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Festival After Hours à Tokyo (09/04/2017, Shibuya)

Le passionné de metal, lorsqu'il voyage, a intérêt à vérifier l'agenda des concerts se tenant à son lieu destination, avec potentiellement de belles surprises à la clé. Ainsi, un séjour de deux semaines à Tokyo à la saison des Sakuras (NDLR : la floraison des cerisiers) peut tomber en même temps que deux concerts d'Alcest, en pleine promotion de leur album Kodama, d'inspiration résolument nippone. Encore mieux, ce voyage pourrait par hasard avoir lieu au moment du festival After Hours, réunissant la crème de la scène screamo / post / noise rock japonaise. Et c'est là que Metalorgie s'est rendu. Se tenant dans le fourmillant quartier de Shibuya, coeur touristique de la cité tokyoïte, After Hours est un festival en salle co-programmé par les membres des groupes Mono, envy et Downy. Le concept est simple, d'un militantisme presque naïf : donner les moyens à ces groupes de se produire pour jouer leur musique sans compromis, dans des conditions optimales, alors que l'immense majorité des Japonais n'a aucune considération pour cette scène, voire n'a même pas conscience de son existence.




 On pourrait être tenté de faire un parallèle avec n'importe quelle scène musicale underground nationale, sauf que le phénomène est beaucoup plus marqué au Japon qu'en France, par exemple. Ici, point de Hellfest, point de crowdfunding réussi pour sauver un festival, et certains groupes locaux, ayant un statut culte et respecté à l'international, sont au Japon quasi-anonymes. On peut citer l'exemple de Sigh, réduits à jouer avant Vampilia et Alcest deux jours avant à Tokyo. Bref. L'affiche de l'After Hours 2017 était belle, avec certains groupes s'étant peu ou jamais produits en France. De plus voir jouer tous ces groupes sur leur terre natale, est un doux rêve. C'est sans doute parce que l'idée de recevoir l'art à la source a une portée symbolique, en plus d'être assez plaisante.

Mono

Beau geste d'humilité (et sans doute aussi pour pouvoir bénéficier de balances dignes de ce nom, ce qui ne sera pas le cas des autres groupes), Mono, bien qu'étant co-organisateurs du festival, font l'ouverture sur l'O-East, mainstage de l'After Hours, qui est blindée pour l’occasion. Pour la première fois depuis ce qui est sans doute un long moment dans leur carrière, il y a un micro sur scène. La bassiste Tamaki Kunishi l'utilise pour souhaiter un mot de bienvenue aux festivaliers, avant d'empoigner sa basse sans autres artifices pour lancer "Ashes in the Snow". Comme on en a l'habitude avec Mono, l'exécution frise la perfection, avec un superbe son, le prix de très nombreuses tournées à travers le monde. Leur sens des dynamiques est toujours aussi saisissant, y compris sur les titres du dernier album Requiem For Hell.



 Pour une telle occasion, exceptionnelle, on pouvait légitimement s'attendre à un concert spécial, pourquoi pas avec des projections sur écran ou une setlist avec des raretés ? Ce n'est pourtant pas le cas, le concert est identique note pour note à celui que les Japonais donnaient lors de leur tournée en co-headline avec Alcest en novembre dernier, en plus court par-dessus le marché. Etant encore peu familier avec le plan du festival et ses trois autres salles, et compte tenu de l'affluence au festival (qui est complet), il paraît plus prudent de quitter l'O-east avant la fin du concert de se diriger vers l'O-nest pour ne pas manquer Heaven in Her Arms, formation beaucoup plus rare en Europe que Mono.


Heaven in Her Arms

La petite O-nest est déjà bondée quinze minutes avant le concert du combo. Se déplacer avant la fin du set de Mono était visiblement une nécessité. D'ailleurs, les lumières s'éteignent une dizaine de minutes avant l'horaire prévu sur le running order, dommage pour ceux qui espéraient pouvoir faire la jonction ! D'un autre côté, on voit mal comment ils auraient pu entrer dans la salle. Avant d'entamer leur concert, le chanteur salue l'audience et explique qu'Heaven in her arms se considèrent comme les continuateurs de ce qu'ont entamé des groupes comme Envy et downy. Cette déclaration se vérifie rapidement, avec une influence audible des formations précitées, avec également une grosse touche metalcore à la Converge (sans surprise étant donné que le nom du groupe est le titre d’une chanson tirée de Jane Doe). Les riffs en tremolo se superposent sur des accords plaqués comme des coups de marteau sur une enclume, avec le public placé entre les deux. Comme souvent dans le screamo, l'agression est suivie de textures délicates en son clair, qui sont le calme avant la prochaine tempête.



Kent Aoki, le chanteur/guitariste de la formation déploie un scream déchirant qui fait remuer les tripes et qui ne déçoit pas sur scène. Son timbre rappelle le regretté Tetsuya Fukagawa (ex-envy) en plus aigu. Avec leurs trois guitares, Heaven in her arms ont une puissance de feu considérable, qui est par ailleurs dopée par un son imposant qui frise la perfection, une quasi-constante très appréciable sur le festival.



 Très vite, on remarque le guitariste soliste, dont le jeu est un hybride improbable entre Kurt Ballou et Yngwie Malmsteen. Oui oui, vous avez bien lu, les parties solos d'Heaven in her arms ne sont pas sans rappeler les excentricités "néoclassiques" du guitariste suédois. Les solos sont d'ailleurs plus mis en avant que sur album dans le mix. Si le mélange peut paraître odieux en théorie, il fonctionne ici parfaitement, ces solos ajoutant une tension et une touche épique indéniables aux morceaux. A noter que le set est exclusivement constitué de chansons du dernier album de la formation, ce qui a peut-être frustré les fans de la première heure. Pour les autres, c'est le carton plein et les quarante minutes du concert passent à une vitesse fulgurante, alors que le combo enchaîne les titres sans perdre de temps à parler au public. Ce n'était pas un mensonge, Heaven in her arms sont bien les dignes héritiers de leurs prédécesseurs, tout en ayant un son qui leur procure une identité propre. Cette performance dantesque nous fait espérer les voir un jour en tournée européenne. Sans aucun doute un groupe à suivre.


Killie

Après l'impressionnante performance de Heaven in her arms, il était temps d'aller se sustenter avant la curée : Killie, envy et Boris. Cette fois, il faut faire la queue dans les escaliers de l'O-nest pour pouvoir espérer entrer dans la salle. C'est Storm of Void, le projet sludge du batteur d'envy, qui a attiré les foules. Et ce qu'on peut entendre de loin fait envie. Avant que Killie n'ouvrent les hostilités, leur vocaliste part dans un long monologue où il commence par critiquer l'ingé-son (un problème dans les retours pour la voix apparemment), avant de faire une déclaration passionnée sur le manifeste du festival et ses valeurs, incitant le public à aller le lire. C'est malheureusement tout ce que nous avons pu en retenir, le chanteur s'étant exprimé dans un japonais véloce.



Comme les amplis sunn o))) du combo le laissaient présager, Killie ont un son énorme, encore plus massif que Heaven in her arms. Cette puissance est par ailleurs d'une clarté impressionnante, qui suppose un travail d'orfèvre de l'ingé-son mais aussi un groupe de musiciens accomplis. Cette fois, la balance oscille beaucoup plus du côté punk de la force. Les avalanches de décibels évoquent autant My War de Black Flag que The Dillinger Escape Plan (période Ire Works) ou encore The Melvins. Killie, c'est un peu de tout ça, et on a rarement vu un groupe japonais aussi agité sur scène, s'agrippant aux poutres au-dessus de la scène ou sautant sur leurs retours. Cette observation vaut d'ailleurs aussi pour le public, qui est devenu fou et a ouvert un mosh dès que la première note jouée. Les poings se lèvent pour s'agiter en rythme, des voix clament à l'unisson les paroles vociférées par le chanteur.



Sur ce concert, on peut remarquer que Killie joue avec habilité sur le crescendo, faisant monter la pression petit à petit sur chaque morceau. A chaque fois, on a l'impression que ça va exploser, mais non, le groupe entretien la tension jusqu'à ce qu'elle soit intenable, avant de la relâcher avec un riff brut de décoffrage. Le chanteur a une présence scénique impressionnante. Une réelle intensité se remarque dans son regard et ses gestes. Il se contorsionne et se convulse sur scène, comme s'il essayait d'exorciser ses démons intérieurs sur scène. Ainsi, Killie développe un univers musical viscéral et poignant, dont la puissance ressort grandie sur scène. Encore un excellent concert qui sera passé bien vite, l'attente en valait la chandelle.


envy

Le passage d'envy était très clairement un des concerts les plus attendus du festival. Et pour cause, sa tenue suscitait de grandes interrogations : le groupe avait-il trouvé quelqu'un pour prendre la place de (l'irremplaçable ?) Tetsuya, qui avait annoncé son départ d'envy le 1er avril 2016 (sans rire) ? Allaient-ils arriver à garder leur identité musicale tout en composant de bonnes chansons ? Bref, est-ce qu'envy allaient parvenir à relever ce qui est sans doute le défi le plus important de leur carrière ? Sans surprise, la Duo Music Exchange est blindée avant le concert, à tel point qu'il valait mieux entrer dans la salle pendant le set de The Novembers pour être certain d'avoir une bonne place. A noter que, depuis 2016, Dairoku Seki est de retour derrière les fûts d'envy après plusieurs tournées faites sans lui. Les quatre instrumentistes montent sur scène, et sont rejoints par une silhouette familière. Avec sa casquette vissée sur la tête, on reconnaît Kent Aoki, le chanteur de Heaven in her arms.



Sans plus attendre, le riff d'intro de "Footsteps in the distance" se fait entendre, qui met instantanément le feu aux poudres dans la fosse. Le public japonais, souvent discret dans sa ferveur, se lâche ici complètement : les slams s'enchaînent pendant qu'une grande forêt de poings se lève, sans oublier les paroles qui sont chantées tellement fort que le volume couvre presque la voix d’Aoki. On sent d'ailleurs que ce dernier est mal à l'aise, sans doute sous pression. En effet, chanter pour envy, dans un tel contexte d'attente avec des fans chauds bouillants, ce n'est pas une mince affaire. De fait, la voix n'est pas très mise en avant dans le mix. Est-ce une volonté du groupe, l'histoire ne le dit pas. En tout cas, l'interprétation est à fleur de peau, comme si le groupe menait sur scène un combat pour survivre. Pas tout à fait carrée comme envy en a l'habitude, mais on voit les musiciens se donner à fond.



En japonais, Nobukata Kawai nous confie que l'année après le départ de Tetsuya a été très difficile, avec plusieurs tentatives d'écriture des musiciens qui se sont soldées par des échecs et des beuveries. Péniblement, petit à petit, ils ont réussis à s'y remettre et nous proposent d'écouter deux nouveaux morceaux ce soir. Avec stupeur, nous voyons Kent Aoki quitter la scène : c'est Nobukata qui assure le chant avec ce qui semble être une talk box : les notes de la ligne de chant sont jouées à la guitare, et une pédale branchée sur un micro leur donne un aspect vocal. Le résultat est sans surprise déroutant, à la fois à cause de la voix robotique mais aussi parce qu'il est inhabituel d'entendre des chansons d'envy sans scream. Instrumentalement, les deux morceaux sont dépouillés, ce qui est logique puisque joué à une seule guitare,  mais sont aussi plus calmes, avec beaucoup de piano samplé. Mais on peut ressentir une certaine fébrilité, comme si envy tâtonnaient et que les compositions n'étaient pas terminées.



Après cet interlude calme, Tatsuro Mukai de kamomekamome monte sur scène pour chanter « A Warm Room ». Ce dernier a une voix bien plus puissante et rauque que celle de Kent. Sur « Farewell to Words », la tension est telle que Nobukata saute dans le public en jouant de la guitare. Alors qu'il remonte, Masahiro Tobita casse une corde, et après une hésitation, saute lui aussi dans la fosse, mettant fin à cette performance. Ainsi, le combo semble actuellement en pleine remise en question, et il y a fort à parier que le prochain album, s'ils arrivent à le faire, surprendra.


Boris

Nous arrivons déjà au dernier jet de concert de ce festival, dont qui incluait Boris. C'était une soirée spéciale pour le groupe, puisqu'ils fêtaient 25 ans de carrière avec un concert spécial. L'O-west est étonnement peu remplie lorsque le set commence. Il faut dire que Toe joue en même temps sur la grande scène et qu'ils étaient très attendus. Alors que la scène est complètement plongée dans la fumée, Boris lance "Down", avec une performance axée sur leur répertoire lent et lourd, c'est à dire ce qui les a rendus célèbres. Après une longue intro bruitiste, où Wata expérimente avec le feedback de son mur Orange, les riffs drone doom se font entendre, massifs.



 Malheureusement, le son, qui avait été impeccable jusqu'à ce concert, est ici brouillon et quelque peu baveux. Un surplus de fréquences basses met la guitare de Wata en retrait, ce qui rend l'immersion dans leur musique plus difficile. Certes, un concert de drone doom est plus une expérience sensorielle que musicale, propre à la méditation, dans un bain de décibels, de fumée et de lasers. Et sur ce plan-là, Boris réussit son pari. Mais c'est quand un groupe arrive à un équilibre entre les deux univers que le succès est complet. C'est d'autant plus dommage que la setlist sert son lot de raretés ce soir, concert anniversaire oblige. On a même droit à une chanson chantée par Wata ! Son ton manifestement bluesy nous emmène dans des territoires inhabituels pour Boris. Et la surprise continue lorsqu'elle sort un accordéon, pendant que Takeshi et Atsuo se mettent à construire un mur de noise que n'aurait pas renié Merzbow.



 Evidemment, il est quasiment impossible de résumer une carrière aussi prolifique que celle de Boris en une heure, mais ils s'y approchent tant qu'ils peuvent en jouant un morceau de chaque album sélectionné. Il est d'ailleurs étonnant que Pink n'en ait pas fait partie. Gageons qu'après leur dernière tournée où les musiciens jouaient cet album en entier, ceux-ci ont jugé qu'il était plus opportun de jouer autre chose, d'autant plus que ce noise punk sautillant aurait dépareillé dans le set drone doom de ce soir. Ceci nous amène rapidement à la fin fatidique de cette heure de concert. Mais, dans un esprit rock n' roll qui va à l'encontre de biens des principes de l'éducation japonaise, Boris va revenir pour un rappel de 15 minutes au-delà  du temps réglementaire prévu pour le festival. Et avec "Vomitself" que le trio nous quitte. Ce set fut un beau témoignage de leur contribution sans compromis et à volume déraisonnable au répertoire de la musique lourde. Dommage tout de même pour le son.

Le bilan :

En conclusion, le festival After Hours est donc une occasion unique de tutoyer la scène underground japonaise dans ses terminaisons qui ont fait sa reconnaissance internationale. Metalorgie n'y a écouté aucun mauvais groupe, dans des conditions sonores bien plus soignées qu'en France. Malheureusement, le festival a été victime de son succès, et il semblerait qu'un nombre trop important de billets aient été vendus pour atteindre la jauge du  « complet ». En conséquence, l'organisation empêchait l'entrée dans les salles lorsque celles-ci étaient remplies, et cela arrivait souvent avant le début des concerts. Ceci obligeait les festivaliers à faire des choix cornéliens, et donc à manquer certains concerts de découverte situés dans d'autres salles, pour être certains de voir les groupes. De ce fait, il était également quasi-impossible de circuler entre les différentes salles pour voir une partie de chaque concert. Le même phénomène frappe le fameux festival Roadburn depuis 2016, ce qui a suscité de nombreuses critiques, justifiées puisque cette configuration enlève une partie de l'intérêt d'un festival.

A noter que l’After Hours servait des assiettes de riz au curry qui avaient l'air bonnes, mais sans doute un poil cher pour la quantité proposée et compte tenu du coût de la nourriture à Tokyo. Mais si on prend en compte le facteur "nourriture de festival", le prix était dans la norme d'un festival de taille moyenne. En tout cas, le After Hours est un franc succès d'un point de vue musical, et c'est ça le plus important. Leur attaché de presse nous a d'ores et déjà confirmé qu'une troisième édition aurait lieu. Donc si vous êtes fan de screamo / post rock / noise rock et que vous comptez voyager au Japon en 2018, la première semaine d'avril pourrait être un bon choix !

Neredude (Mai 2017)

Merci à LT pour la traduction.

Photos Mono : Yoko Hiramatsu

Photos Heaven in her arms : Kana Tarumi (couleurs) et Taio Konishi (N&B)

Photos Killie : Kana Tarumi

Photos envy : Eisuke Asaoka

Photos Boris : Miki Mastushima

© 2017
Toute reproduction interdite sans autorisation écrite du photographe.

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