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Biographie
Le nom de On A Friday, formé en 1982, n’évoque évidemment pas grand chose, et ce pour beaucoup de monde. Ce sont pourtant ces cinq individus (Thom Yorke, Ed O’Brien, Colin Greenwood, Jonny Greenwood et Phil Selway) qui après plusieurs démos et maxis sortent Pablo Honey, en 1993, mais cette fois-ci sous le nom de Radiohead. Alors que The Bends en 1995 ne pourra que confirmer le talent de ce groupe pop-rock issu d’Angleterre, Ok Computer, en 1997, les hissera au rang de groupe culte, plus personne (ou alors ils sont vraiment bien cachés …) n’ignorera le nom de Radiohead. Les apocalyptiques et énigmatiques Kid A et Amnesiac (sortis à seulement huit mois d’intervalle) diviseront le public, le groupe se tournant vers une expérimentation pop-electro, mais qui restent définitivement deux excellents albums ayant tout à fait leur place dans l’évolution du groupe. Nous sommes en 2003 et l’opus suivant d’un des groupes majeur de la fin de siècle se fait cruellement attendre… Hail To The Thief va bien au-delà de nos attentes.
En 2007 sort In Rainbows, où le groupe propose l'album en téléchargement au prix désiré par l'acheteur. Puis, le 31 décembre, le disque ressort en magasin, agrémenté de quelques bonus.
Le diable se cache dans les détails. Tel est l'adage que Radiohead s'est forgé pour leitmotiv au moment de la composition de son septième album, trop effrayé à l'idée d'accoucher à nouveau d'un disque dans le sang, la sueur et les larmes comme ce fut le cas par le passé. La quête de l'essence devient donc désormais la priorité absolue des natifs d'Oxford, et va corollairement engendrer cette fois-ci le sacrifice du côté ultra-achevé qui empreint tant la plupart des titres de leur répertoire.
Un album intime et sec, voilà ce que dévoile dès lors In Rainbows. Un Kid A où le synthétique ne se taillerait plus fermement la part léonine et laisserait une digne place à la chaleur plus palpable des amplis à lampes. Un disque où la machine s'incarne, et dans lequel le rythme occupe donc une place primordiale. D'ailleurs, juste avant sa sortie, les déclarations de Thom Yorke préfiguraient déjà ce caractère. Selon lui : "Si Radiohead avait pu faire un album uniquement rythmique, alors il l'aurait fait sans hésiter". Ainsi, dès les premières écoutes, on ne s'étonne plus guère de voir les instruments se muter en véritables boucles. Les saccades du très bon 15 Step ouvrent le bal, propageant un groove étrange dont les guitares proto-bossa nova sont dégagées de tout exotisme pour n'en garder au final que le raffinement cool. En outre, l'idée de départ d'In Rainbows va provoquer la mutation de la batterie de Phil Selway en véritable flèche tendue, en faisant ainsi un parfait support pour des guitares tantôt sinusoïdales et crépitantes de distortion (Bodysnatchers), tantôt perlantes dans un flux d'arpèges cristallins comme une version rock d'un arrangement du Vespertine de Björk (Weird Fishes). Radiohead veut donc cavaler, quitte même à enjamber le destrier acoustique au nom du très pop Jigsaw Falling Into Place. Mais la démarche peut aussi se révéler nettement moins plaisante, à l'image d'un House Of Cards plat et bien loin de justifier ses 5 minutes 30 en raison d'arrangements beaucoup trop limités. La focalisation rythmique n'est pas pour autant une révolution dans le monde de la musique. Dans les années 70, elle animait déjà vigoureusement la scène krautrock dont l'influence sur Radiohead est de notoriété publique. De fait, In Rainbows est une aubaine pour le quintet de la faire sentir ostensiblement via la section rythmique très "Can" et très classe de Reckoner, morceau sur lequel la bande de Yorke va naturellement apporter sa touche émotionnelle caractéristique pour en faire l'un des titres les plus réussis de l'album. Le souci de simplicité conduit également Radiohead à des moments encore plus épurés. Le folk apaisant et direct à la Nick Drake de Faust Arp en est le témoin, tout comme le moment fort ressorti des tiroirs de l'époque Ok Computer, retravaillé pour l'occasion, et dans lequel Yorke fait montre de tout son talent (Nude). On peut quand même regretter sur ce titre les cordes un peu trop larmoyantes et gâchant son potentiel maximal. Probablement le revers de la médaille du fameux "premier jet".
Malgré tout, la touche mélancolique typique du son des Anglais n'échappe pas à In Rainbows, en dépit de son titre. All I Need en est la preuve. Aussi groovy que glaciale, cette piste quasi trip-hop rend un bel hommage au voisin écossais et pilier de l'électro/IDM qu'est Boards Of Canada (cf le Roygbiv de Music Has The Right To Children). Idem enfin pour le titre de clôture – traditionnellement hanté chez Radiohead – où Thom Yorke proclame la Fin dans un vibrant piano/voix que Jonny Greenwood vient à terme parasiter de ses boucles déliquescentes et confinant à l'arythmie (Videotape).
Après le disque crypto-rétrospectif qu'était Hail To The Thief, on remarque donc une fois de plus chez Radiohead le désir de se porter vers l'avant, en tout cas vers la spontanéité la plus féconde possible. In Rainbows est un album indéniablement clivant, déroutant, mais ce n'est cependant pas la première fois dans l'histoire du groupe qu'une telle chose se produit. Cette volonté de retrouver l'exaltation que l'on peut éprouver face à la découverte du diamant brut est loin d'être la démarche la plus aisée. Sans triompher comme il a pu le faire autrefois, on peut affirmer néanmoins que Radiohead s'en tire ici plus qu'honorablement.
A écouter : 15 Step, Weird Fishes, Reckoner, Videotape
Beaucoup avaient été déçus, troublé ou déroutés par les très électro Kid A et Amnesiac et attendaient beaucoup, ou au contraire n’attendaient plus rien, de cet album. A mes yeux, il apparaît comme sublime … il en arriverait presque à détrôner Ok computer, mais il reste des intouchables. L’héritage des deux précédents efforts semble digéré et est utilisé avec talent et plus judicieusement que par le passé et ne se résume plus qu’à une influence, une liberté que se permets le groupe. Car Hail to he thief annonce le grand retour de guitares saturées et de basses endiablées. Les machines reculent et font place à un son plus direct, organique, énergique et sincère … pour certains le retour de Radiohead, pour d’autres une simple continuité. 2+2=5 … l’incohérence semble pièce maîtresse et pourtant tout semble si logique. On ne peut que se plier à la volonté de la mélodie, sans un seul espoir d’y échapper. On nous impose nos émotions, la dictature de la fibre sentimentale est établie et qui oserait la défier ? Sûrement pas moi, surtout quand Thom Yorke est au pouvoir. Ses méthodes n’ont rien d’exemplaire … manipulation, hypnotise, torture … tout en ignorant les conventions internationales. Prendre aux tripes est un art, Radiohead y excelle. Résister est-il possible ? S’organiser, combattre et finalement penser vaincre. Mais on ne domine pas aussi facilement la mélodie, on peut seulement en être esclave. Impuissant face à un tel déploiement de forces mélodiques, électroniques et électriques on se laisse finalement envahir et annexé. Le groupe bâti sa demeure dans notre imaginaire en nous terrifiant ou en nous montrant la lumière. La cellule de notre esprit semble avoir une issue, l’évidence en devient envahissante avec Hail to the thief … la carte nous guidant vers la sortie est entre nos mains ! Where I end and you begin … tout est dit. Là où s’arrête notre pouvoir commence celui de Radiohead et qui oserait en douter ? Le chant déchirant, basses et guitares si savamment dosées enrichis pas boîtes à rythme et samples, piano, capable de paralyser comme d’éveiller notre conscience et batterie organique, rythmant la marche. Peut-on rêver de meilleur guide ? Mais la mélodie ou l’agressivité ne peuvent que monter la voie … libre à nous de l’emprunter. Mais le chemin est mal éclairé, on se perds facilement dans ces nuées sonores. Facile également de mesurer à quel point l’album est une réussite. L’univers construit d’album en album se renforce à chaque opus … l’apogée est-elle atteinte ? L’expérimentation électro et la tradition pop-rock se rejoignent en un lieu maintenant défini : Hail to the thief. We suck young blood … blessé par la musique, c’est inévitable. L’indifférence ne peut s’appliquer ici. On s’enfonce lentement dans un masochisme jouissif, on en redemande même. L’émotion est saisissante mais reste insaisissable, on ne mène pas la danse, on la subit. Comme bourreau on aura vu pire, la sentence n’en reste pas moins omniprésente : esclave, les neurones parcourus par les notes et ce pour 56 minutes et 37 secondes. « Vous êtes ici ! » … En avez vous même conscience ???
A écouter : 2+2=5, Backdrifts, Where I end and you begin, We suck young blood, There there
Depuis 1995, les choses vont bon train pour Radiohead. Peut-être trop. De stades en salles mythiques, les anglais jouent partout et n’échappent plus à personne. Ils se retrouvent parachutés dans une hype colossale autoalimentée par le hit viral qu’est Creep, indissociable sésame qui leur permet d’écouler énormément d’exemplaires de The Bends sans qu’ils aient à justifier le moins du monde de son contenu, par ailleurs brillant. Cette position aurait conforté n’importe quel artiste intellectuellement pantouflard (la carrière d’Oasis en est l’illustre exemple), mais ce n’est heureusement pas le cas pour Radiohead à l’aube de son tant attendu troisième opus. Bien décidé à briser ce charme des masses, le combo d’Oxford va s’enfermer dans un manoir réputé hanté afin d’exorciser ses démons et clarifier ainsi sa démarche. L’ectoplasme merveilleux qui nous en parvient, c’est Ok Computer.
Cet album est effectivement la manifestation d’une volonté presque paranormale d’amplitude musicale, d’un côté aérien qui sera la plateforme idéale d’un Radiohead plus intimiste encore que par le passé. Les mélodies y seront juste somptueuses, car méthodiquement travaillées et disséquées sous l’égide d’un Jonny Greenwood qui va assumer son rôle de bidouilleur du son. Les morceaux s’en trouvent de fait incroyablement enrichis via l’utilisation de xylophone, de rhodes, d’orgue mellotron, de piano, de claviers ou diverses distorsions soniques de radios trafiquées. Les guitares semblent, quant à elles, provenir d’autres sphères, lointaines et oniriques (Airbag) accompagnées par un Thom Yorke qui catalyse les émotions avec maestria. Radiohead nous offre tour à tour des perles poignantes et naïves (Let Down, No Surprises), une ballade subaquatique des plus enivrantes (Subterranean Homesick Alien), ou encore une envolée paisible et lumineuse à souhait (The Tourist). Mais le groupe est simplement irrésistible quand ses titres s’articulent autour de la mélancolie, tel le monumental Exit Music (For A Film) grave et solennel, ou Lucky et son break lancinant/résigné ultra perforant.
A l’image de la pochette, Radiohead est une entité déconcertée par le monde qui l’entoure, dans lequel tout va trop vite, où toute mécanique sociale est parfaitement huilée jusqu’au dernier rouage. L’intermède Fitter Happier en est le témoin, sorte de voix robotisée énonçant implacablement les "tables de la loi" de l’homme occidental moderne(iste), le tout sur un air de piano des plus glacial. De ces peurs, Radiohead contractera une sorte de schizophrénie qu’il appliquera jusqu’au sein de ses morceaux. Paranoid Android, cynique premier single d’une durée totale de 6 minutes 30, se décompose ainsi en trois mouvements judicieusement interposés. Un premier tiers quasi-acoustique et délicat laissant place à la distorsion furibarde, pour finir enfin sur une complainte épique dont Thom Yorke a le secret. Cependant les embardées rock’n’roll seront rares, voire anecdotiques sur cet album (le titre Electioneering un peu hors de propos), laissant globalement les mélodies se tailler la part du lion.
Ok Computer marque non seulement un premier tournant décisif dans la carrière de Radiohead, mais il imprègne de manière indélébile le rock des années 90. Le groupe va se désolidariser clairement du reste de ses congénères par une recherche active d’univers sonores sensibles et profonds. En dépit de leurs efforts, un nombre conséquent de personnes cherchera désespérément à l’époque un nouveau Creep, chose qu’ils obtiendront en se rabattant aveuglément sur Karma Police. Mais à Oxford, on est loin d’avoir dit son dernier mot.
A écouter : Paranoid Android, Exit Music (For A Film), No Surprises, Lucky.
Replaçons-nous dans le contexte. Fin 94, le single Creep atomise littéralement les ondes et s’incruste avec vigueur au sein de millions de tympans, la bande originale du film asiatique Cyclo conférant une nouvelle jeunesse au titre. C’est en réalité une véritable aubaine pour Radiohead, ce buzz coïncidant idéalement avec la sortie imminente de leur deuxième opus : The Bends. Promotion atypique puisque décalée, la composition de ce nouveau disque n’a nullement souffert d’une quelconque pression, et préfigure déjà ce que va devenir la carrière de Radiohead : l’envie d’aller toujours plus loin.
Le premier constat qui s’impose aux premières écoutes est le gain de confiance et de maturité depuis Pablo Honey. Radiohead est, en effet, beaucoup moins maladroit tant au niveau vocal qu’instrumental, comme moins complexé par l’héritage de ses illustres aînés. Les natifs d’Oxford ont enfin trouvé leur personnalité, archétype d’un rock mélodieux, sensible, mais si paradoxalement urbain. C’est ce qui va permettre à Thom Yorke de sortir de sa chrysalide et développer enfin ce timbre aigu unique, touchant, splendide, et transcendé par les doutes que lui procurent les comportements sociaux issus de la modernité.
The Bends, c’est aussi douze titres qui allient le folk et l’électrique de la plus judicieuse des manières, avec pour leitmotiv des mélodies qui harponnent au point de devenir de véritables classiques du rock (Fake Plastic Trees, High And Dry). Mais c’est également une pop vaporeuse et stellaire gavant vos poumons d’oxygène jusqu’à l’étourdissement (Nice Dream, le fabuleux Bullet Proof). En outre, les anglais font preuve de leur habileté à élaborer des morceaux délicieusement lumineux, reliquats digérés et améliorés de leur passion de longue date envers REM (The Bends, Black Star). Cette ampleur nouvellement acquise par le groupe n’est toutefois pas le seul fait de son frêle leader. La patte du guitariste Jonny Greenwood devient incontournable, garante de l’énergie incontrôlable de Radiohead avec ses accès nerveux reconnaissables entre mille (Just, My Iron Lung). Que dire enfin de ce magistral point final qu’est Street Spirit. Celui-ci s’inscrit simplement parmi le panthéon de leur répertoire tant la mélancolie y est sublimée. Quatre minutes émotionnellement irrésistibles, quatre minutes ultimes dont il s’avère difficile de se remettre.
Là où ses détracteurs ne voyaient avec Creep qu’une énième chanson générationnelle reflet du mal-être adolescent, Radiohead confirme avec The Bends que l’on peut attendre beaucoup plus de sa part, à savoir une réflexion plus profonde et des morceaux tout aussi inspirés voir plus. Difficile de croire à ce moment-là que leur marge de progression est colossale. Et pourtant…
A écouter : Fake Plastic Trees, Just, Bullet Proof, Black Star, Street Spirit
Nous sommes en 1993, alors qu'une vague grunge sévit sur la scène rock, Nirvana et les Melvins en tête, Radiohead sort son 1er vrai album, Pablo Honey. Si à l'époque il marque les esprits, c'est grâce à sa recette plus que classique: trois guitares, basse, batterie, mélodies pop et refrains accrocheurs. Mais il serait trop facile de qualifier le quintet d'énième groupe à guitares, car à l'écoute de ces 12 titres, on sent un grand potentiel. Le groupe puise à la fois dans le post punk/cold wave de Joy Division, la pop mélancolique des Cure ou le sens rythmique des Pixies, en y intégrant la base de la musique des années 90's: des guitares distordues, et un son plus brut. Mais le réel engouement du public pour cet album est sans nul doute dû au deuxième single du groupe, Creep: tube interplanétaire, il deviendra vite l'emblème du groupe grâce à une mélodie implacable et un chant terriblement empreint de mélancolie. On trouve également des ballades pops, acoustiques, de bonne qualité et assez inspirées, mais malheureusement, l'album souffre d'un défaut majeur, l'inconstance: car si on y découvre des perles mélodiques, beaucoup de titres se révèlent vite peu intéressants, voire relativement plat. Trop d'influence pop, de structures classiques détruisent des chansons comme How Do You, Proove yourself, Lurgee... L'album souffre de la comparaison avec ses successeurs, et au final, on reste avec un goût amer en bouche: on aurait aimé plus de 'blow out' ou de 'Thinking about you', mais on connait l'histoire du groupe, et on ne peut qu'être indulgent; les musiciens sont jeunes, et le groupe se cherche encore, les arrangements ne sont pas encore là, mais l'âme du groupe est bien présente. Mais tout ça n'a pas d'importance, car désormais on le sait, Radiohead est en marche.
A écouter : Blow out, Creep
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