Agrimonia deux ans plus tard. Que peut il encore bien rester à éradiquer après le passage d'une démo taille patron et le réveil - magistral - de Martyrdöd? Plus grand chose, autant être honnête.
Les deux formations siamoises ont démontré en autant d'années et de sorties toute la capacité de la Suède à se démarquer d'une scène stench paradoxalement tout aussi fantastiquement passionnée, radicale et efficace que limitée sans perdre une goutte de ce qui en fait l'essence en déplaçant sa crasse et sa fureur vers d'autres contrées musicales. Finie la crise d'adolescence, maintenant on fait du bruit intelligent.
Démarage méthode pavé dans la mare pour un retour sur la pointe des pieds deux ans plus tard ("Worms")... peu de communication, allumage en douceur: sans faire un minimum attention on aurait à peine remarqué que le quintet avait accouché d'un premier disque. Un vrai cette fois. Une pièce entière, aboutie, pour peu que l'on puisse considérer que la démo éponyme ne l'était pas déjà pleinement. Plus de cinquante minutes à vomir du goudron et le quintet avait semble-t-il encore de la hargne à revendre et des oreilles à conquérir. Presque impensable mais, dans le fond, loin d'être impossible à l'écoute de Host of the Winged. Le tracé choisi, plus sinueux que de coutume au pays des musiques extrêmes directes et sans concessions semble devoir continuer de mener la formation de Göetborg vers de nouvelles contrées de l'extrême, quelque part au croisement de la brutalité Panzer rectiligne digne d'un Bolt Thrower, de la finesse et de la liberté d'expression d'un Fall of Efrafa et de la bile d'un Wake up on Fire, d'après une formule directement héritée d'Amebix.
Dans la droite lignée de son prédécesseur Host of the Winged signe logiquement le retour des évolutions lentes, très progressives, généralement terminées en apothéose qui jamais ne se répètent du fait de la richesse et de la variété de composition hors norme des suédois sous leurs autours primaires. Une recette avec, parfois, ses fausses longueurs, feintant la répétition mais cognant invariablement, traînant sa lourdeur comme un fardeau et ne la tranchant que par intermittence à coups de guitares déchirantes, de clavier atmosphérique aux ambiances grisâtres et de mélodies désespérées. Host of the Winged est un combat de tous les instants où la moindre velléité positive est comme aspirée dans un tumulte insondable ("Unquiet"). Le grand écart entre accalmies et murs de noirceur se réduit maintenant au minimum, la tension monte au point de non retour, la pression écrase des compositions étirées au ras du sol: place à la densité étouffante d'une production au service d'un effort de composition et d'interprétation tenu de bout en bout. Au milieu de cette atmosphère qui sent le souffre et la rouille, seule la voix de Christina semble vouloir ressortir juste ce qu'il faut pour au final mieux accompagner le déluge. Si dans les premiers temps ce rendu sonore semble effacer certaines aspérités, c'est bien ce détail qui sur la durée offrira à ce disque son coté presque inusable.
Host of the Winged est tel un bloc.
Derrière l'uniformité apparente, des compositions à tiroir, des accalmies lugubres, une basse granuleuse enfouie, quelques légères incursions Black ("Cyst" notamment qui vient faire de l'oeil à Krallice), des explosions de haine au sein d'une envolée de guitares claires. "Harvest the discontent" se charge de saisir au vol la balle qu'un certain Sekt lui avait renvoyé un an plus tôt suite à un engagement du tonnerre initié par un Agrimonia peu commun. Le timing est métronomique, la démarche d'une intelligence certaine, la qualité de composition constante à ceci près qu'elle ne cesse d'évoluer. Agrimonia démontre avec maestria que l'on peut aller se frotter à la lourdeur monolithique et aux évolutions lentes du Postcore et mettre des branlées à la barre à mines Crust/Doom Death sur fond de crasse, de noirceur et de désespoir dans la même mesure. De percées lumineuses il n'y a pas besoin. Agrimonia privilégie la dynamique de morceaux longs mais d'une tenue irréprochable et la cohérence plutôt que de miser sur la variété à tout prix au détriment de l'équilibre fragile entretenu derrière une façade rustre en trompe l'oeil. Finement joué.
On peine encore un peu à identifier en quoi le groupe de Göteborg est en train de muer par moments mais si une chose est sure c'est bien que Host of the Winged le confirme, sans le moindre doute et sans le moindre temps mort parmi les formations les plus intéressantes du moment. Sans hésiter un instant entre acharnement passéiste ou hype opportuniste vite essoufflée, Agrimonia creuse vaillamment sa tranchée en choisissant une troisième voie, balafrant allègrement en diagonale une scène quelque peu encombrée par la même occasion. Bastonner comme un poids lourd avec l'agilité des catégories inférieures et une grâce singulière dans la façon d'allier les deux qui n'appartient qu'à soi. Se mettre définitivement à la marge et développer une identité singulière. Marquer durablement, frapper fort et précis plutôt que de crever l'écran à grands coups de gesticulations tout aussi impressionnantes que vaines. Tels sont les moteurs d'Agrimonia. A suivre absolument.
Tracklist: 1. Worms;Â 2. Cyst;Â 3. A disappearing act; 4. Unquiet; 5. The burial tree; 6. Harvest the discontent;Â 7. Departure; 8. Serum.
Host of the Winged est en écoute sur Spotify.
A écouter : En boucle. S'en imprégner et le voir se dévoiler