Laurent David (M&T@L) Par téléphone, le 31/01/2017

En novembre dernier, le trio M&T@L sortait l’album IK, projet un peu particulier qui propose une relecture Jazz Rock de morceaux de Metallica. Après un vrai coup de coeur pour ce disque (dont vous pouvez retrouver la chronique ici), nous avons voulu en savoir un peu plus en nous entretenant avec le bassiste Laurent David, à l’origine de la création du groupe et grand fan de Metal.

Pour commencer, peux-tu nous présenter le projet M&T@L en quelques mots ?

M&T@L part d’un trio, d’une formation modulable en fait, issue d’un album complètement Jazz que j’avais fait il y a quelques années et que l’on jouait en trio, en quartet ou même en septet. On avait préparé ce trio-là pour faire quelques dates en Belgique et dans le nord de la France. On s’est retrouvés entre deux concerts sur Lille dans un bar de metalleux grâce à une connaissance, car je viens de cette région et j’ai passé pas mal de temps dans le milieu Metal avant de basculer dans le Jazz. Et dans ce bar de metalleux, on a joué du Jazz et c’était absolument génial ! C’est là qu’on s’est dit qu’on allait faire un truc avec cette formation, en essayant d’aller plus loin dans ce délire-là. En fait, le nom M&T@L veut dire "Maxime et Thomas chez Laurent", c’est-à-dire que j’essaie de les amener dans ce monde du Metal que j’aime beaucoup et que je connais bien depuis que je suis gamin. L’idée est d’utiliser les codes de création et d’énergie de cette musique, et surtout de retrouver les sensations que l’on a lorsqu’on l’écoute et qu’on adore ça. Je me rappellerai toujours de la première fois où j’ai entendu Metallica ou Death Angel, avec des sensations tellement incroyables que j’aimerais réussir à les faire ressentir au public, mais avec une musique un peu différente.

C’est aussi l’occasion de toucher un public qui ne se serait pas forcément intéressé au Jazz Rock…

Je ne sais pas, il n’y a pas vraiment de pédagogie dans le projet. Quel que soit le public, l’idée est vraiment de faire vivre ces sensations qui sont vraiment particulières. Il y a un concept de transe, on ne comprend pas ce qui se passe, on se laisse emmener complètement. C’est comme quand on écoute Meshuggah par exemple, on se retrouve dans un milieu où on se demande "mais qu’est-ce qu’il se passe ? Sur quelle planète je suis ?". C’est d’ailleurs ce qu’on retrouve dans la Trance ou la musique Jazz new-yorkaise, où il y a aussi cette envie de prendre l’âme des gens, et c’est cela qu’on essaie de faire.

"Un plaisir de réussir à mélanger les styles"

Concernant ton dernier projet IK, pourquoi avoir choisi Metallica et pas un autre groupe de Metal ?

En fait cela vient d’une commande qui nous a été passée par une programmatrice du club de Jazz Moods, à Zurich. Elle nous a demandé de reprendre des morceaux de Metallica dans le cadre de "battles" qu’elle organise entre des groupes de Jazz qui reprennent des titres du répertoire pop ou rock. On s’était donc retrouvés à faire une battle contre les Beatles et une autre contre AC/DC (rires). J’ai donc beaucoup travaillé sur des arrangements de titres de Metallica alors que nous étions supposés sortir un album nommé Hurlant, que j’ai mis en stand-by pour me consacrer à ces morceaux. Il y avait eu beaucoup de boulot de fait et au final, cela aurait été dommage de ne faire que deux concerts avec. J’ai donc cherché un label qui pouvait être intéressé par ce type de projet. Durance a accepté de nous faire enregistrer IK, qui s’est donc transformé en album alors que ce n’était pas prévu du tout au départ. Et on a eu la chance que le disque soit bien accueilli, notamment dans Jazzman où on a eu le droit à quatre étoiles ! Mais c’est surtout un grand plaisir de réussir à mélanger les styles de cette façon.

Comment s’est faite la sélection des morceaux présents sur le disque ? As-tu plutôt choisi tes morceaux préférés du groupe, ou alors ceux qui te paraissaient être les plus propices à ce genre de réinterprétation ?

Cela s’est fait un peu tout seul. Je me suis fait une présélection d’une cinquantaine de titres, sans forcément choisir ceux que je préférais. En fait j’ai surtout choisi ceux dans lesquels on pouvait relever des riffs particuliers, qui soient adaptables soit par le saxophone, soit par la basse. Et puis il y en avait deux ou trois que j’avais vraiment envie de faire quoiqu’il arrive, comme For Whom The Bell Tolls par exemple. Comme tu as pu le remarquer, j’ai pas mal tapé dans les morceaux, j’ai enlevé pas mal de parties et on a transformé beaucoup de choses. Parfois, on reconnait juste le morceau d’origine par l’intermédiaires de petits trucs qu’on entend dans le fond…

Oui j’allais t’en parler. Ce qui fait que ce projet va au-delà des simples reprises, c’est que vous vous contentez souvent de n’utiliser qu’un bout de la mélodie ou du riff d’origine pour ensuite reconstruire quelque chose autour…

Exactement ! Le truc c’est que déjà, le chant de James Hetfield n’est vraiment pas adapté pour être repris tel quel par le saxophone par exemple. Il a vraiment fallu faire autre chose, rajouter des arpèges, s’amuser avec. Par exemple, parfois on a juste gardé la grille du morceau pour reconstruire un solo par-dessus. On a vraiment essayé de s’inspirer librement du groupe, avec quelques moments où l’on peut se dire "ah oui, là c’est du Metallica, je reconnais" (rires). Ce n’est pas de la cover, c’est clair. C’est un prétexte pour que l’on puisse jouer, et pour laisser s’exprimer Maxime (batterie), qui est un fou furieux de tout ce qui est mesures asymétrique etc… C’est toujours un prétexte pour pouvoir jouer et aller dans tous les sens.

Tu affirmais être fan de Meshuggah, ce sera la prochaine étape ?

Je ne pense pas (rires). C’est très écrit Meshuggah, mais ce que j’aime chez eux, c’est que ça s’adresse à n’importe qui. Ils sont vraiment dans la sensation pure. Tu peux être un jazzman et adorer ça aussi. D’ailleurs beaucoup d’entre eux s’inspirent de ce monde-là, comme Tigran Hamasyan, qui est un fan de Metal aussi. Tout se mélange pas mal en ce moment quand même. Il y a Théo Ceccaldi qui s’amuse un peu avec ça aussi, tout comme le groupe Happy Apple. Pas mal de groupes de Jazz essaient de retrouver cette énergie, qui est tellement particulière et radicalement différente de celle de la musique Pop-Rock. Mais reprendre du Meshuggah en Jazz, je ne crois pas. Pour le prochain on s’inspire du magazine Metal Hurlant (NDLR : magazine français de bande dessinée de science-fiction né dans les années 70). On a recréé les histoires et on les a mises en musique. L’album a d’ailleurs été enregistré avant IK et sortira en septembre.

Tu disais avoir fait une liste d’une cinquantaine de morceaux pour préparer le projet IK. Y a-t-il des titres qui auraient clairement pu figurer sur l’album mais qui finalement n’ont pas été retenus ?

Oui, il y avait notamment un morceau du Black Album, mais comme je n’aime pas trop cet album… (rires). En fait j’ai arrêté Metallica après 1988 (rires). Non je plaisante, je m’y suis de nouveau intéressé avec Trujillo, mais c’est vrai qu’entre les années 90 et 2000 je n’étais plus trop là-dedans. Les vieux morceaux étaient quand même plus propices à l’improvisation. Le Black Album est très "chanson" en fait, tu retrouves tout de suite les mélodies, il est très formaté et cela fait vite ringard. En tout cas c’est vraiment un travail intéressant à faire et c’est marrant d’emmener les deux autres compères là-dedans, parce que ce n’est pas du tout leur truc à l’origine. Thomas, le saxophoniste, est une sorte de chaman mexicain qui adore la musique du monde et John Coltrane. Maxime, c’est un fou furieux de la batterie et des trucs de Trance, et il joue avec Magic Malik. C’était très intéressant de les prendre et d’essayer de leur expliquer, alors qu’ils ne connaissaient pas ce milieu, dans quelle direction on allait essayer d’aller.

Tu n'as pas forcément tapé dans les morceaux les plus « accessibles » de Metallica. Je pense notamment à To Live Is To Die

Oui, mais encore une fois, à partir du moment où tu te permets de ne pas faire du cover pur et simple, autant ne pas prendre les morceaux les plus connus, qui sont en outre souvent les morceaux les plus simples au niveau mélodique.

Le seul morceau facilement identifiable dès les premières secondes est For Whom The Bell Tolls, qui démarre exactement comme l’original. J’imagine que c’est un titre particulier pour un bassiste ?

Oui, c’est totalement fait exprès. J’ai retrouvé le son de Cliff Burton et je me suis dit "là c’est pas possible, je suis obligé" (rires). Lui s’amusait beaucoup avec ce morceau, il le jouait toujours d’une façon un peu différente, il était tout le temps en train de le transformer, avec une idée mélodique en permanence. Même quand tu écoutes Jump In The Fire, c’est hyper intéressant ce qu’il fait à la basse, ce n’est jamais « facile ».

Les bassistes n’ont pas toujours été à la fête chez Metallica, je pense notamment à …And Justice For All, où la basse est quasi inexistante dans le mix. Même plus récemment, Robert Trujillo n’a pas forcément eu une grosse influence au niveau du son du groupe. Est-ce que ce projet n’est pas une sorte de revanche des bassistes vis-à-vis de Metallica ?

(Rires) Oui peut-être. De toute façon, à partir du moment où tu ne mets de pas guitare, cela permet de remplir l’espace avec d’autres choses. Quand je suis sur scène, j’ai une basse en stéréo avec un ampli de chaque côté, pour amener des sons de l’un ou l’autre côté en fonction de ce que j’ai envie de faire. Quand il y a une guitare ou un instrument harmonique, la basse est plus là pour planter les clous. Mais cette mise en retrait de la basse arrive souvent dans le Metal en général, c’est un peu pour cela que je m’en suis écarté d’ailleurs (rires).

Comment s’est passé l’enregistrement ? Y avait-il beaucoup de musique écrite ou alors une part assez large d’improvisation ?

J’avais écrit beaucoup de choses pour les deux concert dont j’ai parlé tout à l’heure. Mais quand on est finalement entrés en studio, on a changé environ 60% de ce qui avait été écrit au départ. On avait un autre recul en écoutant les choses et en les enregistrant. C’est moi qui avait écrit rapidement les arrangements avant ces concerts, mais on les a retravaillés ensuite tous les trois. On a beaucoup simplifié certaines parties, pour justement pouvoir les utiliser pour improviser plus facilement pas la suite.

Du coup, les morceaux évoluent-ils beaucoup lorsque vous les jouez sur scène en ce moment ?

Cela évolue mais les "conventions" restent les mêmes. Les moments écrits où il y a des "pêches" à mettre ensemble évoluent. On utilise la matière et on joue avec, mais l’ensemble reste tout de même dans un cadre, cela ne part jamais totalement en vrille.

Comment expliques-tu que la musique de Metallica soit si propice à la réinterprétation ou à l’orchestration ? Il y a eu leur projet S&M avec un orchestre symphonique, qui était très réussi, et des groupes comme Apocalyptica par exemple, qui reprend Metallica avec des instruments à cordes…

C’est une bonne question, je pense qu’ils ont vraiment des riffs très puissants et des choses très reconnaissables, et ce n’est pas forcément les pistes de chant. Il y a des groupes avec lesquels ce serait plus compliqué, comme Mötley Crüe par exemple (rires). Mais je pense que cela vient du groupe lui-même en fait, et du fait qu’ils soient vraiment proches des gens et proches de leur public. Je pense qu’ils sont sincères et que cela touche. C’était la même chose pour Lemmy et Motörhead d’ailleurs. Cela donne envie d’aller vers eux et vers leur musique.

Sais-tu s’ils ont eu vent de ce projet ?

Je n’en ai aucune idée. En tout cas je n’ai rien fait pour que ce soit le cas. Mais je ne sais vraiment pas, peut-être que cela ne leur plairait pas d’ailleurs (rires). Mais remarque, s’ils touchent les 50 euros de droits d’auteurs de nos concerts, cela peut les aider un peu, pour les étrennes (rires).

"Le mieux serait de tourner avec Meshuggah, d'ailleurs je leur ai demandé !"

Y a-t-il des groupes ou des artistes, de Jazz Rock ou autre, qui t’ont inspiré lors de l’écriture de ce projet ?

Je suis un grand fan de Frank Zappa, donc il reste toujours présent, quelque part. J’ai aussi toujours été très marqué par Deep Purple ou Jimi Hendrix par exemple, même si cela reste très "guitaristique". Dans les choses cataloguées Jazz, il y a bien sûr l’époque électrique de Miles Davis, le Mahavishnu Orchestra de John McLaughlin et puis Jaco Pastorius évidemment ! Mais tout cela était dans l’ordre des choses. Ces gars-là n’avaient pas l’impression de faire un mélange. Ce n’était pas un "style", c’était juste comme ça qu’il fallait faire de la musique à l’époque. Et ça jouait fort ! Même Tony Williams à l’époque, ça jouait super fort, ça envoyait. Il y avait de l’énergie, et on essaie juste de revigorer ce truc. Mais quand on joue avec M&T@L, ce n’est pas forcément fort. Il y a des moments puissants, mais aussi pas mal de nuances. On croise même des gens étonnés à nos concerts, qui nous disent que finalement il n’y a pas que cette notion d’énergie pure. En fait on joue beaucoup sur les sensations, pour essayer d’emmener les gens avec nous. Même en France, tu as un mec comme le saxophoniste Guillaume Perret, avec qui j’ai tourné, et qui n’est pas forcément dans ce délire mais qui est entouré de musiciens qui apportent aussi ce type d’énergie que l’on essaie de créer.

Si un jour tu avais l’occasion de tourner, avec ce projet, en compagnie d’un groupe de Metal, lequel choisirais-tu ? On laisse Metallica en dehors de ça bien sûr…

Il y en aurait pas mal, mais le mieux ce serait encore Meshuggah. D’ailleurs je leur ai déjà demandé ! J’ai envoyé un mail à Tomas Haake, qui m’a répondu en me disant que c’était tout de même beaucoup trop Jazz pour pouvoir faire leur première partie (rires). Je m’attendais un petit peu à cette réponse, mais c’était marrant quand même de leur demander. Mais c’est vrai que ce serait bien. Rien que le fait de se retrouver dans un environnement qui ne nous est pas habituel nous ferait jouer de façon différente à mon avis. On ne joue pas pareil lorsqu’on est face à un public assis, qui est venu pour écouter sagement, que face à des mecs qui sont surtout chauds pour le concert d’après. Tu ne mets pas la même énergie. Après ce n’est pas forcément évident. Dans tous les milieux, les gens ne sont pas toujours très ouverts. Mais je serais curieux de savoir ce que ça pourrait donner, ce serait tellement différent de ce qui se passe d’habitude.

Pour rester sur les groupes de Metal actuels, qu’écoutes-tu en ce moment ?

J’aime tout ce qui envoie un minimum en fait. En ce moment, il y a par exemple le dernier album de C.B Murdoc que je trouve fabuleux. Le premier album faisait un peu "sous-Meshuggah", mais sur le deuxième ils ont vraiment trouvé leur truc. J’aime beaucoup Cattle Decapitation également, je trouve ce groupe assez hallucinant et, pour le coup, le rôle de la basse chez eux, c’est un truc de malade ! Je m’intéresse plus particulièrement à des trucs un peu complexes. Et puis Meshuggah encore une fois (rires), mais bon cela fait vingt ans que c’est le cas. Sinon j’ai récemment découvert Periphery, c’est vraiment pas mal. On arrive quand même en ce moment à un niveau musical qui est assez impressionnant. Les mecs bossent !

Pour conclure sur Metallica, as-tu écouté le dernier album ?

Je l’ai survolé une fois, mais je ne suis pas encore revenu dessus. Pour l’instant cela ne m’a pas fait le même effet que pour Death Magnetic par exemple, qui m’avait plu dès la première écoute. Mais je sais que parfois il me faut du temps pour apprécier certaines choses. St Anger, par exemple, je l’avais détesté à l’époque, mais quand je reviens dessus maintenant je comprends ce qu’ils ont voulu faire. Je fais toujours gaffe à ce que je ressens la première fois que j’écoute un disque. Il y a des albums que j’écoute depuis vingt ans mais que je n’avais pas aimés la première fois.

Chris (Février 2017)

Photos Peurduloup

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