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L'art de David Thiérrée (Par mail, 2017)

Qu'un livre sur un illustrateur français lié à la scène metal extrême soit publié n'est pas quelque chose de commun. Et il est encore plus curieux que l'éditeur soit anglais et pas lui-même français. Qu'importe. Si le nom de David Thiérrée ne vous dit rien, vous le connaissiez peut-être déjà sans le savoir. Il est notamment l'auteur des pochettes des deux premiers albums de Behemoth, mais a également travaillé avec Nocturno Culto pour son projet solo Gift of Gods, Mütiilation, Manes, Mortiis, Satanic Warmaster... David Thiérrée illustre avec un style inspiré, entre autres, du folklore et de la mythologie nordique, et la sortie du livre Owls, Trolls and Dead Kings' Skulls : The Art of David Thierrée chez Cult Never Dies nous a incité à prendre contact avec lui pour discuter de son travail, de l'état actuel du monde de l'illustration et de ses collaborations.





Peux tu décrire ta technique de dessins ? Comment tu obtiens ce melting pot de couleurs qui sont un peu ton cachet ?


David Thiérrée : Je n'ai pas de technique particulière, j'essaie juste de faire au mieux en prenant en compte mes capacités. C'est plus à mon humble niveau la gestion de ma maladresse et les efforts que je produis pour restituer ce que j'ai dans la tête. Il y a une part non négligeable de hasard dans ce "melting pot". Je prends une feuille, mes crayons, et je commence à dessiner, bien souvent sans trop savoir où je vais, et je ne m'explique pas trop ce qui motive la démarche. Ca sort de moi, tant bien que mal, j'essaie juste de faire en sorte que le résultat soit montrable ! Bien sûr, une grosse partie de mon travail consiste en des commandes, où je dois répondre à des impératifs, mais la plupart du temps, j'ai la chance de faire mouche du premier coup, sans trop modifier l'idée de départ. Ca demande plus de réflexion en amont, comme un travail en tâche de fond sur un ordinateur. Quand c'est à peu près mûr, j'attaque.



Est-ce que tu es plutôt du genre à collaborer avec un commanditaire ou plutôt lui livrer un travail déjà fait auparavant ?

J'aime bien faire les deux, et j'essaie au maximum de rester moi-même durant le processus, quitte à tordre un peu les demandes de départ. Depuis pas mal de temps, je n'ai que peu de temps pour produire des travaux personnels, uniquement des petites pièces. Du coup, mon stock de travaux "prêts à l'emploi" se tarit sérieusement. Je suis un peu en flux tendu en ce moment.



Dans ton travail, j'ai l'impression de déceler l'influence de John Howe que de certains dessinateurs de Métal hurlant. Est-ce que tu confirmes ?

Je n'apprécie que peu le travail de John Howe, qui est un dessinateur hors pair, mais qui est issu d'un cursus très technique, et ça se sent. Son travail est trop rigide, comparé à celui d'un Alan Lee par exemple, qui est plus organique et virtuose. Mon panthéon personnel comporte toutefois pas mal d'artistes de la génération de Métal Hurlant, en tout cas ceux qui eux-mêmes furent influencés par l'âge d'or de l'illustration, les préraphaélites ou l'Art Nouveau, qui sont pour moi des références impossible à égaler en termes de qualité. Comparé aux artistes cette période (1850-1918, pour faire large), et ceux qui gardèrent le château jusqu'à la fin des années 70/début 80 : les John Howe, Alan Lee, Brian Froud, Frank Frazetta, Berni Wrightson, Michael Kaluta, Charles Vess, Jeffrey Catherine Jones, Patrick Woodroffe, Barry Windsor Smith, etc... je ne suis qu'un petit caca. Il ne me viendrait pas à l'idée de marcher dans leurs pas ou bien de me sentir le récipiendaire de leur héritage.

Même question avec "Where the wild things are" ?

Je n'aime pas trop le style de Maurice Sendak, bien que j'apprécie ce qu'il avait commencé à faire sur l'oeuvre de Tolkien.



Est-ce qu'il y a des illustrateurs actuels qui te plaisent ? Je pense notamment à des jeunes comme Førtifem ou Irrwisch?

C'est difficile pour moi de juger, non pas la qualité du résultat, mais plutôt quelle est la part de recyclage et celle de dessin pur. J'entends par là partir d'une page blanche, sans référence, sans modèle. Oui, je sais, "sans modèle" est un peu puéril comme expression, mais parfois, ça fait la différence à l'école, lorsque vos camarades de classe vous voient dessiner : "la vache, tu dessines sans modèle ?". J'aime bien ce challenge : dessiner sans modèle, sans aucune référence, sinon ce que j'ai dans la tête, en mémoire. Et ce qui me gène dans leur travail, c'est que j'arrive pas à déterminer ce qui provient d'une vieille gravure et ce qui sort de leur tête, dessiné connement avec un crayon sur une feuille blanche. Je sais que je vais passer pour un sombre connard, mais si ça peut te rassurer, des milliers d'artistes que j'aime ont dessiné et dessinent toujours avec des références documentaires. Mais il y a une différence entre faire poser des modèles vivants pour une gravure et utiliser cette gravure pour redessiner dessus. Je vais développer plus loin dans cet entretien cet aspect qui me chiffonne. Je plaide coupable, ça m'est arrivé exceptionnellement aussi de me servir de références documentaires pour quelques travaux, mais jamais reprendre des bouts entiers de gravures du 19ème ou du moyen-âge, plutôt des photos, comme un portrait de ma fille ou des photos de chouettes que j'avais prises lors d'une exhibition ornithologique. une fois ou deux, je me suis même pris en photo pour pouvoir avoir une référence précise. Après, si on utilise des dessins déjà existants, on "décalque" , pour rester dans la terminologie enfantine. Des illustrateurs actuels qui me plaisent ? Des tas, mais si je commence une liste, je vais en oublier, et ceux qui ne seront pas cités vont me faire la gueule.



Tu as fait savoir tes réserves concernant le travail de Valnoir / Metastazis, qui est pourtant un des artistes les plus prisés de la scène extrême. Pourrais-tu détailler ton point de vue ?

Autant il faut être conscient de son potentiel, il faut aussi l'être de ses limites. Si les artistes de l'âge d'or de l'illustration, les préraphaélites ou ceux qui créèrent l'Art Nouveau ou l' Art&Craft sont aussi célébrés aujourd'hui, c'est parce que personne ne leur arrive à la cheville. Ces mouvement représentaient la limite haute de ce que l'on pouvait faire de beau. Depuis, on dégringole. Si l'on est pas capable de faire du Mucha, du Clarke, du William Morris, du Lalique ou du Rackham, on fait autre chose, ou du moins on fait ce que l'on peut. Il faut être honnête avec soi-même. Du coup, si l'on utilise une oeuvre de Mucha comme base de travail en changeant deux ou trois détails et les couleurs, que l'on signe le résultat comme étant son travail, qu'on vend cette illustration remaniée pour une pochette de disque, et qu'on en fasse des tirages, ça n'est ni un hommage, ni un pastiche, ni un clin-d'oeil. C'est juste malhonnête. On ne respecte pas l'artiste d'origine en s'octroyant son talent et le fruit de son travail et en le faisant sien, et on avoue par défaut son incapacité à produire un travail personnel (avec une intention équivalente) qui tienne la route.



Comment ferais-tu la distinction entre graphiste et artiste ?

Quand bien même Valnoir considérerait qu'il n'est qu'un graphiste et non un artiste, la démarche reste boueuse, car elle consiste à considérer le travail de Mucha (dans le cas de la pochette de Tragic Idol de Paradise Lost, mais il en a d'autres à son actif) comme quelque chose qui n'existe plus en tant qu'oeuvre d'un artiste, mais comme un déchet laissé là au bord d'une route, qu'on récupère en passant. Le travail, le génie de Mucha, l'oeuvre d'une vie, sont désormais partie d'une sorte de masse d'images produites par des inconnus, des anonymes morts, impuissants, un pot commun étalé sur Pinterest où tous les graphistes de la terre peuvent piocher à loisir, sans demander pardon. C'est gratuit, on se contrefout de qui l'a fait et pourquoi. De la part d'un "artiste", c'est bien peu considérer le travail d'autrui et le respect dû aux glorieux aînés. On dit souvent qu'on se tient sur les épaules des géants, des grands anciens qui nous ont précédé. Il faut voir plutôt ça comme un pigeon qui chie sur une statue. Le métier du graphiste est de mettre en image une information. Ca peut être créer un logo de soupes, indiquer où sont les toilettes, composer un t-shirt pour Kiabi, mentionner sur une machine où il ne faut pas appuyer, ou bien indiquer aux enfants que s'ils mettent la main là ils se feront pincer très fort. C'est pour cela qu'on parle d'infographie. Mais une infographie n'est pas une oeuvre d'art. Le graphiste est là pour réfléchir à la manière de transmettre une information de la manière la plus optimale. Il obéit à des règles de composition, d'association de couleurs, etc...

Dans d'autres cas, il doit faire de la publicité, et donc réfléchir à tout ce qui marche à l'instant T pour plaire au plus grand nombre, ou bien au coeur de cible, selon le cahier des charges, la charte graphique du client, le support final et le budget. Il ingurgite des paramètres pour optimiser le résultat qui sera proposé au client. S'il doit faire des vêtements, il tiendra compte des tendances, de ce qui est "dans le vent", de la production de la concurrence, du prêt-à-porter, de ce que les gens qui ne suivent pas la mode ou la devancent porte dans la rue, etc... d'où les pseudo t-shirts "Metal" et fausses vestes à patches qui fleurissent de temps en temps chez H&M et autres. Grosso modo, le graphiste est à l'art ce que le designer IKEA est à l'ébénisterie : il applique à une discipline ancienne basée sur l'effort et le talent les principes du capitalisme. Il optimise, il va plus vite, il satisfait son client en proposant un produit rentable et efficace. On a une équivalence lorsqu'on compare l'illustration numérique et l'illustration traditionnelle : le numérique est plus rapide, plus efficace, plus rentable pour un client. Le travail d'un graphiste reste une création, certes, mais une voiture aussi. Elle correspond à des critères esthétiques, mais aussi techniques, elle a une fonction, et le designer va faire en sorte de la rendre attractive selon les canons du moment. Un tableau, une sculpture n'ont pas d'utilité, sinon celle de plaire à l'âme. On n'utilise pas une peinture comme plateau pour servir le gigot. Soit Valnoir est un artiste, et doit donc créer toutes ses images ex nihilo (d'où le terme "créer", justement), soit il est un graphiste qui sort son doigt mouillé pour sentir le vent du moment et va piocher sur pinterest des bouts d'images créées par d'autres et qu'il est incapable de produire lui-même, pour fabriquer de l'image efficace. Et mettre son nom dessus. Je sais que Valnoir ne fait pas que pomper des gens morts, il créée aussi des images. Et à titre personnel, je n'ai rien contre lui, je ne juge pas l'efficacité de ses productions, je ne le connais pas, et il est probablement quelqu'un de délicieux. Mais je ne supporte pas qu'il pille les cimetières pour déterrer des lauriers qu'il se pose sur la tête. Je le rencontrerai probablement un jour, et je pense qu'on s'entendra comme larrons en foire... mais sur d'autres sujet que l'art ou nos activités respectives. Pour aller plus loin, je conseille la lecture des conférences de William Morris, comme "L'Art et l'Artisanat".


David Thierrée (à gauche) en compagnie de Dayal Patterson (à droite), éditeur du livre Owls, Trolls and Dead Kings' skulls : The Art of David Thierrée.

D'ailleurs il semblerait que ce débat ne concerne pas que le monde du Metal. J'ai entendu parler de tatoueurs qui se font "voler" leurs dessins par des entreprises ou autre.

Il faudrait hélas considérer que la plupart du temps, ce sont plutôt les cahiers de tatoueurs qui sont remplis des dessins des autres. Lorsqu'un client vient avec son motif, pompé ça et là, il intègre souvent le catalogue des pièces disponibles pour les clients suivants, sauf demande du client de conserver son modèle comme étant unique. Je connais des tatoueurs exceptionnels, qui sont de vrais artistes, dont le travail mériterait d'être immortalisé sur papier plutôt que sur une cuisse. Mais je déplore le fait que beaucoup de tatoueurs sont de piètres dessinateurs, et alignent les coeurs percés, les Catrinas, les "lune-étoile-soleil", les roses qui saignent, les masques japonais et j'en passe... Tatoueur + artiste, c'est rare. Et ceux-là, effectivement, comme beaucoup d'artistes, se font piller à partir du moment où leur travail circule sur internet. Heureusement, je ne suis ni assez talentueux ni assez connu pour souffrir de ces avanies.

Comment en es tu arrivé à travailler avec Nocturno Culto (Darkthrone) ?

Par hasard. Il m'a contacté en me disant qu'il aimait beaucoup mon travail, et si je voulais illustrer son projet solo Gift of Gods. C'est la procédure habituelle. Je ne démarche jamais, ce sont les groupes qui me contactent. Je ne sais pas me vendre, ni me faire des amis, et quand je relis mes réponses, je pense que ça ne va pas s'arranger.

C'est marrant, souvent les groupes français sont plus connus à l'étranger que dans leur pays. Il semblerait que ce soit pareil pour les artistes comme toi. Comment tu l'expliquerais ?

C'est un mal français. Je ne me plains pas de cette situation, depuis le début je travaille avec des groupes étrangers, du coup je ne me pose plus vraiment la question. C'est comme ça. Et ça reste toujours vrai avec les jeunes générations : labels, groupes, artistes graphiques, sportifs, savants, entrepreneurs... On n'est jamais prophète en son pays, mais en France, c'est pire. Le Français a honte de lui-même, probablement, c'est toujours mieux ailleurs, du coup on a un manque d'ambition général, dans tous les domaines. Et on aime pas trop la réussite ici. "égalité", dans notre devise, signifie souvent "tous pareils", pas forcément "tous égaux". On coupe les têtes par tradition ici, surtout celles qui dépassent.

Neredude (Novembre 2017)

Photo de Dayal Patterson et David Thiérrée par Metal Breton. © 2017

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Commentaires

ValnoirLe Vendredi 17 novembre 2017 à 16H35

Je vais avoir du mal à être délicieux avec quelqu'un qui qualifie ma démarche de "boueuse".