Neptune c'est l'anti-rock. Enfin, pas tout à fait car Neptune ça reste du rock, avec même des bouts de groove à l'intérieur, mais c'est du rock comme personne n'en a vraiment fait, n'en fait à ce jour, et probablement, n'en fera dans 10 ans. Aujourd'hui, un cap est passé. Fini les CD-R par lots de douze et les LP home-made gravés au marteau et au burin, Neptune s'est finalement donné les moyens d'une production et d'une distribution dignes de ce nom via Table Of Elements et Radium (Oren Ambarchi, Fennesz). Il fallait au moins ça pour Gong Lake, sans aucun doute le best-of-the-best des new-yorkais à ce jour.
Spéléologues sonores se faufilant dans un réseau de boyaux métalliques et glacés, alchimistes du bruit métamorphosant le cambouis et le cuivre en ondes hallucinatoires, les new-yorkais fouillent dans chaque recoin, tapotent alentours, puis dégainent lorsque ça respire le bon filon. En ce sens, Gong Lake est la quintessence de leurs trouvailles avant-gardistes et quasi-indépendantes de toutes influences pseudo-musicales extérieures. Leurs véritables muses sont au confluent de terrains vagues décharnés, de chaines industrielles souillées par la rouille et de circuits-imprimés parasités par une tension instable, puis trempées dans l'acide. Froid et indus(triel). Il n'y a qu'à se faire lacérer les joues par "Yellow River", blizzard d'acier soufflé par un chant grave et diaboliquement susurré, pour capter cet aspect de leur musique. Un aspect essentiel, qui sans la flamme vitale que Neptune parvient à y insuffler, serait réduit à un tas de ferraille inerte. Très peu pour eux. C'est bien là que le propos de Neptune prend tout son sens et que l'on se rend bien compte que le trio est bel et bien cet animal mécanique, faussement bancal, agile et robotique, tapi dans l'ombre, prêt à incorporer sa proie au sein même de sa micro-usine intérieure, faite d'oscillations acérées et de rythmes concassés.
La bête adopte une marche binaire et boiteuse dictée par ces guitares uniques au son tout aussi unique. Tout se répond dans Gong Lake. Rien n'est lâché au hasard. Et ce, même si les morceaux sont d'une originalité et d'un éclectisme fou, entre danses/transes tribales ("Blue Grass"), folles courses ultra précises motorisées par un batteur qui va au charbon comme un sourd ("The Read Sea", final dantesque) et punitions sévères et douloureuses ("Silver Pool"), laissant toujours une maigre ficelle, au moins rythmique, à laquelle se raccrocher.
Gong Lake est un album de post-punk industriel & noise, oxydé et recouvert d’une mousse de vert-de-gris, très personnel et rude d'accès juste ce qu'il faut. Neptune reste à part, avec son intelligence particulière, sa finesse propre et un talent d'interprétation incomparable qui ne se dévoile que pleinement sur scène.
A écouter : Yellow River - Red Sea - Blue Grass