The Men c'est une histoire de bruit. Quatre mecs qui se jettent dans la meute pour faire un foin de tous les diables, rien de plus, rien de moins. Déjà vu et répété mille fois, le procédé n'en est pas pour le moins toujours d'une actualité vivace. La nébuleuse Punk dont les New Yorkais sont issus doit être, force est de le reconnaitre, tout à la fois l'une des familles musicales les plus prolifiques du genre et la plus sujette à d'incessantes vagues d'innovation et de réinvention depuis ses origines. Le versant crade de la musique contemporaine a encore de beaux jours devant lui. Il en a toujours eu, même si l'on n'aura probablement jamais fini d'entendre dire que sa première incarnation est morte et enterrée depuis longtemps. Il en va strictement de même pour The Men.
Le Punk vorace monstrueux, vicelard et bruitiste, c'est son domaine. Le combo est cependant très loin d'être le premier à s'aligner dans les starting blocs et aurait même plutôt eu tendance à composer le gruppetto du genre entouré d'une poignée de comparses hors de rythme, à l'agonie dès que la route se sera un peu élevé. La faute peut être à une fougue réelle mais alors encore trop peu maitrisée faute d'expérience et de moyens. De retour sur les terres de leurs premières déconvenues et désormais lancés, les quarte garçons plein d'avenir remontent petit à petit avant de les laisser sur place des grappes entières de concurrents braillards trop vite arrivés au point de rupture. Une volonté sincère de faire le plus de bordel possible n'a jamais dispensé de l'envisager avec, pour bagage minimum, le talent requis pour l'exécuter comme il se doit et l'inspiration suffisante pour en ressortir quelque chose allant au delà de la performance. Les héros d'un jour ne durent pas par définition. Ils sont presque toujours chassés le lendemain par plus fort, plus flamboyant ou plus régulier. Conscient ou non de cet état de fait The Men met cette fois les petits plats dans les grands et compte bien tirer parti d'une préparation aux petits oignons. A l'écoute de Leave Home on se dit que The Men tient le rythme. Mieux, The Men est bien parti pour intégrer le groupe de tête dans un style fantasque bien à lui.
Moins radical qu'une bonne partie de ses compagnons, The Men s'épanouit aujourd'hui en funambuliste, léger mais cinglant, subtil mais sans pitié. Un coureur intelligent tout en bluff, aussi à l'aise dans un faux rythme propice à étouffer toute vigilance sur un démarrage tempéré que lorsqu'il tartine de leads aériens son "If you leave" d'ouverture obstiné mais gentiment entrainant. Il en ira de même au moment de balancer les premières banderilles et de produire les premiers coups de rein (le final de "If you leave", "Lotus") ou de pulvériser du pédalier en jouant des coudes au milieu du train des gros rouleurs (la fin de la face A sur l'enchainement "Think" / "L.A.D.O.C.H.") puis de jouer les trouble fêtes mélodiques ("( )" / "Bataille", merveilleux poils à gratter Garage Punk) avant de s'envoler pour une échappée héroïque et victorieuse en roue libre sous les vivas ("Shittin' with the shah"). On ne sait jamais tout à fait à quel jeu joue The Men: Leave Home oscille grosso-merdo entre les écrasements Noise-Sludge maladifs de Cursed, l'indie Hardcore guitar-driven débridé de Fucked Up, ses influences 80's (Shoegaze et Post Punk en tête), sonorités Garage omniprésentes, et Noise Punk total ala Drunkdriver - le cogneur épileptique en moins. On subit les trajectoires prises par ce disque, entre les lignes, condamné à suivre et adhérer. Mais comme cela ne suffit pas encore d'user la concurrence dans le dur, "Night landing" l'hypnotisant, le dansant, tube Noise Rock parmi les tubes, se charge de faire monter la transe en troisième mi-temps, tout en folie dance floor. On croirait presque à une blague. La luxation de hanche qui se fait pressentir six minutes plus tard a elle tôt fait d'effacer le moindre sourire moqueur. Imparable.
La démonstration est totale - presque exagérément, la réalisation (un brin trop) parfaite. Il y en a pour tout le monde au point que l'on sy perdrait mais le résultat est là: The Men distribue mandales punitives et tapes amicales du haut des quarante minutes de ce second LP. Et même s'il s'évite par la même occasion le piège de la galette qui ne sait pas où s'arrêter, on en redemanderait bien une pleine louche.
Si The Men a indéniablement perdu un peu de la candeur qui faisait d'Immaculada un premier album véritablement plaisant et frais bien qu'inabouti, Leave Home s'avère être une belle confirmation et un excellent album, quoiqu'officiant dans un style légèrement plus élaboré. Doté d'une empreinte sonore propre, bourré de références et, surtout, de talent - tout comme de bruit, bien évidemment - on pourrait surtout reprocher à ce second effort un petit coté catalogue tant The Men jongle, appliqué, avec ses ingrédients. Parallèlement, ce que le quatuor perd en spontanéité, il le regagne en aisance, en potentiel à exploiter et en fraicheur. Trois ingrédients qui donnent autant envie de se replonger dans ce disque énergique à peine l'écoute bouclée que d'espérer de (très) belles choses pour l'avenir. Restera maintenant à trouver le dosage parfait.
A écouter : A l'heure du gouter