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Colin H. van Eeckhout (Amenra) (Paris, 2017)

"Ce qui nous intéresse, c'est se consacrer à ce que l'on sait faire de mieux, et le faire le mieux possible pour le reste de nos vies."

Mass VI est peut-être bien le chef d'oeuvre d'Amenra. Sombre, mélodique, lourd, il synthétise tous les éléments caractéristiques du groupe en les montrant sous un nouveau jour. Pour mieux comprendre les tourments qui alimentent la musique du groupe et les nombreux symboles qu'ils utilisent, nous avons parlé avec leur chanteur Colin H. van Eeckhout.



A l'écoute, Mass VI semble plus mélodique, alors que Mass V était plus dans l'écrasement. Est-ce que c'était volontaire ?


Colin H. van Eeckhout (chant) : C'est vrai qu'il est plus mélodique. Mais on ne l'a pas choisi, on prévoit jamais l'équilibre entre agressivité et mélodie en avance. Si on se fixe un but, on sait que ça ne marchera pas. On n'est pas assez doués pour ça. Nous avons fait nos conclusions sur l'album une fois qu'il était enregistré, parce que c'était gravé dans le marbre et on pouvait prendre un peu de distance pour écouter ce que nous avions fait. Et effectivement, nous avons fait le constat qu'il était plus mélodique, et c'était intéressant. L'émotion est différente : Mass V, c'était le bulldozer à fond et maintenant, il y a des points de repère où les contrastes sont plus prononcés qu'avant.

Je crois qu'on peut s'accorder sur le fait que Mass III vous a permis de trouver votre identité propre, et que Mass IIII et Mass V ont continué sur cette lancée. Mass VI par contre donne l'impression qu'Amenra a pris un nouveau cap. Crois-tu que cet album va vous redéfinir comme Mass III l'avait fait à l'époque ?

Je suis assez d'accord concernant la progression de Mass III à V. Et c'est vrai que Mass VI révèle le groupe sous un nouveau jour. Mais il m'est impossible de dire ce que ça peut signifier pour la suite. On n'ose pas penser au futur. On est dans l'instant, parce qu'on est à cinq, on a beaucoup de groupes, on a des enfants, on a presque quarante ans... Beaucoup de choses peuvent se passer. Concernant l'évolution de notre son, je crois qu'il y a une limite. Ca ne nous intéresse pas d'évoluer, évoluer jusqu'à devenir je ne sais quoi. Ce qui nous intéresse, c'est se consacrer à ce que l'on sait faire de mieux, et le faire le mieux possible pour le reste de nos vies. Est-ce que ça va devenir plus beau, plus fou ? On s'en fout en fait. On a la chance de vivre un nouvel élan en ce moment mais... On verra bien. Mais ça pourrait être une nouvelle ère pour Amenra, oui.

Comment interpréter le symbole du cygne sur la pochette ?

On a essayé de le rendre abstrait, en coupant la tête du cadre, pour que tu mettes quelques secondes à te rendre compte que c'est un cygne mort. Je voulais avoir une sorte de symbole qui crée un visuel de ce qu'on essaye de faire avec la musique, mais avec une certaine puissance, une certaine beauté. Le cygne a deux extrêmes : c'est un oiseau gracieux et beau, mais de l'autre côté, ça a du caractère, ça attaque. C'est un premier lien avec Amenra. Ensuite, c'est un cygne mort : tu le vois posé comme ça, c'est la fin, il dort pour toujours, mais il a encore sa beauté, sa grâce. C'est aussi joli dans l'instant, la mort ou la fin. Ce sont toutes ces choses qui nous parlent et qu'on voyait dans cette série de photos d'animaux morts de notre région.

Jusqu'à présent, vous n'aviez que des titres de chanson en français, mais maintenant tu t'es aussi mis à chanter dans cette langue. Comment est-ce venu ?

Je le sentais comme ça. J'écrivais, je parlais à des amis francophones. Quand je me baladais dans des cimetières wallons, je voyais les épitaphes "bien à vous". J'aime beaucoup cette formule, donc je l'ai noté dans le livre que je prends avec moi. Quand je parlais avec mes amis, il y avait parfois des phrases qui me venaient. Et quand j'ai commencé à travailler sur les paroles, ça avait plus de sens de le faire en français. C'était plus juste. En anglais, ça ne fonctionnait pas, c'est difficile à expliquer. Après, c'est aussi parce que plus on gagne en "popularité" à l'international, avec plus de gens qui s'intéressent à nous, et plus j'ai envie de garder ça secret près de moi. C'est pour cela qu'on utilise le flamand aussi, c'est une part de notre héritage, de notre identité. Il y a aussi cette chanson traditionnelle chrétienne "Plus près de toi mon Dieu" qui avait attiré mon attention. Parce qu'il y a une vérité dans cette chanson : chaque jour qui passe, tu te rapproches de la fin, des gens que tu as perdu...

Justement, la dernière fois où nous nous sommes parlé, tu avais dit que certains chansons sur les trois premiers albums de Tool t'ont particulièrement marqué. L'une d'elle est "Jimmy" sur Aenima, avec cette phrase "eleven is when we waved goodbye". Est-ce que tu te souviens des autres ?

Sur Undertow, c'est le cliché : "Sober". C'est cette chanson qui m'a fait plonger dans Tool, c'est à cette époque que je les ai vu la première fois. Ca m'a ouvert les yeux. Il y a de belles images dans les textes. Et il y a une force, un puissance qui se dégage de cette chanson et de sa voix que j'ai rarement observé ailleurs. Et tu as "Parabol", évidemment. Et ces trois morceaux, enfin, surtout "Jimmy" et "Parabol" ce sont... Ce sont les miens. "Sober" c'est différent, il n'y a pas cette valeur émotionelle, même si c'est un morceau très fort, une très bonne chanson.


Récemment, tu avais partagé un article sur le Truth Seekers Syndicate, qui évoque ta quête dans l'exploration de la douleur. En quoi la douleur fait de toi une meilleure personne et un meilleur artiste ?

Je ne sais pas... [Soupir] Mais c'est tout de même quelque chose qui revient de manière récurrente dans différentes cultures. Tu l'ascèse, les modifications corporelles, la pénitence, les sacrifices humains. Tu retrouves ça chez les indiens, les scarifications en Afrique, les rites de passage... Toutes ces choses m'intéressent beaucoup. C'est... [Il cherche ses mots] Un tel moment, d'une telle sévérité qui se passe. C'est très sincère, très fou comme moment. C'est un rite de passage, un moment qu'on marque avec quelque chose que l'on prend pour toujours avec soi le reste de sa vie. J'aime bien l'idée et je reconnais vraiment l'importance de cela dans les différentes cultures, et même dans la nôtre. Mais chez nous, c'est parti. Ca n'a plus de valeur dans nos rituels. Et c'est ça qui m'a fait plonger dedans, j'avais besoin de ça à cette période de ma vie, début 2000. Et je suis très heureux d'avoir pu rencontrer les membres du Truth Seekers Syndicate, qui m'ont vraiment influencé et ont influencé Amenra aussi.

Oui, on voit bien la filiation en lisant leurs mots. La question suivante est un peu  sensible, tu peux ne pas y répondre. On pu voir sur certaines photos que tu t'étais fait faire une ablation des tétons. Je suppose que c'est en lien direct avec ce qu'on vient d'évoquer ?

Oui, je peux en parler. Parfois, j'ai une idée dans ma tête et le seul moyen de l'en déloger, c'est de le faire. Parfois, c'est difficile d'expliquer le pourquoi. Dans ma tête, c'est très clair : il faut faire ça, maintenant tu dois le faire, c'est le moment. Mais pourquoi justement, j'ai des difficultés à l'expliquer. C'est aussi un moment que tu marques, où tu surpasses tes soi-disant possibilités humaines. C'est pas normal, normalement on ne fait pas ça et c'est impossible à faire. Mais tu le fais, et quand l'étape est franchie physiquement, ça change quelque chose dans ta tête. T'as vraiment la preuve que tu peux surpasser tes limites en tant qu'humain. Et ça c'est beau, j'aime cette idée. La sentiment d'avoir ta propre chair dans tes mains, ça te "guérit", d'une façon ineffable mais puissante. Je l'ai aussi fait pour avoir ces deux reliques, que j'ai gardées. Une amie à moi a fabriqué des réceptacles en argent pour les conserver. Je vais en donner un à chacun de mes fils, le téton, c'est un symbole du parent qui s’occupe de ses enfants. Comme ça, ils auront une part de leur père pour le reste de leur vie. Même si je pars, ils auront mes mots, ma parole, avec ma musique, et ils auront aussi ma peau, mon corps physique.

C'est lourd de sens.

Oui, c'est lourd. Quand tu en parles comme ça, ça sonne un peu étrange. Mais dans ma tête, c'est limpide.

Je vois ce que tu veux dire, et c'est intéressant, parce qu'on peut ici faire le lien avec l'art. Je sais que tu es fan d'Andrei Tarkovski, et le sacrifice est une notion qu'il développe beaucoup dans ses écrits, c'était quelque chose de capital pour lui. Il dit qu'on ne peut pas faire du bon cinéma si on ne sacrifie pas une part de soi-même en le faisant.

On ne peut rien faire de bon si on ne se sacrifie pas. Tu ne peux pas être un bon journaliste que tu n'y vas pas à 300%, par exemple, quand tu ne te jettes pas dans ce que tu veux vraiment faire. Ca s'applique à tout : quand tu veux être bon, quand tu veux être le meilleur dans quelque chose, il faut que ce soit ta passion, que ça devienne la chose la plus importante dans ta vie.  Ca, c'est intéressant, c'est vrai, et c'est l'idée du sacrifice qu'on applique à Amenra. On peut dire ce qu'on veut, mais si on se jette à fond dans notre groupe, ça fait de nous des mauvais amis, parce qu'on ne peut jamais les voir, ça fait de nous des mauvais maris pour nos femmes qui restent toujours seules, ça fait de nous des mauvais pères... Du coup, il faut arriver à trouver un équilibre, dans tout. Ce sont des sacrifices, tu sacrifies partout, toujours.

Pour terminer sur Tarkovski, quels sont les films que tu préfères de lui ?

Je ne connais pas assez pour te dire ça.  Quand je découvre un film qui m'inspire... Ah, comment il s'appelle ?

The Mirror.

Oui, c'est ça. Je suis pas bon pour me rappeler des titres et tout. Je m'en fous. Je le vois, j'aime, et ça devient le mien en quelque sorte. Mais quand ça arrive, je ne suis pas du genre à regarder toute la filmographie du réalisateur par la suite. Parce que, la plupart du temps, tu es déçu après. Tu ne connectes avec une oeuvre en particulier, mais pas forcément tout.



Sur "A Solitary Reign", il y a une sorte de mélodie médiévale dans l'introduction. Est-ce que vous écoutez ce genre de musique ?

C'est vrai que ça sonne médiéval. Peut être que ça vient de là, indirectement, sans qu'on s'en rende compte. Ce riff est différent, ça fait partie des petites choses nouvelles qu'on a intégrées dans l'album, qu'on n'avait pas faite avant. Et on a eu du mal à oser le faire, on se demander si cette partie correspondait vraiment à Amenra. Puis on s'est concentré sur l'émotion, et ce qu'on voulait faire avec ce morceau, et on trouvait ça juste.
 
Il y a aussi plus de chant clair sur Mass VI. Est-ce que tu crois que c'est venu à cause de votre travail acoustique ?

Oui, forcément, je pense que ça a eu une influence. Le chant clair est devenu ma deuxième voix maintenant, et j'ose le faire dans Amenra. Et j'ai eu l'opportunité de le faire avec des bons passages clean dans les morceaux. Automatiquement, j'entendais la voix claire, pour moi c'est naturel. On ne s'est pas dit "Bon, on va se jeter à fond sur chant clair sur le nouvel album d'Amenra". Il faut avoir la musique pour travailler dessus. Mais cette évolution semble logique, c'est devenu une part de nous puisqu'on a fait de l'acoustique.

Quand on évoque Amenra, on parle souvent de Neurosis et de l'influence qu'ils ont eu sur vous. Mais il me semble que Crowbar a aussi eu un impact énorme sur vous. Est-ce que c'est une influence commune dans le groupe ?

Pour ce groupe, je pense qu'il y a des différences entre nous. Je sais que Mathieu aime Crowbar, je pense que Levy aussi. Les autres, je crois aussi, mais je ne suis pas sûr.

C'est un peu triste parce qu'ils sont moins connus que Neurosis, Sleep ou The Melvins. Mais quand tu écoutes Crowbar, ils avaient eux aussi donné à la guitare électrique une puissance rarement entendue.

Ouah, c'est fou ce qu'ils ont fait, ils ont de ces morceaux... Il y en a un qui s'appelle "Planets Collide", qui est vraiment épique comme morceau de metal et innovatif ! C'est fou ce qu'ils arrivent à injecter en émotion là-dedans. Et c'est un des seuls groupes où je retrouve vraiment quelque chose comme ça. C'est triste, c'est lourd, t'as envie de pleurer quoi. Et ça, tu le retrouves peu dans le metal. Crowbar est sûrement un groupe qui nous a influencés. Même dans Mass VI, tu l'entends. Quand tu le cherches, tu vas trouver : le dernier morceau "Diaken" et son dernier riff, c'est l'influence Crowbar à 100%.

Quels albums préfères-tu ?

Il y a donc Odd Fellows Rest avec "Planets Collide" et Broken Glass. Les autres, je les connais pas, mais ceux-là sont dans le top 5 influences pour moi, en terme de musique lourde.

Pour Mass VI, vous avez travaillé avec Billy Anderson, avec qui vous aviez déjà collaboré.

Oui, il a été ingé-son pour Mass V, et il a aussi fait le mix nos albums live et certains splits. En fait, quand il a mixé notre album live, ça sonnait mieux que tout ce qu'on avait fait en studio jusqu'à présent. C'est pour ça qu'on avait continué à travailler avec lui. On en avait chié pour le son de nos albums précédents.

Vous êtes arrivés en studio avec les morceaux terminés ?

Ouais, c'est pas vraiment un producteur dans le sens académique. C'est un ingénieur-son, et d'ailleurs c'est la mention qu'il y a sur sa carte de visite. Mais il a sa magie pour traduire un son de live en studio et qui en soit le plus proche possible. Amenra sera toujours un groupe de live. On a fait deux mix : un avec Jack Shirley (Deafheaven, Oathbreaker...) qui est plutôt "nouvelle génération et un avec Billy qui est plus old school. C'était super intéressant, on avait les moyens de le faire cette fois. On voulait avoir deux façons d'entendre l'album. C'est subtile, il n'y a pas de grande différence, mais c'est chouette de les avoir. Certains d'entre nous préfèrent celui de Billy et d'autres celui de Jack. Et moi, j'aurais bien aimé avoir les deux combinés. [Sourire] Des parts de celui-ci avec des parts de celui-là. C'était chouette comme exercice pour nous.



Justement, est-ce que ça vous intéresserait de travailler avec Steve Albini, qui a notamment beaucoup collaboré avec Neurosis ?

Peut-être, mais je ne suis pas certain. Steve Albini a une approche encore plus authentique dans le sens où ce que tu joues est exactement ce qui sera sur l'album. Et c’est pas une piste que je veux suivre pour le moment. Pour nous, j'aimerais bien encore pouvoir mettre des couches en plus, jouer avec la voix, jouer avec le son, expérimenter. Après bien sûr, j'aimerais bien faire l'expérience d'enregistrer avec lui une fois.

De Steve Albini à Neurosis : quels sont les albums de Neurosis qui mettent tout le monde d'accord dans Amenra ?

Je dirais Enemy of The Sun et Through Silver in Blood. C'est une période cruciale pour nous, ils nous ont prouvé beaucoup de choses. Ce sont d'ailleurs les albums que Billy Anderson a fait et c'est la période de leur histoire où ils étaient les plus dangereux, plus que jamais... Ce sont les albums qui me rendent fou. Mais les autres, comme The Eye of Every Storm et Neurosis&Jarboe, ce sont aussi des moments magiques pour moi.

 Justement, cette année, vous avez fait Absent in Body avec Scott Kelly et Mathieu. Est-ce que ça va continuer, avec des concerts peut être ?

Maintenant on a le temps, vu que l'album d'Amenra est fait. C'est plutôt Mathieu qui compose pour ce projet. Scott contribue aussi, mais c'est surtout Mathieu. Et je pense qu'on va essayer d'écrire à fond, on a déjà un demi-album. C'est le but, on verra bien si on a le temps.

Vous avez aussi tourné avec Converge récemment. Est-ce qu'il pourrait y avoir un projet musical entre Amenra et Converge ?

Je sais pas, franchement. Un jour ou l'autre, peut être, mais pas pour le moment. Ils ont déjà beaucoup à faire et nous aussi. Ca ne nous a jamais traversé l'esprit, en fait. C'est étrange, ça. Parfois, quelque chose se passe, ou pas.

Comment avance l'album acoustique ?

Petit à petit, doucement. Là on est occupé avec les clips et les visuels. Il y a encore quelques mois de travail sur d'autres chose. Dès fin 2018, on pourra répéter pour l'album acoustique. On a déjà quelques morceaux, mais encore rien qui ressemble à un album. Dans deux ans peut être ? Ca va être difficile de le faire, parce qu'il y a déjà beaucoup de groupes qui font ça bien.

As-tu écouté des choses ces derniers temps ?

Pas grand chose. J'aime bien Fär, le projet d'un ami. C'est intéressant, pour moi.

Un dernier mot ?

Je me demande vraiment comment on va arriver à faire mieux. On a encore cinq ans pour y arriver. Je pense que nous sommes à un moment particulier de l'existence du groupe. Est-ce que c'est la fin ou un nouveau commencement ? Je ne sais pas, on verra bien.

Neredude (Octobre 2017)

Photos par STEPHAN VANFLETEREN

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