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Biographie

Magma

Magma est fondé en 1969 par le batteur Christian Vander et le bassiste Laurent Thibault, deux ans après la mort de John Coltrane. Traumatisé à vie par ce dernier qu’il considère comme guide musical et spirituel indépassable, Vander va rapidement acquérir un ascendant sur le groupe et entreprendre de créer une musique protéiforme dépassant le simple cadre du jazz, y mêlant les influences que sont la musique classique, la musique contemporaine, le psychédélisme, ou encore l’art rock. Magma est ainsi fondé sur la base d’un projet ambitieux et inédit. Mû par une foi inébranlable, le groupe devient vite une pépinière de talents, accueillant de nombreux fleurons de la scène française. Parmi eux, Didier Lockwood, Claude Engel, Jannick Top ou encore Bernard Paganotti.

L’œuvre, au fil des années, va revêtir un côté fragmentaire, labyrinthique, où les concepts et mouvements sont éparpillés sur divers supports à travers le temps : albums studio, lives, inédits, bootlegs, raretés, ou même bande originale de film (la sublime musique de Tristan et Iseult, qui deviendra l’album Wurdah Itah). Ces éléments épars, évoluant constamment à travers leurs différentes versions et réinterprétations, ne voient souvent pas leur parution correspondre chronologiquement avec leur composition, ce qui rend la reconstitution du puzzle des cycles, comme celui de la célèbre Theusz Hamtaak, d’autant plus délicate, et va même jusqu’à placer l’auditeur attentif dans une position d’archéologue. Cette manière de ne donner à découvrir un univers a priori énorme qu’à travers ses détails contribue à lui donner une aura de gigantisme qui peut facilement effrayer le néophyte, mais lui insuffle un indéniable souffle d’éternité et de légende.

L’univers thématique de Magma est principalement fondé sur le concept futuriste et allégorique de Kobaia, récit symbolique qui fonctionne sur le mode du mythe. Le groupe pousse ainsi plus loin l’idée de concept-album, figure de style courante à l’époque, pour la transformer en celle d’œuvre-concept se développant dans le temps long, en parallèle avec la vie des musiciens se succédant au sein du groupe et les différentes teintes musicales et philosophiques qu’ils y apportent.

1984 marque, avec la sortie de Merci, le début d’une longue hibernation pour le groupe qui permettra à Vander de se consacrer à d’autres facettes de sa créativité musicale, notamment à travers son projet Offering. Toutefois, Magma se reforme dans la deuxième moitié des années 90 et recommence à tourner, ralliant à sa cause une nouvelle génération du public. Cette renaissance aboutira à la sortie des deux albums complétant la trilogie initiée en 1974 par le magistral album Köhntarkösz : sa « préquelle » K.A en 2004, puis sa suite Ëmëhntëhtt-Rê en 2009, œuvres dont les trames furent composées par Vander dans les années 70 et dont les fragments furent éparpillés sur divers enregistrements au fil du temps. Magma continue aujourd’hui à tracer inlassablement sa route, animé d’une passion semblant inépuisable.

Emëhntëtt-ré ( 2009 )

Magma est le meilleur groupe que la France n’ait jamais connu. Cette affirmation, je la lance avec aplomb, honnêteté et franchise, prêt à la défendre corps et âme sans la moindre honte. Christian Vander a créé sa grammaire, une antichambre inatteignable, tout juste clonable par quelques admirateurs bien habiles (Koenjihyakkei notamment), perdue entre jazz, Rock In Opposition, et composition contemporaine légère : le Zeuhl. Son héritage est impalpable, de l’ordre du fantasme même tant le genre sera mort quand le géant chutera. Et pourtant cet héritage est immense, présent ça et là, il s’agit juste de maîtriser une alchimie précise, atteinte en son temps par les glorieux Art Zoyd, ou plus récemment plus énergiquement par Chrome Hoof ou les très gothiques Sleepytime Gorilla Museum. Quoi qu’il en soit, Magma est Magma, aussi indétrônable qu’incomparable, et c’est ce que Christian Vander a toujours voulu. A la mort de John Coltrane, pour qui il a joué, il comprend que le Jazz n’est plus, qu’il faut bousculer la musique dans d’autres directions et que surtout celles-cis sont infinies, état de fait que peu ont à la fois compris et développé à un tel point de maturité artistique. Ainsi née Magma fer de lance mondial du Rock In Opposition, meilleur des meilleur dans le vide culturel musical des années 70 qui ouvrira une brêche à des Univers ZeroArt Bears et autres farfelus de la musique contemporaine et savante parcourant sa voie rock’n’roll.
Quel est le meilleur album de Magma ? Cela par contre j’aurais plus de mal à en sortir une affirmation aussi définitive. Evidemment, il y a le triptyque intouchable des années 70 MDKTheusz HamtaahkWurdah Itah, ou encore le fantastique Üdü Wüdü, aboutissement de la définition du Zeuhl, avant un très décevant et plat Attahk, manquant de fougue et marquant la fin de la première période de la formation fanatique, enterrant la bête unanimement reconnue issue de la révolution contre-culturelle française, pour ne laisser que des successeurs qui, bien que pour certains produisant une musique fantastique, n’auront jamais glané une telle symbolique que celle résidant dans l’entité Magma. Sorte de trône indéboulonnable donc, cette période discographique 70’s est intouchable, tant et si bien qu’il eut fallu 8 années, après la réactivation du groupe en 1996, pour qu’il se décide à sortir enfin un nouvel ouvrage studio, K.A, dont l’écriture date, aussi incroyable que cela puisse paraitre…des années 70. A la sortie de ce disque, dont peu de matériel avait filtré depuis tout ce temps et les innombrables concerts effectués, quasiment tous avec des setlists différentes, Magma annonce la sortie évènement d’une pièce plus connue des admirateurs de la formation, puisqu’ayant été jouée partiellement, par strates ou extraits un nombre important de fois, et même enregistrée, illégalement ou non (un extrait du premier mouvement figure notamment sur le fameux Attahk), depuis près de 30 ans et particulièrement depuis 2005, à savoir Emëhntëtt-ré. En effet,  sa première partie était elle aussi écrite depuis de nombreuses années, et Christian Vander, dans son habitude d’étaiement de son univers kobaïen, avait expliqué à maintes reprises l’univers entourant l’œuvre, ayant fait fantasmer plus d’un adepte et fait espérer son achèvement. Mais en fait, l’écriture en question dormant depuis des années n’était pas linéaire, loin s’en faut. Emëhntëtt-ré est en réalité un travail très complexe de rassemblement et de mise en cohésion d’éléments disséminés au cours du temps, des concerts et des albums, des éléments évoquant Kohntarkosz personnage en question, qui selon les dires du gourou Vander, serait un homme malade se transcendant dans la musique pour trouver l’énergie d’une lutte. Tout le travail a donc été de retrouver ces bases, de les adapter au nouveau line-up, notamment l’arrivée de l’excellent vibraphoniste Benoit Alziary, mais également, et surtout, de composer du nouveau matériel. C’est cela qui rend ce dernier album marquant avant même la moindre écoute, il propose pour la première fois sur un album studio, depuis 1978, une écriture nouvelle issue de l’entité géniale qu’est Magma. En d’autres mots, il présente les réflexions et la maturation de 30 années du plus formidable instrumentiste et compositeur que les sphères jazz et rock aient pu connaître en France, depuis leurs genèses. Avouez que ça a diablement de la gueule et de quoi se pencher dessus, non ?

 Premier signe rassurant, Emëhntëtt-ré revêt la forme d’une œuvre Magmaïenne, sans le moindre doute, une sorte d’opéra noir et mystique, renforcé par l’usage de cette fameuse langue imaginaire, le kobaïen.  Magma est probablement le seul groupe capable de créer un univers aussi complet, dépaysant, ce en n’utilisant que des instruments on ne peut plus classiques, sans artifices concrets ou électroniques, simplement par sa composition pure, son goût pour les arrangements mélodiques finement empilés et étranges, guidées par les multiples voix et surtout, cette batterie agile au possible, maîtrisant sans hésitation le groove comme le seizième de temps, avec son son vintage reconnaissable entre mille. Cela dit, l’évolution majeure qui frappe de prime abord au premier plongeon, c’est justement ce son. Magma, s’il a toujours la chaleur du jazz enregistré dans un studio amoureux du son vintage, a pour la première fois, KA à part de par sa grande lumière, un son moderne et très distinct. Ce point joue un rôle crucial concernant Emëhntëtt-ré, venant renforcer son propos de composition. Magma est, à l’image de son personnage à l’approche de la mort, serein, heureux de son art et du plaisir qu’il y prend. Les terrifiants univers contés au cours de cette gloire passée, cette fascination pour le macabre, l’inconnu cosmique, traduite par une certaine violence omniprésente dans les plus grands disques de Magma des années 70, étaient de fait renforcés par une production volontairement brute de décoffrage, comme pour être plus proche du musicien et de son discours. Aujourd’hui, Magma est tranquille, limpide, et si Emëhntëtt-ré dépeint des univers sombres, il le fait avec fierté et majesté, sans jamais trop en faire dans la recherche d’une beauté enfin trouvée, sublimée par ce nouvel arrivant, le vibraphone, donnant une touche limpide même aux moments les plus inquiétants. Le reste, c’est une histoire à la Magma, impossible à retranscrire tant elle offre une odyssée au sens le plus noble du terme, voguant sur des flots pouvant revêtir toute forme, de la tempête la plus tumultueuse et impressionnante, aux bleutés pastels paradisiaque d’une esthétique étrangement fascinante, parfois fraîche, parfois à la pesanteur de l’orage en approche. Emëhntëtt-ré prend, comme toutes les pièces de Magma et peut-être plus encore, la forme d’un opéra, avec ses personnages qui se détachent, se répondent et s’affirment dans leur monde crépusculaire et rituel, un opéra jazzy chargé d’une mythologie imaginaire, presque égyptienne dans sa poésie. Cette pièce est l’apothéose sereine d’une carrière tumultueuse, la synthèse d’un apprentissage humble et créatif de ce qu’est la musique, et même de tous les visages de Magma connus à ce jour, même les moins profonds, la résultante de toute une vie d’études. Alors, oui,  Emëhntëtt-ré a tout pour être le meilleur album de Magma, il est une synthèse formidable, certains diront best-of déguisé, un sans-fautes artistique en plus d’offrir du matériel kobaïen inédit, avançant de surprenants arrangements en ambiances singulières. Il reste qu’il sort 30 ans après ses prédécesseurs, qu’il fait mieux tout en étant plus facile d’accès que ces derniers, mais qu’il n’aura probablement pas le même impact qu’eux. Et s’il est peut-être au dessus de ces vieilles pierres devenues elles mystiques, qualitativement parlant, il n’est même pas envisageable d’envisager une comparaison, même si Magma est aujourd’hui plus fort live, plus doux et subtil, il n’a plus à prouver qu’il est Magma puisqu’il est éternel.

A écouter : oui.
17 / 20
3 commentaires (16.67/20).
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Mekanïk Destruktïw Kommandöh ( 1973 )

1973 : le prophète kobaïen revient sur Terre pour libérer sa verve incandescente. Aux antipodes d'une vision mercantile de la musique, Magma compose avec ses tripes et donne naissance à un véritable pamphlet musical : Mekanïk Destruktïw Kommandöh. Ce brûlot se manifeste sous la forme d'une symphonie débridée dont chaque mouvement est le témoignage vivant et pénétrant d'une violence vécue comme telle : la destruction de l'Homme par l'Homme.

Plus qu'une simple musique contestataire s’insurgeant par des paroles politisées, c'est là une profonde révolte émotionnelle qui cherche à communiquer et saisir cette angoisse viscérale. Se nourrissant de la brutalité ambiante du monde, Magma nous la recrache en pleine figure avec une intensité terrifiante.

Lorsque les touches du clavier retentissent sur Hortz Fur Dëhn Stekëhn Ẁest, l'espace acoustique s'épaissit, l'atmosphère devient vaporeuse et envoûte progressivement l'esprit. Puis, cette sorte de chaleur ineffable pénètre tous les pores et finit par prendre possession du corps. Tel un rituel chamanique, une spirale sonore fait vaciller nos sens et une irrépressible fébrilité nous gagne. Les notes tournent, résonnent, se répètent, se répercutent. Le rythme s’emballe. Le cœur palpite. La respiration est haletante.

À la fois dérangeante et fascinante, tempétueuse et apaisante, inquiétante et euphorisante, la musique de Magma fait vivre ces antagonismes de manière déconcertante. On est face à cette énergie brute qui exhibe les passions dans ses variations et contradictions. Tout se mélange, se dynamise dans cette force d'attraction et de répulsion. On se fond dans un enthousiasme fanatique, dans une exaltation spontanée. Une fois que cette aura mystique l'entrave, l'auditeur est comme condamné à perdre le contrôle. Forcé à l'abandon, il fusionne avec elle. Les sons agissent directement sur nos nerfs, commandent notre souffle, règlent notre pouls, dictent nos gestes... Cette détresse émotive est exacerbée par un chant très cadencé voire hystérique. Chaque intonation vocale vient mettre en relief le discours musical et lui insuffle une espèce de vigueur organique. Il y a quelque-chose de galvanisant, une sensualité exubérante qui nous échappe jusqu'à prendre le dessus. Du début à la fin, cette transe se développe et se poursuit pour atteindre son apogée sur Mëkanïk Kömmandöh. Là encore, les instruments s’enchevêtrent dans un jeu frénétique pour finalement se libérer et ouvrir la voie au repos. Pourtant, si Kreühn Köhrmahn Iss de Hündïn clôture l'album avec une musique plus aérienne il nous fait vite redescendre sur Terre avec ses airs martiaux oppressants.

Magma c'est donc un univers qui se suffit à lui-même, un monde clos et hermétique, avec ses propres lois. Tout s'entrelace et se maintient dans un équilibre incertain car chaque élément cherche à conserver la musicalité sans la figer. Sans être de la pure improvisation, l'ensemble se meut constamment en évitant la dispersion, joue avec la répétition en se gardant de simplement répéter. En définitive, il constitue sa propre syntaxe musicale.

A écouter : Hortz Fur Dëhn Stekëhn Ẁest, Da Zeuhl Ẁortz Mëkanïk, Mëkanïk Kömmandöh

1001° Centigrades ( 1971 )

Considérer les deux premiers albums de MagmaKobaïa et 1001 degrés centigrade, mène l’auditeur à se poser rétrospectivement des questions sur le processus de création. Au vu de l’œuvre labyrinthique et pourtant cohérente qui les a suivie, leur enchainement a-t-il été fortuit ou ces deux albums étaient-ils déjà pensés comme des éclaireurs ? Si nous ne nous aventurerons pas à même effleurer des éléments définitifs de réponse, il est toutefois possible d’évoquer ce que 1001 degrés centigrade, à travers son contenu ambitieux, dit de son prédécesseur et semble annoncer de ce qui le suivra.

1001 degrés centigrade ou le vilain petit canard, le petit oublié de la procédure qui n’a ni la chance d’ouvrir la marche d’une discographie foisonnante, ni l’honneur d’en constituer le premier pinacle. L’album a souvent été décrit comme une simple transition entre les balbutiements jazz fusion du groupe et les pièces imposantes de musique contemporaine qu’il composera par la suite, à commencer par MDK, successeur de l’album ici chroniqué. Etiquette facile à accoler sans même avoir porté une attention suffisante à la musique elle-même.

Force est de constater que cet album sonne comme un exercice presque scientifique de dissociation et d’approfondissement des deux pôles de l’identité du jeune groupe. D’un côté, l’aspect purement jazz n’a jamais sonné si proche des influences musicales de Vander et est stylistiquement très ancré dans cette époque d’essor du jazz fusion (qui a vu l’année précédente Miles Davis engendrer le monumental Bitches Brew). Même si 1001 degrés centigrade propose une extension au jazz si particulier de Kobaïa, la perspective ici adoptée est différente : le groupe ne reprend pas ses acquis pour peaufiner un propos, mais bel et bien pour le faire avancer. Kobaïa, double album aux formats de morceaux relativement courts, était une explosion de créativité qui avait parfois du mal à se canaliser. 1001 degrés centigrade, avec ses trois morceaux, va resserrer le propos tout en saisissant fermement le gouvernail de l’esquif Magma.

D’un autre côté, l’aspect expérimental du groupe va de plus en plus loin et défriche des territoires ambiants et bruitistes inédits. A ce titre, cet enregistrement met étrangement en avant certaines sonorités sombres, tribales et menaçantes caractéristiques de ce que le bassiste Jannick Top, autre future figure majeure du groupe, apportera plus tard à Magma. Un rêve prémonitoire ? A travers ces échappées, la musique acquiert ici une maturité, une conscience d’elle-même, et trace avec une assurance confondante un chemin de plus en plus surprenant dont l’auditeur peut commencer à saisir toute l’ampleur. Les compositions s’allongent, se tassent et vont vers une homogénéité croissante, comme en témoigne le bloc "Rïah Sahïltaahk".

Ces deux extrêmes sont très clairement identifiables dans 1001 degrés centigrade et font de l’album une sorte d’entité bicéphale fascinante. Comme si Christian Vander avait décidé de décortiquer son propre être musical afin d’en identifier précisément chaque aspect, les canaliser pour ensuite les dépasser. Si l’album n’atteint pas le souffle de certaines des œuvres qui lui succéderont, il finit en revanche d’en poser toutes les bases. En quelques mots, 1001 degrés centigrade est un album trop sous-estimé dont la richesse et l’importance sont à (re)découvrir. L’œuvre finit par ressembler à un adieu magnifique aux pères spirituels du musicien, qui réussit à la fois à leur rendre clairement hommage et à traverser ce dernier d’une personnalité résolument nouvelle. Magma fonce à toute allure sur son propre chemin en regardant une dernière fois dans le rétroviseur.

A écouter : les oreilles propres et le sourcil levé.
17 / 20
1 commentaire (20/20).
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Kobaïa ( 1970 )

Le cas de Kobaia est délicat : comment l’appréhender autrement qu’en rapport aux oeuvres qui l’ont suivies ? Si l’on tente de l’analyser hors du reste du corpus Magma, force est de constater que l’album est musicalement tout sauf anachronique. Avec son jazz fusion coloré teinté de psychédélisme rock et de longues plages bruitistes dans la plus pure tradition free, l’album peut faire figure de pendant français aux premiers balbutiements d’un King Crimson. Exercice en vogue à l’époque, mais ici effectué avec une magistrale inspiration, fraîche et bondissante, qui impose d’emblée la vibration de Magma dans le peloton de tête.

Si l’on tente en revanche de mettre Kobaia en parallèle avec le reste de l’œuvre de Magma, deux réflexions viennent à l’esprit.

Tout d’abord, Kobaia n’est pas le non-album de Magma tant décrit ici et là. Comme Merci ou même Attahk l’ont plus tard montré, la musique de Magma est protéiforme, et s’échappe volontiers du style qu’elle s’est elle-même forgée. Kobaia est d’une importance capitale pour comprendre d’où viennent le groupe et Vander en particulier, à mi-chemin entre Coltrane et Debussy, et pour comprendre la manière dont ils se détacheront plus tard de la formalité de ces influences pour n’en retenir que l’essentiel : la liberté. Ici et là, les prémices de la future esthétique de Magma font leur apparition : cris stridents de Vander, structures répétitives et obsessionnelles, chœurs, mantras kobaiens, etc.

Ensuite, cet album montre que la situation de l’entité Magma est particulière : la forme (l’esthétique, la symbolique), préexiste au fond (le développement des thèmes). Là où de nombreux groupes laissent mûrir leur identité sonore, visuelle et thématique à mesure qu’ils construisent leur œuvre, Magma impose d’emblée un cri primal et libérateur, un signe de ralliement, une mise en garde. Le groupe est à l’image du kobaien, cette langue fictive née par hasard pour des raisons purement esthétiques, ensuite devenue système réfléchi. La pensée ne précède plus l’acte, c’est bien l’acte lui-même qui devient créateur, sorti de nulle part et détaché de tout calcul. L’acte de création n’a pas à se chercher une justification : il est sa propre justification. L’entité Magma existe parce qu’elle a été énoncée, invoquée, et son premier mérite est cette existence-même et toute la liberté qu’elle revendique. Sortie de l’ombre, elle pose les bases de l’imagerie et des thématiques du groupe, le carcan dans lequel la musique va trouver son espace. Kobaia, ou la puissance du symbole, la première pierre d’une œuvre totale dont l’aspect musical n’est qu’une facette parmi d’autres. Œuvre narrative, visuelle, fantastique, philosophique, métaphysique.

Kobaia, c’est un graffiti rageur sur le mur d’un establishment musical formaté, qui place Magma en position d’outsider au sein-même des outsiders. Ainsi, au beau milieu de la vague musicale contestataire de la fin des années 60 qui baigne dans un psychédélisme décomplexé et multicolore, Magma débarque avec une imagerie sombre et occulte. Son artwork culotté, qui joue la carte guerrière et oppressante, lâche un imaginaire de société secrète comme un pavé dans la mare. Kobaia, ou l’art d’exprimer une contestation totale, quitte à se retrouver seul sur le champ de bataille. Ce sera là le destin de Magma, ovni solitaire évoluant en tête à tête avec son intransigeance artistique, souvent à ses propres dépends.

A écouter : Sans Attendre