Cinq ans depuis la sortie du dernier disque de Witchcraft. Cinq années pendant lesquelles… rien. Ainsi le groupe phare de toute la vague revival de heavy trucs 60s/70s se barrait au moment-même ou celle-ci déferlait de tous côtés… Ceci-dit, il s’est quand même passé quelques trucs depuis le temps ; Magnus Pelander a tenté le coup en solo, matérialisé par la sortie d’un EP éponyme en 2010, tandis que les frangins Henriksson accompagnés de Hoyles s’en allaient former le groupe de hard rock Troubled Horse. Et puis en 2012, les revoilà , avec un nouveau line-up, un nouveau label, et un nouvel album (quand même), modestement intitulé Legend. Et mine de rien, un paquet de questions se posent. Witchcraft avec Ola Henriksson comme seul survivant originel aux-côtés de Pelander, ça donne quoi ? Witchcraft et sa prod cradingue qui se retrouve sur une machine de guerre comme Nuclear Blast, ça peut coller ? Y aura encore du sax’ ?, etc.... Non, y a plus de sax. Pour le reste, on est fixé dès Deconstruction qui se charge de planter un décor qui restera grosso modo le même tout au long du disque, à savoir une production immaculée, un son considérablement plus puissant qu’auparavant, et Pelander faisant des merveilles derrière le micro.
Entre Rise Above et Witchcraft, tout sembler coller puisque label comme groupe avaient en commun un passion pour les productions poussiéreuses pleines de vintageries qui collait à merveille au rétro doom / hard rock proposé. Or, lorsqu’un tel groupe opte pour Nuclear Blast et qu’il s’offre les services du producteur Jens Brogen (Opeth, Katatonia, Amon Amarth…), on ne peut qu’y voir une volonté de faire quelque chose de différent (et de vendre davantage ?), et ça ne manque pas. Witchcraft bénéficie à présent d’une production parfaite : tout est propre, chaque instrument se détache clairement, et la puissance sonore s’en trouve logiquement décuplée. Cependant, si le confort d’écoute est maximal, tout ça manque un peu de vie, de personnalité. On aimait Witchcraft et sa dégaine de vieux vinyle bosselé, on le découvre maintenant en version analogique, et ça choque un peu. Tout à beau être d’une précision clinique, on ne peut chasser l’impression que le groupe a perdu une part de sa personnalité en rejoignant l’écurie Nuclear Blast et le son qui va avec…
Mais, ceci-dit, il est qu’il y autre chose dans la vie que le vintage, comme le prouve ce disque sur lequel Witchcraft embrasse la modernité sans vergogne. Ceux qui ne voudront voir là qu’un nouvel hommage à Black Zeppelin ou Led Sabbath se fourvoieront. Alors certes, les influences sont toujours là . Les riffs de plomb, les soli bluesy (White Light Suicide, Democracy), Dystopia et son riff fortement inspiré de N.I.B. en attestent, mais le groupe va cette fois plus loin (et donc, se trouve une personnalité en en perdant un des éléments constitutifs ?) en proposant du hard rock moderne aux accents parfois metal (Deconstruction, Dystopia) mais débarrassé de toute forme de psychédélisme. La formule est clairement orientée vers l’efficacité, et ça marche, puisqu’on retrouve sur chaque titre riffs entrainants (Deconstruction, Democracy), refrains accrocheurs (It’s not because of You, An Alternative to Freedom) et un indéniable sens de la mélodie toujours présent. Chaque chanson a beau être similaire, l’album n’est jamais chiant et est très accessible, bien plus que les précédents opus du groupe, si bien que la plupart des compos pourraient être considérées comme des singles en puissance. Pourtant le point fort de ce disque restera Dead End, OVNI final d’une douzaine de minutes tout en variations, qui s’éloigne ainsi de ce que certains appelleront le formatage des autres compos.
Toutefois, Witchcraft a beau avoir changé pas mal de choses, son principal atout se trouve bel et bien en la personne de Pelander qui livre ici une prestation majuscule. Il convient saluer l’excellent travail de chaque musicien sur ce disque ; les guitares, qui envoient riff sur riffs mais savent aussi varier les plaisirs, se faisant parfois aériennes (le break de Ghosts House) ou au contraire plus abrasives (le final de Democracy), quand elles n’évoquent pas un feeling presque Toolien (Dystopia), ou la section rythmique, admirable de précision et qui apporte bien davantage qu’un simple soutien (voir le jeu de batterie et les lignes de basse hypnotique de Dead End), tout le monde fait du très bon boulot. Mais Pelander occupe seul le devant de la scène. Peut-être consécutivement à son abandon de la guitare, celui-ci prend ici toute sa dimension de chanteur avec une voix claire proprement magnifique qui habite véritablement le disque. S’il y a un point positif à cette nouvelle prod', c’est bien que celle-ci n’est plus couverte par les instruments ; on peut ainsi apprécier à loisirs la facilité avec laquelle celle-ci communique des émotions variées, qu’il s’agisse de colère (Deconstruction), de mélancolie (Flag of Fate, White Light Suicide) ou même de fureur (Dead End), ce qui colle particulièrement bien à la tonalité globalement sombre de cet album (à croire que c'est une épidémie vu le dernier Graveyard) avec des thèmes bien éloignés de la sorcellerie puisque sont notamment évoqués la corruption (Dystopia), le totalitarisme (Deconstruction) ou encore la guerre (Dead End), parfois même en des termes très directs. Ainsi, certains seront peut-être surpris d’entendre Pelander et sa voix douce balancer un cinglant fuck your heroes and screw your gods, fuck your icons sur Democracy.
Ainsi, Witchcraft dévoile une nouvelle facette avec ce Legend. Ceux qui espéraient un retour aux sources seront déçus tandis que d'autres apprécieront sans mal l'approche résolument moderne d'un groupe qui va vraisemblablement quitter les recoins confidentiels du rétro-doom en s'offrant à un public bien plus large. On pourrait débattre vainement du bien-fondé de cette nouvelle identité musicale, opposer une fois encore l'intégrité underground à la corruption mainstream, il n'en reste pas moins que Legend est un très bon disque, et qu'il fait bon retrouver cette bonne vieille sorcière, même si celle-ci a semble-t-il troqué son balai pour un avion de chasse.
* La version DLP de Legend contient un sympathique dixième titre, intitulé By your Definition, qui est très semblable aux autres compos mais qui n’a rien à faire après Dead End qui conclue magistralement l’album en proposant quelque chose de différent.
Des extraits de chaque titre son en écoute sur le site officiel du groupe.
A écouter : Flag of Fate, Ghosts House, Dead End