également fait jouer Archgoat ou Impiety

Mais ce qui du premier coup d’oeil, sans même avoir entendu une seule note, met la puce à l’oreille, c’est bien entendu le visuel des artworks. Si d’autres genres vous ont déjà semblé user de clichés, sachez que le War Metal est très homogène visuellement, faisant bien souvent appel à un certain Chris Moyen, célèbre pour des gribouillages chez Blasphemy, ArchgoatBeherit, Incantation en j’en passe. Plus qu’une homogénéité visuelle, opter pour une telle illustration revient à envoyer un message aux auditeurs du genre et autres acteurs de la scène (avec également pour risque de noyer une sortie parmi une flopée d’autres usant des mêmes stratagèmes). 
D’autres quittent la démonologie pure pour un imaginaire martial, Revenge et Conqueror en tête, mais aussi Diocletian plus récemment. Mais quelque chose me dit que Chris Moyen a encore quelques beaux jours devant lui avant de prendre sa retraite. 



Conclusion

Là où l’on pourrait voir les plus gros Punks de la scène Metal au vu de leur dévotion, de leur persistance à jouer une musique qui par essence repousse un maximum d’auditeurs, on constate aussi un dogmatisme farouche. Le War Metal entretient ce culte de l’Extrême dans tous les aspects de son existence, associant sa musique à une forme d’élitisme et de sectarisme : difficile d’accès autant musicalement qu’en terme de popularité, réservé à un petit nombre, rejetant par principe tout ce qui est hors de ce cercle restreint… 

Au point de voir parfois des fans ou musiciens se prendre trop au sérieux, de constater qu’un business de la rareté et du culte est clairement établi (Blasphemy n’a pas écrit de nouveau titre depuis 1993 et jouit d’une hype tout de même conséquente, sans même parler de prix) et que la remise en question de tel ou tel artiste peut vite être contrecarrée par l’argument (imbattable) du « poser » ou d’un manque d’élitisme. 

Malgré ces quelques amertumes, le War Metal réserve à son échelle autant de surprises, de légendes et d’imagerie riches que le Black Metal qui l’a engendré. Reste à savoir maintenant, si vous êtes prêt à rejoindre la horde des true maniacs.

Skaldmax (Juin 2019)
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Commentaires

EukaLe Vendredi 31 mai 2019 à 18H46

Chouette dossier :)