A la question récurrente de la définition à donner à l’emo, Indian Summer a préféré la musique aux discours. Hidden Arithmetic est la réponse. Comme une évidence.
Indian Summer partage avec Slint cette fausse indolence qui semble laisser fleurir les mots en les apposant sans heurts sur une rythmique évolutive. "J’ai embrassé l’aube d’été" avait dit Rimbaud. Indian Summer répond en frémissant. En pétales, les spoken words s’effeuillent alors et glissent le long des cordes. Les choses semblent belles. En surface. Car derrière l’apparente douceur se cache la douleur. Une seule lettre les sépare. Si proches. Inspiré par les auteurs de Spiderland, Indian Summer utilise à son tour les doutes de la période qui sépare l’âge adolescent de l’âge adulte pour dessiner la silhouette émotive de sa musique. Le punk n’est plus colère, il est aveu. Rappelant les exercices déliés de Still Life ou la hargne de Current, Indian Summer se fait le berceau d’une nouvelle scène qui organise la jonction entre le hardcore et l’indie rock. Car le quintet est enfant des quatre points cardinaux. Et il le fait savoir. C’est donc sur des samples de vieux disques de blues (Bessie Smith en tête) que Hidden Arithmetic projette ses coups de guitare fracassée et sa basse tranchante. Le grésillement en arrière fond donne alors à l’opus un grain reconnaissable entre mille.
Indian Summer est un corps en combustion; un corps qui crépite.
Au milieu de quelques applaudissements timides, de bruits d’amplis saturés et de larsens qui deviennent au fil des écoutes parties intégrantes des compositions, Hidden Arithmetic montre un visage musical très lo-fi et fabuleusement authentique, entre chaos sonore et accalmie plaintive. Conduit par une voix fragile et morcelée qui se laisse sans cesse entraîner vers les profondeurs par l’harmonie descendante des guitares, les californiens livrent ainsi, tout au long de leur discographie, une musique introspective et cathartique destinée à soigner les plaies causées par les traumatismes de l’enfance ("Slowly mending old wounds…"). "Angry Son/Woolworm" est à ce titre un morceau-monument, un de ces moments de grâce et de génie qui semble pouvoir résumer par sa seule existence tout un courant et tout un monde. Bâti sur un chapelet de notes aiguës et mélancoliques, il projette sur scène la douleur de son frontman en prise avec ses meurtrissures passées ("I remember every word that you said father, I remember every word that you said. As I stand now, I am the Angry Son") dans un alliage de spoken words fiévreux et incroyablement poétiques qui se terminent dans une inévitable explosion de voix et d’instrument. "This is the moment! " Indian Summer a découvert l’Instant.
Indian Summer est une nudité, Indian Summer est une chair, un trouble ; quelque chose d’ici-bas destiné à finir sa course là-haut. Inexorablement.
Indian Summer a redéfini l’émotion, abolissant durant quelques mois la frontière entre la tristesse et la colère. Quelque part entre le murmure et le cri.
A écouter : Angry Son/Woodworm